‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 57 sur 62 · DE L'ACADEMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE L'ACADEMIE FRANÇAISE

Votre lettre est triste et charmante,

Rude comme la vérité.

Pas une parole qui mente,

Pas un reproche immérité !

Elle dit vrai, la voix amie

Qui, raillant ma muse endormie,

M'appelle un poète momie,

Un pointeur sourd au branle-bas,

Un chasseur que le gibier nargue,

Un gabier qui ses voiles cargue

(Juand son vaisseau courait grand largue Vers le port qu'il n'atteindra pas.

Oui , je suis tout ce que vous dites Et, pour compléter votre affront, Du passé les heures maudites Glacent mon cœur, brûlent mon front.

Comme une meute à la curée, Toute la souffrance endurée Par ma jeunesse déflorée, Tous mes souvenirs désastreux, Tous les spectres qu'en ma demeure Evoque la bise qui pleure, Pour m'accabler à la même heure Contre moi se liguent entre eux.

Pourquoi donc, hôtes des ténèbres, Me poursuivre ainsi sans pitié '?

Pourquoi mêler vos cris funèbre- Aux reproches de l'amitié !

Pourquoi troubler ma solitude '!

La divine mansuétude Avait fait a ma lassitude La sainte aumône de l'oubli.

Ce n'était qu'une courte trêve, Car cet oreiller au doux rêve, Comme un nuage orageux, crève Pour foudroyer mon front pâli.

Mais que m'importe d'être en butte Aux vents qui peuvent éclater !

Je ne redoute plus la lutte Car je ne veux plus résister.

Mon esquif, longtemps en dérive.

S'est échoué sur une rive Où pas un naufragé n'arrive Sans être brisé sans retour.

Adieu l'espoir, adieu l'envie D'assouvir l'àme inassouvie ; Adieu tout ce qui fut la vie, Adieu la gloire, adieu l'amour !

Adieu l'heureuse insouciance Qui traverse la mer en feu, Et la sereine confiance Qui ne doute jamais de Dieu.

Adieu la jeunesse de l'àme Pour qui soleil, regard de femme, Tout est lumière, tout est flamme, Séductions, rayonnements ; Adieu la beauté qu'on désire,

Adieu les chansons qu'elle inspire.

Adieu la joie, adieu le rire, Ailieu tous les enivrements î

Vuus dites que de ma détresse La muse peut me relever, Que des arts mon âme est prêtresse, Que leur culte doit la sauver.

Erreur î que peut la poésie Contre cette paralysie ?

Quand d'un tel mal l'âme est saisie, Ces! l'amour seul qui la défend.

Je donnerais votre chimère, Tout votre triomphe éphémère, Pour un sourire de ma mère, Pour un baiser de mon enfant.

De l'éclat qui vous environne ,

Un instant je fus enivré.

Pour conquérir une couronne,

Tout mon être à l'art s'est livré.

Mais, — 6 deuil que rien ne peut peindre '

Au moment où j'allais l'atteindre,

Sur le front que j'en voulais ceindre

La mort a roulé son bandeau.

Celle pour qui j'étais poète Disparut dans une tempête, Et quand je relevai la tête J'étais en face d'un tombeau.

Qu'as-tu fait à la destinée, Pour qu'ainsi le ciel irrité Contre tes jours l'ait déchaînée Avec tant de férocité ?

Par la souffrance anéantie , De mon sein où tu t'es blottie, Pauvre enfant, te voilà partie Pour ce redoutable inconnu , Pour cette éternité profonde Que, des plus vaillants de ce monde.

Jamais sans terreur l'œil ne sonde, D'où nul jamais n'est revenu !

Hélas ! hélas ! pour te soustraira Au baiser glacé de la mort, Pour conjurer le sort contraire, J'ai tout tenté contre le sort.

L'infatigable patience, Le dévoûment sans défaillance, Tous les trésors de la science, Fleurs, soins, air pur, ciel azuré, Rien n'a fait au mal incurable, Hâtant sa marche inexorable ; La mort riait, spectre implacable, De mon effort désespéré.

Triste et monstrueux persifflage !

Vivre en proie au mal dissolvant :

Dans toute la splendeur de l'âge Se voir dévorer tout vivant î Sentir la fièvre en chaque artère Verser sa flamme délétère Et vous brûler, comme un cratère, Goutte à goutte tout votre sang !

Devenir un squelette. . . et même Etre mort pour tous ceux qu'on aime Longtemps avant l'instant suprême Où dans la fosse on vous descend !

Dans l'angoisse et dans l'insomnie Subir les terreurs de l'enfer, Puis après un an d'agonie, Mourir sous la dent d'un cancer !

Voilà l'épouvantable drame

— *2il —

Qui sur une humble et douce femme Déroula son horrible trame.

El de cet être qui fut mien, Dont on vantait la beauté d*ange.

Il n'est plus resté qu'un mélange D'ossements, de fétide fange, Fuis un peu de cendre, puis rien.

Tout, dans cette atroce épopée, Tout, jusques au choix du moment Où la victime fut frappée, Fut un affreux raffinement.

La catastrophe est arrivée Pour nous, à celle heure rêvée Où la tâche esl presque achevée Parce qu'on s'est gaîment hâté ; Où le pain de l'indépendance Est conquis, chère récompense De presque loute une existence De travail et de pauvreté.

C'est, dites-vous, la loi commune.

Ah ! philosophe au teint fleuri, Comme on voit bien que la fortune v 10

Jusqu'à ce jour vous a souri !

La mort, sans doule, en son domaine Engloutit toute vie humaine.

Mais à ce gouffre elle nous mène Chacun par différents sentiers.

Les uns, sans douleur et sans lutte, Meurent en moins d'une minute ; Les autres, au martyre en bulle, Sont torturés des ans entiers.

Je les connais ces fiers aputres

Du mépris de toute douleur :

Vaillants devant celle des autres

Mais désarmés devant la leur.

Du malheur, à qui nul n'échappe,

Quand la brutale main les frappe,

L'ancre de leur force dérape

Et, navires battus des flots ,

De chemin perdant toute trace,

Contre le coup q;ii les terrasse

Les voilà criant : grâce, grâce!

Eux. ,. . qu'importunaient nos sanglots.

C'est fini, dans le cimetière, Les sentinelles du Irspis,

Les cyprès veillent sur la pierre Qu'elle ne soulèvera pas.

Soldats verls alignés par files, Dormez sur vos pieds immobiles.

Vos prisonniers sont trop tranquilles Pour déserter la garnison.

Vous aurez toujours votre nombre.

Même par la nuit la plus sombre, Vous n'y surprendrez pas une ombre, Pas un soupir, pas un frisson.

Votre régiment taciturne

Dont la mort est le colonel,

Monte en vain la garde nocturne

Sur ce grand sommeil éternel.

Car voire vieux cbef, sourd aux plaintes

De ceux qu'étranglent ses étreintes,

A sur leurs paupières éteintes

Versé d'invincibles pavots.

Puis, qui sait ?. . . . La vie est cruelle ;

Et pour eux sa rigueur fut telle

Qu'ils n'écbangeraient plus contre elle

Le silence de leurs caveaux.

Et c'est devant sa couebe vide Que, tout plein de son souvenir,

Mon cœur, de la rejoindre avide.

Rebâtirait un avenir !

A chanter le vin et les 1 Et les jeunes amours écloses, Et toutes les joyeuses cl.

l'aurais bonne grâce, vraiment !

Mon rôle est tracé sur la terre :

Haflermir ma foi qui s'altère, Vivre de solitude austère, De paix et de recueillement.

Je reviens à vous, cher poète.

i lui, merci de votre conseil.

Mais ma voix doit rester muette Après un désastre pareil.

I.a gloire n'est plus qu'un mi - Qui ne tente plus mon courage.

Les moindres succès, à noire - A 'les prix trop chers sont cotés.

Toute fête, tout bruit m'épeure.

Et sous le toit où je la pleure, Triste et résigné j'attends l'heurt I ('aller dormir à ses côtés.

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