‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 33 sur 62 · SÉBASTOPOL · texte numérisé non relu

SÉBASTOPOL

Enfin, après deux mois d'une attente ûévreuse, La voici , la nouvelle auguste et glorieuse, Le signal du triomphe ardemment souhaité, Le cri dont les échos nous éleclrisent Pâme Et que le télégraphe à cette heure proclame D'un peuple à l'autre, au vol de l'électricité !

Sébastopol est pris !. . . Aux éclairs de la poudre Ses remparts sont tombés comme atteints par la foudre. Ses vieux forts de granit, troués par nos canons, Gisent démantelés, le front couché dans l'herbe ; Et sur cet arsenal invincible et superbe La France et l'Angleterre ont inscrit leurs deux noms v 10

Sébastopol est pris ! C'est fête pour l'Eut

Nos armes ont vengé l'attentat de Si;

Et relevé du Czar les défis insultants.

Où la diplomatie en vain s'est escrimée,

Le glaive a réussi : les vainqueurs de Crimée

Ont assuré la vie au trône des sultans.

Quel drame ! pour acteurs quatre peuples illusi i • - .

L'Orient pour théâtre et les astres pour lustres ;

Quatre mille canons pour orchestre éclatant ;

Pour cadre et pour décor deux cents vaisseaux de guerre;

L'honneur des nations pour hut ; et pour parterre

Le monde tout entier, avide etpalpitant !

C'est aux bords escarpés de l'Aima que commence L'implacable combat, la tragédie immense, Le drame au formidable et tonnant appareil, Où cent mille soldats, comme une cataracte, Précipitent leurs pas, et, jusqu'au dernier acte, Achètent de leur sang un succès sans pareil.

Quel Homère dira, sur la lyre sonore,

La vapeur transportant de Paris au Bosphore,

De Londres à Stamboul ces soldats indomptés :

Argonautes nouveaux qu'un noble but anime

Et qui d'un peuple ami vont, dévoûmenl sublime !

Même au prix de leurs jours sauver les liber;

— Itt —

i )Ii ! qui racontera ces grandes épopées,

L'Euxin retentissant sous le choc des épées,

L'assourdissant fracas des cratères d'airain ;

La marche des vaisseaux précédant nos armées

Et, malgré tant d'écueils dont ces mers sont semées,

Leur prêtant jour et nuit leur concours souverain î

Qui peindra nos marins à la face brunie, Tour à tour artilleurs ou sapeurs du génie, Pour la pioche ou l'affût quittant le cabestan, Contre les noirs créneaux se ruant tous ensemble, Et croyant retrouver sur la grève qui tremble Le roulis des vaisseaux battus par l'ouragan !

Quelle voix chantera, sûre d'être applaudie, La lutte que soutint l'Occident ; l'incendie Consumant les palais et le port d'Odessa ; Et, sons Sebastopol, ces travaux d'Encelade Où nos soldats rivaux montaient à l'escalade, Comme s'ils entassaient Pélion sur Ossa !

Qui peindra ces Titans aux plages ennemies, Bravant le froid, la faim et les épidémies ; Toujours calmes et forts comme d'antiques preux, Et donnant cet exemple unique dans l'histoire : D'enchaîner constamment l'inconstante victoire Malgré tous les fléaux coalisés contre eux !

Quel moderne Ossian les fera tous connaître ! Quelle main à travers les siècles qui vont naître De tous les héros morts viendra mener le deuil, Et, pour les honorer, ceindra d'une couronne Leurs fronts que la pâleur du trépas environne, Mais dont la gloire même éclaire le cercueil !

Le ciel d'avance avait béni leur entreprise. Du vautour moscovite abattu, l'aire est prise. Sur ses fumants débris, l'Aigle et le Léopard Ont planté leurs drapeaux que le Croissant mari..': Et nos frères vainqueurs, contre la barbarie Y forment de leurs corps un suprême rempart !

Ainsi ce pape-roi, colosse aux pieds d'argile,

Qui couvrait du manteau sacré de l'Evangile

De ténébreux projets, a subi cet affront.

Ses flottes, en coulant dans ses ports que l'on dompte,

Ont jusques à son trône éclaboussé la honte,

Et tout le sang versé retombe sur son front.

Ainsi nos bataillons ont, dans le Chersonèse, Répété ces exploits de la valeur française Qui, sous des cieux voisins, illustrèrent Memphis : Et des grognards, couchés sous les sables numides, Les ombres, s'éveillant, du haut des pyramides Semblent battre des mains aux succès de leurs fils !

El nous aussi, chantons les prodiges qu'enfante

Ce concours de héros, croisade triomphante !

Des pleurs aux morts ; des fleurs, des bravos aux vivants !

Qu'ils soient dans l'avenir salués par l'histoire,

Et que de tout ce deuil, de toute cette gloire

La paix surgisse et comble' enfin nos vœux fervents.

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