VILLE FORTE
Je reproduis à la fin de cette édition, uniquement pour mes concitoyens, cette petite revue satirique qui n'a d'intérêt que pour eux.
Le programme en fut convenu avec Méry, à l'époque où l'illustre et regretté poète venait tous les ans visiter notre ville qu'il aimait.
La plupart des faits qui motivèrent cette naïve satire n'existent plus. Nous avons enfin un théâtre, un musée, un hôpital, un lycée; et notre bibliothèque n'a plus, comme autrefois, un étalage de fripier dans son vestibule. Le jardin des plantes est délivré des galériens officiellement commis par l'autorité aux fonctions de concierge, de jardinier et de cicérone de l'établissement. La ville a été agrandie et l'enceinte de ses anciens remparts ne l'asphyxie
plus. La nouvelle génération appréciera donc par cette lecture les incontestables progrès accomplis depuis vingt ans et pourra utilement comparer, à l'aide de ces souvenirs encore récents, le Toulon de 184G avec le Toulon de 1868.
Cependant, si quelques-uns des abus de cette époque ont disparu, le plus révoltant, le plus cynique , celui dont notre hygiène et notre amour-propre souffrent le plus, celui que les étrangers nous reprochent si amèrement et avec tant de raison, subsiste encore dans toute son impudeur. La proverbiale malpropreté de nos rues a résisté à tous les efforts tentés pour l'extirper et les Spartacus de l'ordure, en plein vent sont sortis triomphants des combats courageusement livrés à cette lèpre déshonorante.
Sans doute il faut faire la part de toute chose. Il serait stupide de chercher , au milieu des grandes agglomérations humaines, la pureté immaculée des glaciers, l'atmosphère salubre et embaumée des forêts vierges. Néanmoins, au degré de civilisation où nous sommes arrivés, nous avons bien le droit d'exiger que nos voies publiques ne soient plus des cloaques et nos habitations des foyers d'épidémie.
J'ajoute avec une profonde tristesse que les coupables et ruineux palliatifs qu'on a timidement essayés depuis, n'ont eu d'autre résultat que d'aggraver cette situation d'autant plus inexplicable, d'autant plus humiliante, que chacun la reconnaît et la proclame intolérable, et que pourtant elle se perpétue à la honte de tous.
A ce dernier et capital point de vue, cette satire est encore aujourd'hui une véritable actualité et je la publie de nouveau, en dehors de toute préoccupation littéraire, comme le delenda Carthago, comme la protestation permanente de mon patriotisme affligé et indigné.