RETOUR D'UN ABSENT
Il fut !e compagnon chéri de mon jeune âge.
De mes premiers amis c'est lui le plus ancien,
Longtemps mon pain, mon toit, tout ce que j'eus fut sien.
Il revient aujourd'hui d'un long pèlerinage.
Et sur vingt ans d'oubli notre heureux temps surnage
Evoqué par la voix, ô cher nécromancien.
Oui, c'est toi, c'est ta voix caressante, — pareill.- A celle d'un enfant, — qui chère à mon oreille, Plutôt que ton visage à moi t'a rappelé. J'ai reconnu son timbre aujourd'hui plus voilé, Qui, le soir, nous lisait Lélia sous la treille, Ou chantait Bellini, le doux cygne envolé.
(."est ta voix, ton regard, ton geste, ton sourire, Mais tout cela sans charme et comme défloré ; Un front où la souffrance en sillons vient s'inscrire Et des cheveux pendants comme un saule éploré. Oh ! que tu dois avoir de douleurs à me dire î Embrassons-nous, vieillard qu'enfant j'ai tant pleuré.
(Juels souvenirs, quels noms et quels deuils tu ranimes
Dans ce passé d'hier et déjà si lointain :
Arago , Lamennais, Béranger, Enfantin,
Balzac, Musset, Méry, Chopin, Beboul de Nîmes,
Tous ceux qu'ont applaudis nos bravos unanimes,
Tous couchés dans la mort par le vent du destin !
Combien d'autres encor, mes amis et mes maîtres ! Je les ai tous connus , tous m'ont étreint la main. Princes de la science ou rois des hexamètres, En eux de l'idéal je saluai les prêtres. Leur sourire éclaira devant moi le chemin Où la tombe s'ouvrit pour eux le lendemain.
El dans ma vie, autour de moi, que d'affreux vides ! Combien de fois j'ai vu l'implacable trépas, — Je reconnais de loin le bruit que font ses pas, — Saisir mes bien-aimés dans ses serres avides, Et puis les emporter pâles, glacés, livides, Dans l'horrible inconnu d'où l'on ne revient pas ! v 15
Tous sont partis, les plus obscurs, les plus célèbres . Ceux que nous admirions et ceux que j'adorais. Tandis que je comptais ici les jours funèbres, Toi, des feux du tropique aux polaires ténèbres, Tu traversais les mers, les glaciers, les forêts Et tu fuyais les morts qu'au gîte je pleurais.
Quel fut le but, quels sont les profits du voyage t
Dis, quelle cargaison au port ramènes-tu ?
Est-ce l'or, la santé, la gloire, la vertu?
Non, c'est la pauvreté, les rides au visage,
Les cheveux blancs, l'ennui, le corps voûté par l'âge
Et le doute, cancer vainement combattu.
Après plus de vingt ans de fatigues sans nombre.
Rongé du même spleen qui t'avait asssailli,
Tu rentres seul, si las, si triste, si vieilli,
Que ceux qui t'ont aimé te prennent pour (on ombre
J'ai bien fait de rester sur le rivage sombre
Où, résigné du moins, la paix m'a recueilli.
0 mon cher bohémien, à quel prix l'ai-je aapise
Cette navrante paix dont tu semblés jalou\ ?
Le sort, pas plus qu'à toi, ne m'épargna ses coujx.
Je sais les désespoirs que rien ne cicatrise,
Les révoltes du sang au cerveau qui se brise,
Mais après? qui doit vaincre ? est-ce le sort ou noms?
Te voilà de retour. Regardons-nous en face. Servons-nous de miroir l'un à l'autre. Comment Nous retrouver sans trouble et sans déchirement ? Notre vie avait tant d'éclat à sa préface ! Qui nous eut dit alors que l'homme, quoi qu'il tasse, Tombe ainsi dans la nuit et dans l'affaissement !
Oh ! fou qui croit au jour dont il fête l'aurore ! En verra-t-il le soir ou même le milieu ? Et maintenant parmi ceux qui vivent encore, Qui partira demain ? Qui va nous dire adieu ? Qui d'entre nous ira, spectre qui s'évapore, Le premier comparaître aux assises de Dieu ?
Ce sera toi, qui sait "? moi peut-être. Et qu'importe î Le temps qui, par minute, est à l'homme compté, Le temps aux yeux de Dieu n'a jamais existé. Nous venons du néant et l'oubli nous emporte. La main qui de la vie à l'homme ouvre la porte, A le droit de fermer sur lui l'éternité.
Pourquoi donc de la mort tant redouter l'approche ? Pourquoi sonder de Dieu l'insondable secret ? Serait- il plus heureux celui qui le saurait ? Non !— que l'heure pour nous soit éloignée ou proche, Il faut vivre sans peur et surtout sans reproche : Puis, à l'appel de Dieu répondre : Je suis prêt.