LES DIMANCHES D'AVRIL
Ce malin j'ai vu paraître, En toilette de printemps, La muse de mes vingt ans.
« J'ai peine à te reconnaître, " Pauvre ami, m'a-t-elle dit.
- Avril aux champs resplendit ; * L'aube dore la fenêtre " De la mansarde où tu dors.
«< Oiseaux et fleurs, au dehors, « Tout tressaille et veut renaître, a Tout veut chanter ou fleurir. . .
•« Toi seul le laisses mourir î m 11
« Quelle douleur dans ta vie « A donc passé, qu'en ce jour « Ta soif de gloire et d'amour « Déjà paraît assouvie?
« Debout, paresseux, debout !
« Dans l'arbre la sève bout « Et l'alouette ravie « Remplit le ciel de ses chants :
« Suis la muse dans les champs ! > 0 Muse ! je t'ai suivie ; Et des chagrins de mon cœur Ton baiser reste vainqueur.
Oh ! que le ciel est pur, que la campagne est belle Quand du printemps l'hiver fuit les vaillants défis î i) Nature, ô ma mère, ô nourrice éternelle, Quels trésors épanchés sur le front de tes fils î
Quels chauds soleils d'été! quels radieux dimanches Comme le laboureur, sur ses bras bruns et nus. Jusqu'au coude retrousse avec orgueil ses manches. Pour fêler les beaux jours si vite revenus î
Comme la mer est calme, et dorée et splendide î Comme les coteaux verts s'y reflètent gaîment î Et comme sur son sein, lumineux et sans ride, l.n barque des pécheurs se berce mollement î
U jours réparateurs ! ô brises fortunées ! Les prés sont tapissés des fleurs que nous aimons ; Les bois sont pleins d'oiseaux, de chants et d'hyménéos : Et le myrte et le thym fleurissent sur les monts î
Le genêt à leurs fleurs mêle l'or de ses gousses. Le pin au bruit des flots mêle ses lents accor-ls. Et les flots sont si bleus, les bruyères si douces Qu'on cède avec ivresse aux appels du dehors !
De la grève aux écueils, de la plaine aux collines. Tout s'émeut, tout sourit, tout s'éveille à la fois. Le vent prête aux forêts des slroplies sibyllines : Partout la vie éclate à cette ^irrande voix.
Oui, la Muse a raison : c'est ici qu'est la vie. C'est bien ici que sont l'espoir et la santé. C'est ici que, ma soif d'idéal assouvie. Je retrouve la force et la sérénité.
Je te rends ma tendresse, ô Nature, ô ma mère ! Je veux que dans mon sein ton amour immortel Eteigne un autre amour, homicide chimère, Qui m'a fait déserter ton culte et ton autel.
Tue en moi le passé. Je veux, je veux revivre. Won rôle sur la terre est loin d'être accompli. Pour que de toi mon cœur se pénètre et s'enivre. Il ne me faut qu'un jour de courage et d'oubli.
Mère, j'ai bien souffert loin de toi : dans mes veines De mon sang généreux le flot s'est appauvri. Mon corps s'est affaissé sous de si lourdes chaînes Qu'en tes bras maternels je reviens tout meurtri.
H n'a fallu pourtant qu'un sourire de femme Pour m'arracher à toi ; mais ce sourire d'or Versa tant de lumière et de joie en mon âme Que, malgré tous mes maux, je le chéris encor.
Ah ! c'était encor toi que j'adorais en elle ; C'est mon amour pour loi qui me la fit aimer. Dès qu'elle l'eut compris, tu devins son modèle Et son art dans ton sein puisa pour me charmer.
Son souffle eut le parfum des brises printanières ; Elle emprunta son nom à la fleur de tes prés, A ton soleil, le feu qu'exhalaient ses paupières El l'éclal de sa joue à les cieux empourprés.
Et sa voix! tes oiseaux n'en ont pas de pareilles. On eût dit un éclio de célestes concerts. J'étais, pour l'écouler, tout cœur et tout oreilles. Comme si sur mon front les cieux s'étaient ouverts
Sa victoire sur moi fut complète, absolue. Tout ce qui n'était pas Elle fut oublié ; Et, dès que mon amour pour reine l'eût élue. Mon sort, docile esclave, à son sort fut lié.
A ses divins baisers je suspendis mes lèvres ; Mais je ne croyais pas qu'une telle liqueur Pût allumer en moi de si terribles fièvres Ni que ce feu si doux pût consumer mon cœur.
Elle et Dieu savent seuls tout ce que sa tendresse M'a prodigué de joie et de séductions ; Elle et Dieu savent seuls ce qu'à l'enchanteresse J'ai rendu de bonheur et d'adorations.
Un jour, tout cet amour en une étrange haine S'est transformé. Pourquoi? Dieu seul le sait aussi ! Hélas ! ce n'est pas moi qui brisai notre chahie. Puisque son souvenir me poursuit jusqu'ici.
Non, non, ce n'est pas moi : j'en atteste mes larmes. Mon tlégoûl de la vie et mon long désespoir, Le culte douloureux que je voue à ses charmes El le trouble mortel que j'éprouve à la voir.
J'ai vainement cherché le mot de ce mystère. Mon cœur n'a rien trouvé qu'il dut se reprocher. Oh î cet affreux néant des choses de la terre Prouve bien qu'à Dieu seul l'homme doit s'attacher.
Je reviens donc vers Dieu, l'Ame en deuil, mais calmée. Comme l'Enfant prodigue, objet de tant d'amour. 0 Nature, et c'est toi, sa fille bien-aimée. Qui te pares de fleurs pour fêler ce retour.
C'est qu'en n'aimant que Dieu, je t'aimerai toi-mcme:
Et, la Muse inspirant mon front rasséréné,
Ma voix te redira le jeune et frais poème
Qu'à ta gloire, avec elle, à vingt ans j'entonnai.
Tes jjlanles et tes fleur?, mère, ont un saint dictame Qui, de la chair souiïranle, apaise les douleurs ; Mais leur vertu guérit aussi les maux de Tame, Car c'est l'esprit de Dieu qui s'exhale des fleurs.
Tu .sauveras la mienne, ô mère généreuse ; Le calme intérieur en moi va refleurir ; Tu verras ce que peut la créature heureuse Qui reprend à la vie au moment de mourir î
Oui, tout ce que je veux, c'est sentir que j'existe : C'est la paix du présent, c'est l'oubli du passé. C'est le souffle d'en haut gonflant mon sein d'artiste Que l'amour, en partant, laissa vide et glacé.
Mère, en d'indignes fers ma jeunesse asservie A langui trop longtemps. Qu'enfin la liberté Ressuscite mon cœur mort d'un excès de vie Et, plus fort qu'autrefois, le rende à ta beaut('.
(iarile à jamais ce cœur qu'ainsi lu ressuscites Avec les fleurs des prés, étoiles du printemps. A moi tes monts sacrés, tes grandioses sites, Ta mer immense et bleue et tes cieux éclatants î
Cumme à toi je me donne, à moi sois tout entière: Et que ma vie à toi s'unisse tellement Que mon corps, de ton lit de fleurs au cimetière. Passe sans se douter même du changement.
Sois à moi, sois à moi ! Dieu nous fit l'un pour raulre. En nous aimant dans lui, rétablissons sa loi ; Et que, son saint amour éternisant le nôtre, Dans la vie et la mort il me bénisse en loi.