‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 73 sur 77 · FABRICE, GUILLAUME · texte numérisé non relu

FABRICE, GUILLAUME

FABRICE

Te voilà de retour ?

GLILLALME.

Oui.

FABRICE

Qu'as- tu?

GUILLAUME

L'air me pèse Ce soir, et rien ne peut dissiper mon malaise. Celle course, après tout, m'alTecte étiangement. Esclave tout le jour, je ne sors qu au moment Où le bruit du travail, qui distrait et captive, Arrive moins sonore à l'oreille allentive ; Où, fredonnant encor les refrains du chantier. Le manœuvre poudreux regagne son quartier. Seul, le pauvre artisan prolonge à la lumière Le jour trop court.

Chacun observe à sa manière.

Combien de promeneurs passent aux mêmes lieux Sans voir l'artisan [ auvre et le maçon poudreux?

GUILLAUME

C'est possible, Fabrice, ils ignorent ians doute Combien il est amer, que de sueurs il coûte L'écu que, sou par sou, prélève l'artisan Sur un salaire, hélas ! parfois insuffisant. D'ailleurs, j'étais soutTrant pendant ma promenade. Je ne sais \ as pourquoi ma lèlc est si malade ; Elle est pleine de noirs iTessenliments ! . . . Et puis.

f'I devient rîveur.J

C'est singulier : silut qu'il est là, je ne puis Avouer mon amour pour sa sœur, et je n'ose. Tant je me sens ému, lui raconter la chose. 11 le faut bien, pourtant .

(^HautJ

Guillaume, écoute-moi.

Ta maison me paraît trop étroite pour toi, Et ton loyer fort cher. N'aurais-tu pas en vue Vn autre quartier?

GUILLAUME

Non, je les passe en revue Tous, sans en trouver un où je puisse loger Moins mal qu'ici.

FABRICE

Je puis peut-être t'arranger.

Ma maison paternelle est à côté placée. J'habite le premier : prenls le rez-de-cliaussce. Je te donne la cour, deux magasins au fonl, La salle, dont j'ai fait restaurer le plafo id. . . Tu t'installes à Taise avec tes marchandises. Cela le sourit-il? je veux que lu le dises? Je n'exige de toi qu'un très petit loyer, £t ne le presserai jamais i)Our le tayer. C'est un marché de frère : accej)te-le Fans honte Puisque nous y trouvons tous les c'c-ix r.o.ie compte.

GUILLAUME

Il est vrai, je ne puis me retourner ici Et c'est là, bien des fois, mon plus crael souci. 111 15

J*ai souvent convoité, chez toi, d'un œil avide Ces magasins déserts et cette place vide ; Cela, comme lu dis, pourrait bien m'arranger. Mais. . . tu ne sais pas tout. . . il n'y faut pas songer.

FABRICE

Pourquoi ?

GUILLAUME

Si je m'allais marier, je suppose ?

FABRICE

Je trouve très facile et très simple la chose : Quand les appartements suffisent aux maris Ils suffisent toujours à leurs femmes.

(^GidUatime sourît J

Tu ris.

GUILLAUME

Et ma sœur ? que fais-tu, voyons, de Marguerite?

FABRICE

Elle prend un époux, mon cher ; elle t'imite ; Ou bien je la prendrai chez moi, dans ma maison. Du reste, écoule-moi, tiens, un mot de raison. .Je le veux, à mon tour, ouvrir toute mon âme : Je Padore, la sœur ; donne-la moi pour femme.

GUILLAUME

Comment?

FABRICE

Tout est à vous ; ma fortune, mon nom Et mon co-'ur ; donne-moi ton consentement.

GUILLAUME, av3C e'Jort.

Non .

Ta démarche, Fabrice, et m'honore et me touche,

Mais sur ce sujet-Iâ fermons tous deux la bouche.

FABRICS.

Oh î ne m'éconeluis pas ainsi : j'aime la sœur. Elle et toi pouvez seuls me rendre le bonheur. Et je veu-V. . .

GUILLAUME, interrompant.

Sais-tu bien ce que tu veux?

FABRICE

Sans doul€.

Je connais tout le prix de ce trésor. . . Ecoute : Nous vivrons tous les trois ensemble désormais ; Nos cœurs n'en feront plus qu'un seul.

GUILLAUME, Sortant précipitamment de sa rêverie.

Jamais-, jamais !

Qu'as- tu donc ? de l'horreur ? Sois calme, je t'en prie. H faut bien tôt ou tard que la sœur se marie. Pourquoi pas avec moi que tu connais si bien. Et qui le chéris tant î. . .

{Guillaïune reste muet,)

Tu ne me réponis rien ?

GUILLAUME

Ah I je suis hors de moi î

Laisse-moi Icut l'apprendre.

C'est de toi, de toi seul que mon sort va dépendre. Ta sœur a de Testime et de l'amour pour moi. J'ai mis à ses genoux ma fortune et ma foi ; Mais elle n'ose pas se donner elle-même. Car elle t'aime encor bien plus qu'elle ne m'aime. Tant mieux donc ! nous serons l'un de l'autre jaloux Et personne n'aura plus de bonheur que nous. Quelle union fut plus naturelle et plus douce ? Et comment se peut-il que ton cœur la repousse? Consens à cet hymen !. . . dis qu'il te fait plaisir ! Ta sœur, tu le vois bien, ne peut pas mieux choisir. Et d'ailleurs, sache tout, enfin : j'ai sa parole.

Sa parole !

GUILLAUME

FABRICE

Oui, Guillaume.

GUILLAUME, avec amertume.

Enfant ingrate et folle

FABRICE

Elle me l'a jetée en un regard d'adieu

Qui m'a rendu plus fier et plus heureux qu'un dieu.

Oh î son tendre embarras et sa rougeur brûlante.

Sa voix, sa volonté troublée et chancelante :

Je ne puis t'ex primer ces bienheureux moments.

C'était trop de bonheur pour moi.

GUILLAUME, avec force.

Tu mers, lu mens î

FABRICE

Guillaume, mon ami, je ne puis te comprendre. Qu'est-ce qu'à cet hymen tu trouves à reprendre? Qu'as-tu donc contre moi ? . . ton cœur a beau chercher, Il ne trouvera rien, rien à me reprocher. Couronne de tes mains notre amitié fidèle. Dis-moi que tu consens ! . . .

GUILLAUME

Elle ! tu la veux, elle ?

FABRICE

Oui, frère ; elle le sait ! . . .

GUILLAUME

Et que t'a-t-elle dit ?

De t'en parler . . .

GUILLAUME, civec impéluosité.

Ya-t-en, va-t-en , je suis mau'lil î Ah î je le prévoyais ! je le sentais dans l'àme !

FABRICE

Mais dis-moi seulement. . .

GUILLAUME

Eh î que dire ? . . . Finfàme î Tout s'explique !.. Voilà l'orage qui pesait Sur ma poitrine en feu, ce soir, et m'écrasait ! Qu'ai -je donc fait à Dieu dont la main me foudroie?

/^Fabrice le regarde en silence.) Ali ! prends-la, prends-la donc; c'est mon bien, c'est majo'e Mon unique, mon tout. . . mais saches à ton tour Quel désespoir sans fm me lègue ton amour.

fPause. Il se recueille ) Je t'ai souvent parlé de Charlolte, de l'ange Qui mourut dans mes bras. Je t'ai dit qu'en échange De ce que je perdais en elle, il me resta Sa fille, un ange aussi ! que la mort emporta. Eh bien î que ce secret, enfin, de mon cœur sorte ! Je t'ai toujours trompé. Sa fille n'est pas morte ; Marguerite n'est pas ma sœur î

FABRICE, confondu.

Que dis-tu là?

GUILLAUME, avec accablement, La vérité.

FABRICE

Pouvais-je, hélas ! prévoir cela ?

11 est des cris du cœur qu'il faut toujours qu'on suive. J'aurais dû de ta ] art craindre ce qui m'arrivc

Et le fermer mon chaste intérieur, ainsi

Que je l'ai fait pour tous lorsque je vins ici.

J'eus tort. Je t'admis seul dans ce doux sanctuaire

Et par ton amitié que je croyais sincère.

Par des secours adroits que tu sus me fournir,

Ton cœur, sur ses desseins, parvint à m'endormir.

Tandis que je gardais, tremblant, vis-à-vis d'elle.

L'apparente froideur d'une âme fraternelle,

Je te crus pour ma sœur un pareil sentiment.

Chaque fois qu'il me vint un soupçon alarmant,

€omme indigne de moi je le chassai bien vite ;

Et je mis les bontés, pour toi, de Marguerite,

Sur le compte d'un cœur aussi pur que le jour

Qui, sur le monde entier, épanche son amour.

Je recueille le prix de cette candeur d'àme.

Honte à vous ! vous jouiez tous deux un rôle infâme

FABRICE

Je ne puis écouler rien de plus en ce lieu,

Et je n'ai rien non plus a te répondre. . . adieu î

(Il sort.)

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