‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 26 sur 62 · A CH. MARCHAND · texte numérisé non relu

A CH. MARCHAND

CHANSONNIER, A S AU MLR.

Votre livre a raison, ami : tristes ou gais,

Ses chants sont un calmant doux aux cœurs fatigues.

Votre livre a raison. La politique ardente

Est un cercle infernal oublié par le Dante,

D'où bien des cœurs, d'amour et d'idéal épris,

Sont revenus couverts de boue et de mépris.

Tout homme qui du bien et du beau seuls s'iaspire

Risquera l'asphyxie à l'air qu'on y respire.

La Muse, qui ne vit que des choses du ciel,

Doit fuir avec terreur ce toxique et ce fiel.

La harpe de David, barde aux hymnes bibliques,

Apaisa les fureurs d'un roi. Les Républiques

Ont leurs jours de démence aussi qu'il faut calmer. Que toute lyre donc apaise et fasse aimer. La vôtre a bien compris ce rôle : elle se sèvre Des chants qui de ses sœurs font écumer la lèvre : Elle résiste au fleuve entraînant, dont le cours De haines et de sang se gonfle tous les jours : Flot qui, tantôt rampant, tantôt par bonds sublimes, En nous leurrant du ciel nous conduit aux abîmes î

Laissez-la donc chanter, l'oiseau mélodieux. Laissez lui célébrer les étés radieux, Les prés dont les gazons tentent l'enfance espiègle, Les sommets que, la nuit, l'éclair dispute à l'aigle, L'azur éblouissant de la mer et du ciel, Les caps où, neige amère, étincelle le sel, L'amitié, le travail qui nourrit et féconde, La famille où l'amour à tous nous crée un monde, Le vin qui verse au cœur la force et lagaîté, La jeunesse des sens qu'embrase la beauté, Tout ce qu'ont de certain la nature et la vie, Tout ce qui peut tenter notre âme inassouvie, Tout ce qui doit enfin rendre aux cœurs irrités La paix dont le destin les a deshérités.

Certes, si nous voyions, comme l'ont vu nos pères, L'avalanche du Nord fondre en nos champs prospères. Si, comme alors, l'appel des canons allemands

Armait contre Paris trente départements ; Si la guerre étrangère et les guerres civiles Ensanglantaient encor la frontière et nos villes, Honte à qui, désertant les frissonnants drapeaux, Fêlerait les douceurs d'un infamant repos. Anathème et malheur à la lyre flétrie nui ne se ferait pas l'écho de la patrie El qui ne crirait pas, brisant tous les baillons : « Aux armes, citoyens, formez vos bataillons ! Le poète, en ces jours où le glaive s'affile, Doit se nommer Joseph Chénier, Rouget de l'isle, Et, comme eux, faire avec son éclatant refrain Autant et plus de bruit que la poudre et l'airain. Un peuple qui se sent armé de tels poèmes, Triomphe en souriant de ses dangers suprêmes. La victoire jaillit de son cœur, de sa voix Mieux que de ses canons tonnant tous à la fois. L'ennemi, qu'ont ému les prophétiques strophes, Tâtonne sur un sol miné de catastrophes, Et, soit qu'il y demeure ou qu'il veuille en sortir, Ce sol qu'il violât tremble pour l'engloutir.

Mais Dieu tient loin de nous ces formidables crises. Chaque jour, au contraire, on entend dans les brise> Dont l'aile a caressé les plus lointains climats. L'appel des nations qui nous tendent les bras. La Fraternité, vierge auguste et pacifique,

Nous ouvre à deux battants l'avenir magnifique, El les peuples, marchant dans un commun chemin, Vers cet Eden promis se donnent tous la main.

Qu'importe donc, ami, que des nuages blêmes

• '.ouvrent encor le mot des modernes problèmes ?

Pour les chasser le vent souffle du ciel vermeil

Où nos yeux ont déjà salué le soleil.

Un jour il brillera sans ombre sur nos tètes.

Mais s'il nous faut encor traverser des tempêtes,

Si le sang et les pleurs coulaient, n'oublions pas

Le rôle saint que Dieu nous confie ici-bas

Et sachons, quel que soit le but qui nous inspire,

Combattre, consoler toujours, jamais maudire !

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