‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 4 sur 62 · LA CHANSON DE LA CHEMISE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE LA CHEMISE

IMITEE DE L ANGLAIS.

Sente, en sa mansarde isolée

Qui penche au bord des toils saillans,

La paupière rouge el gonflée,

Les bras maigres et défaillans,

Une couturière épuisée

Ourle et coud sans repos ni frein

Et, d'une voix creuse et brisée.

Chante ce sinistre refrain :

Assise à terre, sur la paille, Le front courbé sur tes genoux..

Travaille, travaille, travaille, Ourle, pique et couds !

Travaille !. . . Dès que le coq chante, Fatigue tes yeux et tes doigts Jusqu'à l'heure où, pâle et touchante , La lune vient blanchir les toits.

Travaille encor, toujours, sans trêve, Malgré le vertige et la faim ; Ourle et couds jusque dans ton rêve Quand la fièvre t'endort enfin.

Travaille, travaille, maudite, Quand l'hiver gèle ton cachot, Quand l'été dans les champs palpite, Quand le soleil est clair et chaud.

Croupis comme les criminelles, Lorsque, sous les cieuxéclatans, Les printanières hirondelles Te narguent avec le printems.

— Qu'ai-je pour prix de tant d'ouvrage Un grabat, un toit effondré, Des haillons qu'au premier chômage Pour manger le soir, je vendrai ; Une croûte de pain durcie,

Des murs froids pour m emprisonner El si nus, que je remercie Mon ombre de s'y dessiner !

— Tu jeûnes, tu veilles, tu sues.

— 0 riches, songez qu'en usant Ces chemises si bien cousues Vous usez ma vie et mon sang.

Ah ! faut-il donc que Dieu permette Qu'un morceau de pain soit si cher Et qu'à si vil prix on achète Mon travail, mes pleurs et ma chair?

Mats quoi ? c'est ainsi qu'on respecte, Chez vous, la femme qui vous sert ?

Mieux vaut être l'esclave abjecte D'un sauvage, au fond du désert !

Ah ! la mort, la mort que j'appelle, Quand répondra-t-elle à mon cri?

Je suis un squelette comme elle, Tant j'ai souffert, jeûné, maigri !

Oh Dieu ! cueillir la violette

Dans la mousse, au bord des torrent > :

Sentir le ciel bleu sur ma tète,

Le gazon sous mes pas errants !

La santé, dans mon sang malade,

Refleurirait si bien là-bas ! . . .

Et dire qu'une promenade,

0 malheur ! me coûte un repas !

Oh î rien qu'un jour, oh î rien qu'une heure Du beau soleil qui resplendit !

— Mais non : travaille, sue et pleure. Sangloter t'est même interdit.

Refoule en toi le pleur qui brille Brûlant, au bord de chaque cil :

Car il rouillerait ton aiguille, Car il arrêterait ton fil.

— Dans sa mansarde délabrée, L'œil par l'agonie obscurci, Hâve, pâle et désespérée,

Une femme chantait ainsi.

C'était la pauvre couturière Hélas ! qui, de sa propre main, Venait de coudre son suaire Et qui mourut le lendemain.

Assise à terre, sur la paille, Le front courbé sur tes genoux, Travaille, maudite, travaille :

Ourle, pique et couds !

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