‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 55 sur 62 · SUR LES MORTS LENTES · texte numérisé non relu

SUR LES MORTS LENTES

0 néant de ce monde ! ô destin implacable !

Comme les fleurs s'en vont! comme les jours sont court'

D'angoisse et de dégoût comme tout nous accable !

Et nos maux, comme ils sont éternels dans leur cours La \ie est un atroce rêve.

Travailler, travailler sans trêve, Enfant ou vieillard, faible ou furt ; Puis, quand notre gerbe est mûrie, Un spectre surgit et nous crie :

« Tu m'appartiens, je suis la mort. >•

Encor, si remontant vers son foyer, notre âme Secouait notre cbair comme un vieux vêtement !

Si de nos jours usés la mort brisait la transe Sans fièvres, sans délire et sans déchirement î Mais non : il faut, pour nous détruire, Qu'un interminable martyre Dans notre horreur nous laisse voir ; Il faut que le corps se consume Dans la torture et l'amertume, Dans les pleurs, dans le désespoir !

Pour voir partir les siens, pour leurs deuils qu'on y mène. Il fait bon mourir vite en cet affreux séjour. Heureux ceux que la mort tue en une semaine : Ont fois plus heureux ceux qu'elle tue en un jour.

Mais ceux qu'elle tue en une heure,

Ceux-là leur part est la meilleure.

Pour eux l'agonie est sans fiel ;

La mort est un coup de tonnerre.

A peine endormis sur la terre,

Ils se réveillent dans le ciel.

Au milieu des périls que notre vie affronte,

Dans nos rares bonheurs rudement escomptés,

Prions donc pour que Dieu nous donne une mort prompt*

Pour que, de l'aube au soir, nous soyons emportés:

Pour ne point subir de nos proches

Les fatigues et les reproches ;

Pour ne pas lasser leur pitié ; Pour ne pas voir de notre couche Fuir, d'un air distrait ou farouche, Tout amour et toute amitié.

Car la pitié décroît en proportion même De ce qu'on voit en nous les souffrances grandir : Car plus à se lever tarde l'aube suprême, Plus nous voyons pour nous les cœurs se refroidir. Plus longue est l'épreuve endurée, Plus la mort nous est désirée, Plus l'égoïsme vient compter Les pulsations de nos veines, Les sacrifices et les peines Que nous pouvons encor coûter.

Ah ! lorsqu'un mal mortel nous déclare la guerre Et vers l'éternité précipite nos pas ; Lorsque Dieu ne veut plus de nous sur cette terre, Quand nous avons rempli notre tâche ici-bas,

Appelons d'un cœur intrépide

Une délivrance rapide.

Demandons au Dieu tout puissant

Que sa bonté nous jette en proie

Au trépas béni qui foudroie

Et qui finit en commençant.

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