‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 46 sur 62 · FRANÇOIS T · texte numérisé non relu

FRANÇOIS T

Décidément ce livre est une nécropole Où j'inscris tour à tour ceux qu'ici-bas j'aimais. Leur deuil de tout son poids écrase mon épaule. Vers eux et vers la mort, comme l'aiguille au pôle, Mon souvenir navré s'obstine désormais.

Chaque soir, quand le jour dans l'éternité tombe,

A l'heure du silence et du recueillement,

Leurs spectres devant moi passent comme une trombe,

Et j'entends leurs appels de derrière la tombe.

— Quand vous voudrez, mon Dieu ! qu'importe le moment.

Enfant, avec François, tremblant sous leur férule.

Des noirs Ignorantins j'épelais l'alphabet.

Plus tard, humble apprenti que le besoin stimule,

Il devint au métier mon fraternel émule

Et sous un joug commun le travail nous courbait.

Avec l'âge il acquit le goût, l'expérience. Assidu, probe, actif, à trente ans il avait Captivé des patrons la juste confiance.

Fn bon chantier s'ouvrit. Il eut la préférence Et l'obtint. C'était là l'idéal qu'il rêvait.

Les murs étaient construits jusqu'au cinquième étaj. Et le larmier de brique allait les couronner. François lui-même avait monté l'échafaudage. On dit qu'il oublia d'en doubler l'amarrage. — Qui de cette imprudence eût pu le soupçonner ?

Onze heures du matin sonnaient. La canicule Dardait sur la façade un soleil aveuglant. Tout-à-coup un grand cri sur la place circule ! L'amarrage cédait. La planche fît bascule. François sur le pavé vint rebondir sanglant.

Il mourut sur le coup. L'épouvantable drame En moins d'une minute avait été fini.

Moi-même j'annonçai le désastre à sa femme. Elle cousait, chantait, souriant, la pauvre Ame, A «on petit enfant qui gazouillait au nid.

Le tonnerre en plein jour tombant dans la mansarde N'eut pas, certes, produit un pareil désespoir. Le cadavre arrivait escorté par la garde. Elle fixa sur lui sa prunelle hagarde, Cet œil atone et sec qui regarde sans voir.

Foudroyée un instant, la vaillante chrétienne Se releva. — « Courage, ô sœur ! c'est le destin. » Un sanglot déchira sa poitrine et la mienne. Et nous lui dîmes tous : « Notre maison est tienne. Nous adoptâmes tous la veuve et l'orphelin.

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