HENRY HEINE
Les yeux mornes et pleins de lafme>.
Nous sommes assis près du tour.
Nous nous racontons nos alarmes Plus poignantes de jour en jour.
Nos bras que l'esclavage serre Travaillent sans trêve ni fin.
Et pourtant nous mourons de faim ! . .
Allemagne, 6 maudite terre, Nous tissons ton drap mortuaire.
Par trois fois nous te maudissons.
Nous tissons.
Nous tissons !
Oui, nous maudissons le ciel même
Qui se rit de notre tourment.
Dans la prière ou le blasphème
Il nous méprise également.
Eh ! qu'importent à Dieu nos larmes ■'.
Nous l'avons en vain supplié :
Il nous a laissé sans pitié
Grincer des dents, brandir nos armes.
Il s'est raillé de nos alarmes.
Par trois fois nous le maudissons.
Nous tissons,
Nous tissons !
Nous maudissons la tyrannie
Dans notre roi, — roi des heureux, —
Que notre douleur infinie
Trouve encor plus sourd que les cieuv :
Ce roi qui, régnant par le glaive,
Qnand nous secouons nos liens
Nous mitraille comme des chiens,
Et qui sur nos sueurs prélève Le vin qu'il boit et l"or qu'il rêve.
Par trois fois nous le maudissons.
Nous tissons,
Nous tissons !
Nous maudissons notre patrie Où le crime est seul admiré, Où toute vertu naît flétrie, Où tout grand cœur meurt déchiré, Allemagne, ô maudite terre, Pour cacher à ceux qui viendront La honte et le sang de ton front, Pour couvrir cet immense ulcère, Nous tissons ton drap mortuaire.
Par trois fois nous te maudissons.
Nous tissons,
Nous tissons !
La navette vole sans cesse.
Ecoutez, écoutez ce bruit, Sombre écho de notre détresse !
— Le métier craquant jour et nuit Jette aux cieux sa plainte éternel le ! Oh ! qu'il ne soit point arrêté Jusqu'au jour de la liberté :
Et qu'alors il tresse pour elle L'étendard de la foi nouvelle.
Jusqu'alors nous le maudissons.
Nous tissons,
Nous tissons î