II
Ma lame, ces beaux jours qu'octobre de fleurs sème, Combien vous aimeriez les vivre en nos climats, Vous pour qui les fleurs sont l'objet d'un culte extrême, Qui savez les aimer comme nul ne les aime, Vous qui les entourez de soins si délicats !
Vous verriez l'oranger, orgueil de nos chaumière. Mêler ses fleurs de neige à l'or brun de ses fruits : Les roses de Bengale et les roses trémières Se lia ter à l'envi de s'ouvrir les premières : Les liserons pourprés grimper autour des puits :
El le.» lilas border les jardins de leurs franges, Les jaunes violiers consteller les vieux murs, Les marges des sentiers et les toits de nos grau-- - . Les bluets, dans la vigne où ebantent les vend..! Se faufiler partout entre les raisins mûrs.
Vous verriez les genêts faire éclater leurs gousses Sur les âpres écueils qui surplombent la mer, Et le myosotis, humble étoile des mousses, Et le frileux jasmin, dont les senteurs si douces Tempèrent des pavots le parfum trop amer.
Vous cueilleriez l'œillet, si beau dans nos contrées. L'œillet suave et fier comme un cœur de vingt ans : Les pervenches d'azur par Jean-Jacque illustrées Le jour que, tout surpris, il les eut rencontrées El qu'en elles il vit sourire le printems.
Vous verriez dans les bois fleurir les violettes, Heureuses comme vous de leur obscurité : Le vert gazon des prés couvert de pâquerettes Aux baisers du soleil séchant leurs collerettes Si blanches que le lis pâlit à leur côté.
Vous verriez les buissons se \ètir d'aubépine,
Les lauriers-thyms nouveaux s'accrocher aux ancien-.
L'amoureux chèvre-feuille étreindre Féglantine :
Kl la b-'lle-de-nuit que la brise lutine,
Et qui ferme les yeux quand l'aube ouvre les sien-.
Vous verriez la verveine et l'immortelle austère, L'une fleur des festins, l'autre fleur des tombeaux : Et les camélias poussant en pleine terre, Kt les cactas s'ouvrant comme un coup de tonnerre El -'élevant dans l'air comme de grands flambeaux.
l>ahlia, tournesol, narcisse, renoncule,
Dans les prés, dans les champs, dans les bois, sur les muni
Partout devant 1'feiyer l'aride été recule, Partout la vie ardente à flots pressés circule Et fait épanouir les fleurs que nous aimons.
N'est-ce pas qu'il faudrait les vivre sur nos grèves,
Madame, ces beaux jours couronnés de rayons,
Où l'air est imprégné de senteurs et de sèves,
(les jours plus pleins de fleurs qu'on n'en voit dans les r«'
Et si doux que, par eux, à l'Eden nous croyons ?
Des choses que Dieu fit pour nous, les deux plus belles Sont la fleur et l'oiseau. L'oiseau fut bien doté, Car il eut pour sa part l'harmonie et les ailes ; La fleur l'est mieux encor. Les fleurs ont tout pour elles : La grâce, la couleur, le parfum, la beauté.
L'oiseau, fils du ciel, reste étranger à nos peines. Mais la fleur vit et meurt liée à notre sort. Au toit du laboureur comme au palais des reines, Elle voit les douleurs et les fêtes humaines : La naissance, l'amour, l'hyménée et la mort.
Chastes illusions de l'âge d'innocence !
Premiers espoirs du cœur, soleils trop vite éteints !
Mirages enchanteurs de notre adolescence, Passions, souvenirs, regrets, joie ou souffrance : Les fleurs n'ont-elles pas le mot de nos destins ?
Un bouquet est pour l'homme un hymne, une prière In livre qu'on devrait ne lire qu'à genoux, Car notre âme s'y peut résumer toute entière, Car, depuis le berceau jusques au cimetière, Les fleurs, filles de Dieu, suivent chacun de nous.
Puisque nous y trouvons le symbole ou l'emblème De tous nos sentiments, aimons-les donc toujours. Aimons toujours les fleurs puisqu'en elles l'on aime La beauté, l'idéal, la nature et Dieu même, Et 'fue c'est ici-bas le plus pur des amours.