‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 65 sur 77 · GUILLAUME, FABRICE · texte numérisé non relu

GUILLAUME, FABRICE

GUILLAUME

Cher Fabrice, je suis enclianlc de te voir.

FABRICE

Et moi donc î

GUILLAUME

Tous les biens pleuvent sur moi, ce soir. Aussi laissons en paix les chiffres somnifères. A demain le travail et les soucis d'affaires. Tiens, voici ton argent ; je suis quitte envers toi.

FABRICE

Tu n'en a plus besoin, au moins ?

GUILLAUME

Non, sur ma foi î Tu peux le remporter, tranquille, en ta demeure : Si j'en ai de nouveau besoin, à la bonne heure ! Ecoule-moi. Tu sais con)bien je fus épris Autrefois de Charlotte ? Eh bien î à mes esprits, Son image, ce soir, est encor revenue. . .

FABRICE

Elle y revient toujours.

Si tu l'avais connue!

Quel ange, mon ami ! quel cœur ! quelle bonté ! . . .

FABRICE

Elle était veuve, alors ?. . .

GUILLAUME

Dans toute sa beauté.

Je relisais encor, hier/ sa correspomlance.

(^11 court vers un coffret,)

FABRICE, à part.

Je me passerais bien de cette confiilence.

Parfois j'aime à l'ouïr raconter ses amours.

Car c'est du fond du cœur qu'il en parle toujours.

Mais il faut que du mien, ce soir, je l'entretienne

Et dans sa belle humeur je veux qu'il se maintienne.

Ecoutons donc. . .. L'histoire est d'ailleurs de saison.

Gun.LAUME, revenant avec une lettre.

C'était aux premiers jours de notre liaison.

{Tisant.J

« Ah ! bien que ma douleur, je le sens, soit morti-llc:» <« Le monde me devient cher encor, » m'écrit-elle. o Je m'en étais si fort détachée ! . . . et pourtant, * C'est à cause de vous que je l'aime encor tant.

<' Chaque jour je m'en fais un plus grave reproche^ « Car cliaque jour mon mal du cercueil me rapproche « Oui, j'étais résignée. . . et je ne voulais plus « Autour de m')i, ni ])leurs, ni regrets superflus. « J'étais jiréte à mourir avant de vous connaître ; « Et voilà maintenant que je ne puis plus l'être. »

FABRICE

Tn noble cœur !

GUILLAUME

Oh oui ! La terre n'était pas Digne d'elle. . . et le ciel la reprit dans mes bras. Oh î comme sa beauté régénérait ma vie Et combien je l'aurais adorée et servie ! Mais j'étais pauvre, alors, et tout mon dévoûment îs'eiit à son sort offert aucun soulagement. Nous parlions, néanmoins, d'amour et d'hyménée Et j'osai, dans ce but, tenter la destinée. Pour la première fois je compris le bonheur De ceu\ qu'ont enricliis le travail et l'honneur. Ma transformation fut soudaine et complète.

(^Après une pause.J

Mais riiomme qui se crée une fortune honnête. Doit subir bien des jours pénibles, bien des nuits Pleines d'âpres soucis, d'insomnie et d'ennuis. Je vécus tout un an, esclave de l'ouvrage, Sans que le ciel daignât sourire à mon courage. (A'toile du succès à la fin m'apparut. . .

Et c'est à ce moment que CliaiioUe mourut. 0 Fabrice î sa mort fut comme un coup de foudre Sur mon front. Je ne sus plus à quoi me résoudre. Les lieux qu'elle habita, je les pris en horreur Et n'en pus détacher ni mes pieds ni mon cœur.

fil tire une autre lettre du coffret.J

La veille de sa mort, sa main déjà glacée M'écrivit cette lettre. . . elle est presque effacée Par mes pleurs . . .

FABRICE

Elle est belle et touchante; souvent

Tu me Tas lue.

fàpart.J

Allons, mon amour, en avant î Hésiter plus longtemps serait une faiblesse.

GUILLAUME

Moi, je la sais par cœur et la relis sans cesse.

Cette page où cet ange à moi se révéla,

Me fait croire toujours qu'elle est encore là.

fOn entend un bruit de chaises renversées accornpagiié d'un long évlat de rire.J

C'est Marguerite, avec l'enfant de la voisine, Qui met tout sens dessus dessous à la cuisine.

favec dépit, J Qu'elle ne puisse pas s'y tenir en repos ! . . .

{'parlant par la porte à gauche J

Marguerite, ce bruit vient très mal à propos ; Nous avons à régler une importante affaire ; Tu devrais renvoyer cet enfant à sa mère.

fil revient en scène avec la lettre à la mainj

FABRICE

Guillaume, oublie un peu ce triste souvenir. Ton cœur n'y devrait pas si souvent revenir. Il te faudrait cacher ces papiers de manière. . .

GUILLAUME, interrompant.

La voici, cette lettre, ami. C'est la dernière. C'est le souffle d'adieu de cet ange mourant, Et je ne puis jamais la lire qu'en pleurant.

(^Remettant la lettre dans le coffreij.

Oh oui ! ne laissons pas dos reliques si saintes Perdre à l'air le parfum dont elles sont empreintes Et d'ailleurs, suis-je encor digne de ressentir Les biens que Dieu, jadis, daigna me départir ?

FABRICE, ému.

Cher Guillaume, ton sort me va toujours à l'àme Et souvent, avec loi, j'ai pleuré celle femme. Elle te confia sa fille, m'as-tu dit ; Mais quelque temps après la mort la lui rendit. Reportant sur son front ta tendresse fervente. Elle eût été pour toi son image vivante ;

— 20i — Ton cœur, sur elle eût pu reposer sa douleur. GUILLAUME, vivemeut.

Sa fille? oh oui ! c'élait une charmante fleur. Fabrice, mon ami, dois-je à la fin te dire Ce que Dieu fit pour moi ?

FABRICE

Dis, si ton cœur t'inspire.

GUILLAUME, avec effort.

Eh bien. . .

Page 1