‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 10 sur 17 · DANS LES FORÊTS DE I.AVERNR · texte numérisé non relu

DANS LES FORÊTS DE I.AVERNR

Depuis deux ans nous projetions cette partie de chasse. Nous avions laissé passer l'hiver dernier sans nous décider. Combien de difficultés, de tiraillements, d'irrésolutions éprouvent les citadins qnand il leur faut quitter, ne fut-ce que pour quelques jours, leurs affaires, leurs habitudes et leurs pantoufles î

Nous partîmes pour Cuers le 3 novembre. Le ciel était gris à l'horizon, noir sur nos tètes. Les nuages, pareils à d'immenses outres, rou-

laient sur les montagnes leurs lianes gonflés d'eau et d'éclairs. Mais notre ami Alexandre M»., leva tous les scrupules, dissipa toutes les craintes et parvint, avec sa joyeuse et spirituelle faconde, à nous convaincre de ce paradoxe : qu'il fallait partir avec le mauvais temps pour jouir d'un beau ciel et d'un chaud soleil à l'arrivée. Une fois dans sa vie il a dit vrai! A peine avions-nous dépassé les premiers villages jalonnés sur la route, que la pluie commença à battre les vitres de la portière. Jusque-là, nous avions devisé de forêts impénétrables, de battues échevelées, de chiens courants, de sangliers terrassés; notre ami avait même commis quelques passables calembours ; mais en ce moment, le deuil et la tristesse du ciel semblèrent déteindre sur nous et la voiture roula jusqu'à sa destination sans que nous eussions pensé à autre chose qu'au trajet à pied de Cuers à Pierrefeu, que notre itinéraire nous commandait impérieusement. Arrivés à Cuers à la nuit, nous délibérâmes sur le parti à prendre. Les routes étaient détrempées, la nuit ^e faisait noire comme l'encre et la pluie tombait avec une constance désespérante. Partir à pied

était déjà devenu imprudent. Le temps dépensé à délibérer rendit ce projet impossible. On commençait à murmurer tout haut contre Alexandre, et les murmures frisaient déjà l'imprécation, lorsque celui-ci, pour conjurer l'orage, entra immédiatement en pourparlers avec notre postillon et obtint de lui qu'il nous conduirait à Pierrefeu. Le susdit postillon, alléché par la perspective d'un royal pourboire, ne tarda pas à regretter de s'être mis en route à pareille heure et par un temps pareil. Il grommela d'abord, puis jura comme un charretier qu'il était et finalement nous signifia qu'il allait nous planter au beau milieu du chemin. Heureusement, Alexandre intervint de rechef. 11 adressa des paroles affectueuses au postillon; il ressuscita avec lui une ancienne amitié qui n'avait jamais existé ; il l'appela à la portière, lui serra fraternellement la main et lui fit cadeau du plus beau cigare qu'il trouva dans notre mince provision : politesse à laquelle le digne automédon répondit en nous demandant si nous n'en avions qu'un à lui offrir. Bref, touché des paroles d'Alexandre, remis en belle humeur par le cigare, ce calmant souverain des

nerfs irrités, il fouetta ses chevaux qui secouèrent leurs grelots et qui partirent mécontents, mais résignés.

Je vous fais grâce des embarras de voitures qui se renouvelaient à chaque instant sur l'ancienne route de Cuers à Pierrefeu, trop étroite pour que deux véhicules pussent y passer de front, embarras que l'obscurité compliqua beaucoup. Nous entendions souvent la voiture s'arrêter, des jurons , des vociférations éclater. Mais notre ami , mais notre sauveur était toujours là, exhortant le postillon à la patience, le décidant toujours à céder le pas malgré lui et lui promettant des étrennes proportionnées à ses peines et aux sacrifices de son orgueil.

Nous arrivâmes à huit heures du soir au pied de la montée de Pierrefeu. Toute l'artillerie du ciel tonnait sur nos têtes. Il pleuvait tellement que nous ne voyions pas où nous posions nos pieds. Nous escaladâmes le village à lanage. Les fenêtres en était heureusement éclairées parles bougies de la Chandeleur, qu'on brûle en temps d'orage. A voir , sur nos têtes, cette illumination, on eût dit un coin du ciel que les nuages avaient oublié de recouvrir et où toutes

les étoiles étaient venues se grouper , afin de rayonner ensemble sur la terre. Lorsque nous nous assîmes à la table d'un brave propriétaire du village , je me rappelai instinctivement ces deux vers dos Visitandines :

« Qu'on est heureux de trouver en voyage « Un bon souper et surtout un bon lit ! »

Le lendemain à notre lever, plus tardif que nous ne nous Tétions promis, nous allâmes admirer cette plaine que le Réal-Martin traverse entre deux belles rangées de peupliers, et que George Sand appelle la Petite Limagne : bassin immense que les montagnes du littoral encadrent au midi. Derrière ces montagnes s'étend un bassin plus immense encore : la mer. Un temps magnifique confirmait la prédiction d'Alexandre. Nous faillîmes l'embrasser à ce propos. Il avait plu toute la nuit et, de même qu'une jolie femme, après une crise de colère, semble rajeunie par les larmes, la nature était fraîche etgaie. D'éblouissantes perles d'eau pendaient aux feuilles des arbres déjà jaunis par l'automne. Tout souriait sur la terre et dans l'air.

Je ne parlerai pas des sites semés sur la route de Pierrefeu à Collobrières. — Ceux que je vis de Collobrières à Laverne me les firent oublier. — Je parlerai bientôt de ces derniers.

Notre arrivée à Collobrières, village aux toits rouges', encaissé de hautes collines couvertes de châtaigniers, produisit un effet prodigieux sur les habitants qui sont tous braconniers de naissance et de prédilection. Ils savent que lorsque nous allons chasser le sanglier chez eux, nous avons indispensablement besoin de leur concours. Le plaisir de déployer leur adresse et leur agilité à nos yeux, joint à la perspective de quelques hures, les électrisa. Le soir, quarante de ces hommes hâlés et infatigables étaient réunis chez notre hôte, et arrêtaient le plan de la chasse, assaisonné du récit des précédentes battues, arrosé des bouteilles qui se succédaient rapidement sur la large table de famille. Nous entendîmes, la nuit, les bruyants préparatifs des braconniers, les aboiements des meutes impatientes. Le lendemain, à quatre heures du matin, nous défilions en armes devant tout le village et un quart d'heure après nous

escaladions les gorges des montagnes pavoisées de pins centenaires.

J'ai souvent remarqué que l'homme s'extasie naïvement devant une belle toile et rêve du jour où il pourrait accomplir un pèlerinage d'artiste aux sites qu'elle représente, tandis qu'à quelques pas du lieu qu'il habite, la nature déploie, sans qu'il s'en doute, des tableaux plus pittoresques et plus grandioses que ceux où son désir voyage. Quelquefois même,, entouré de montagnes superbes, de la mer immense et bleue et des plus riants horizons, il aspire à vivre sous d'autres cieux. C'est que l'éternelle contemplation des objets extérieurs rassasie d'abord la vue, puis nous les rend indifférents, puis enfin insupportables pour peu que nous ayions l'humeur changeante et les goûts nomades. Les forêts de Lavernesont encore inédites. Les peintres vont en chercher bien loin qui ne valent certes pas celles-ci. Us ne les ont pas popularisées à coups de crayon; les chasseurs ne les ont pas fait connaître dans leurs récits merveilleux. Lorsque j'y pénétrai avec quelques amis, tous artistes par le cœur, ce fut pour nous une révélation.

Nous formions l'arrière-garde de la troupe, et les chasseurs qui défilaient devant nous sur le flanc des monts animaient ces pompeux tableaux de la nature sauvage, dont nulle description ne saurait donner une idée exacte. Les forêts provençales ont un cachet d'originalité qu'on ne retrouve pas ailleurs. On dirait qu'elles sont pétries d'une argile particulière. Elles empruntent un peu de leur caractère et de leur éclat aux montagnes des deux nations voisines de la Provence : l'Italie et l'Espagne ! Habitué que j'étais à ne voir que nos collines stériles du littoral, couronnées de forteresses et dont les pentes sont couvertes de scories calcaires, je vous laisse à penser si mes yeux se délectèrent devant ces croupes entièrement recouvertes de châtaigniers, de chênes lièges, de pins et de bruyères, étoilées de fleurs et des fruits couleur de feu de l'arbousier, et déployant aux regards une végétation réellement luxuriante. Nous nous arrêtions à chaque pas, poussant des exclamations de surprise et d'admiration. L'aube avait tamisé une blanche rosée sur les rochers et sur les arbres et, lorsque le soleil se leva , toutes ces perles étincelèrent.

Puis le vent du matin les secoua sur le sol humide. Il semblait que les forêts pleuraient de joie en revoyant ce soleil que l'amoncellement dvs nuages leur avait caché pendant deux jours.

Les torrents étaient gonflés par la pluie ; aussi étions-nous souvent obligés d'improviser des ponts avec deux troncs de pins couchés l'un contre l'autre. Ce fut en franchissant un de ces ponts que notre ami Mexandre, pris d'un vertige soudain, se précipita dans la Tourdourette, large ruisseau d'où nous le retirâmes trempé jusqu'aux os. Je dois ajouter, à sa louange, que sa joyeuse humeur ne fut nullement influencée par ce bain désagréable. Seulement, il ne se hasarda plus à nous donner l'exemple en s'engageantle premier dans les passages périlleux.

Je me souviendrai toujours de notre arrivée sur le sommet du pic qui domine Laverne. Quel panorama magnifique !

Le soleil se levait sur les montagnes dont les ondulations figurent des vagues monstrueuses. A l'orient, une autre chaîne de montagnes s'élevait comme une lame gigantesque dont l'ouragan blanchit la cime, et semblait s'avancer

du fond de l'horizon pour ensevelir les autres collines moins hautes qu'elle. Cette chaîne aux crêtes de neige fut saluée par un cri d'enthousiasme : « les Alpes ! les Alpes! »

Tandis qu'une partie de nos chasseurs allait chercher les traces que les sangliers laissent sur la terre en se retirant dans les bois, et qu'on appelle en provençal lou boulé, nous continuâmes à nous diriger vers Laverne. Nous y arrivâmes à huit heures , en môme temps que les chasseurs partis une heure avant nous de Collobrières, pour aller en découverte. Ceux-ci vinrent à nous avec des visages épanouis par la joie et l'espoir. Le gibier avait été reconnu.

De la terrasse du couvent, nous fumes encore témoin d'un phénomène extraordinaire. Une vapeur bleue, chassée par le vent de la mer, combla pour ainsi dire les vallées jusqu'au niveau des crêtes, et nous ravit entièrement la vue des gorges et des bois. C'était comme un océan de brume et le bruit des torrents bondissant en cascatelles sur les rochers, ressemblait, pour compléter l'illusion, à celui des vagues qui déferlent sur les falaises.

Ce serait peut-être le moment de parler de

la Chartreuse, cette relique d'art et de poésie que tant de touristes \iennent visiter ; de son architecture florentine , fille des Médicis ; de ses longs souterrains où les ombres des morts semblent pleurer avec le vent qui s'y engouffre; de ses débris amoncelés par les Vandales de 93, sur le sol pailleté de marguerites, et surtout de ces pauvres jeunes filles qui vont l'hiver dans les profondeurs du cloître écosser les marrons dont l'enveloppe ensanglante leurs doigts. Elles étaient tristes, silencieuses, effarouchées. On eût dit le sérail du génie des ruines .

Mais je m'aperçois que j'ai suffisamment abusé du chapitre des digressions descriptives et qu'après un prélude aussi long, il serait grand temps d'arriver à la chasse aux sangliers.

Nous voici de nouveau partis après un repos d'une heure à Laverne. Les braconniers nous ont devancé dans le bois ; nous marchons sans gibecières, cette fois, sans embarras, rien qu'un bon double fusil avec deux balles dans chaque canon, et une baïonnette effilée comme un poignard.

Trois heures de marche sans répit sur le flanc des monts, dans des sentiers abruptes, sauvages, défoncés, rasant les précipices! Comme nos poitrines oppressées de citadins se dilataient à cet exercice et à ce grand air !

Sur un plateau qui domine l'étroite vallée de Campaux et d'où l'on aperçoit la Méditerranée, Saint-Tropez, Cogolin, Grimaud, Sainte-Maxime, toute la côte jusqu'aux îles d'Hyères au couchant et jusqu'aux îles Lérins au levant, le vieillard élu roi de la chasse commanda une halte. Cette royauté est ordinairement dévolue aux vieux braconniers qui réunissent au plus haut degré la vigueur et l'expérience. Une fois rois, ils exercent un despotisme absolu sur tous les chasseurs. Ils doivent être et ils sont aveuglément obéis. D'ailleurs la solennité de leurs gestes et de leurs ordres , leurs cheveux blancs comme les Alpes qui ondulent à l'horizon, tout en eux commande la déférence et le respect.

On nous divisa en quatre groupes. Des chefs nommés par le roi nous conduisirent immédiatement, chacun par des chemins opposés, aux postes désignés d'avance. Nous aurions été vi 12

bien aises, les amis venus ensemble de Toulon, de rester réunis dans le même rayon ; mais le roi en ordonna autrement. On nous sépara, au contraire, et on nous enrôla sous les bannières de différents chefs, de peur de quelques causeries indiscrètes, de quelques pipes fumées à la dérobée, ou de tout autre écart qui eût pu trahir notre présence et dépister le sanglier. Car la bête fauve a l'ouïe et surtout le flair doués d'une merveilleuse finesse. Notre chef commença par nous échelonner à cent mètres environ l'un de l'autre sur les rochers les plus élevés, afin que l'œil pût embrasser plus facilement les bruyères et les taillis où le sanglier ne manquerait pas de venir se frayer un passage. On disposa dans le même ordre les trois autres troupes et nous arrivâmes enfin à former un grand cercle autour de deux mamelons encadrés dans un autre cercle de montagnes. On eût dit un Colysée aux gradins gigantesques d'où les pins, arbres vivants, allaient applaudir le drame qui se déroulait si majestueusement sur l'arène. Un torrent écumeux contournait le pied des collines noires, comme un ruban d'argent. Le bruit de ses eaux se mêlait à l'harmonie des pins. C'é-

tait le seul bruit qu'on entendit. Aucun souffle, aucun cri ne trahissait encore la présence de cinquante hommes armés, disséminés dans les bruyères.

On fait souvent des battues où tous les chasseurs peuvent se voir. C'est qu'alors on sait positivement où le sanglier se trouve et l'on ne cerne que le fourré où il est blotti. Mais cette fois, il s'était élevé des doutes sur la place que la bête fauve occupait. On avait perdu lou boulé au milieu de la forêt ; on l'avait retrouvé plus loin; puis on l'avait définitivement perdu dans les feuilles sèches des châtaigniers aux pieds desquels les sangliers viennent, la nuit, faire leur provision quotidienne de marrons. Il avait alors fallu cerner un plus grand espace. Heureusement que le nombre d'hommes permit d'envelopper tous les points présumés où le sanglier avait pu se retirer. Depuis une heure, perché sur mon roc, je regardais, dans la pose du bandit aux aguets, si la bruyère ne s'inclinait pas, si quelque pin ne s'abattait pas, rompu au pieds par quelque coup de boutoir. J'écoutais autour de moi, croyant toujours entendre quelque aboiement, quelque grognement. Mais ic

torrent et les bois jetaient seuls à mon oreille l'indéfinissable murmure de la solitude.

Après une heure d'attente, l'ennui me gagna. Je redevins rêveur et distrait. Je me pris à songer à la ville, à mes affaires, à mes amis et aux railleries dont ils me gratifieraient lorsque, par un retour de mémoire vers ma situation présente, je me comparerais modestement devant eux au Klephte de Victor Hugo, lequel possédait

« Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis « La liberté sur la montagne ! «

Un coup de feu sec et bref me fit tressaillir sur mon rocher, comme le canon éveille en sursaut le soldat fatigué qui s'est endormi dans le camp. Mes yeux recommencèrent à interroger l'espace, à sonder les fourrés. Des cris lointains , poussés par les traqueurs qui escaladaient la première colline, m'arrivèrent avec les jappements des meutes que l'on détachait enfin sur lou boulé. Je vis arriver vers moi le vieillard roi de la chasse, dont le jarret de fer avait déjà accompli le tour des deux collines

depuis le commencement de la battue. Il faisait sa ronde et, distribuant les dernières instructions à suivre, il embrassait tout le monde avec les larmes aux yeux : car aux cris de terreur joyeuse des chiens, il avait compris que le sanglier était découvert et même qu'il ne devait pas être seul au gîte. Des hourras, des cris sauvages comme le chant de guerre des Jowais, une sorte de chanson infernale que les échos et les paysans se renvoyaient alternativement, les coups de fusil que Ton tirait pour effrayer et pour lancer l'animal, le galop des chiens courants pris de vertige et dont plusieurs franchirent follement la battue avant que le sanglier fût levé, tout ce bruit, cette odeur de poudre, ce tocsin de détonations m'enflammèrent l'imagination et je n'aspirai plus qu'à la gloire de voir venir à moi le solitaire furieux, s'ouvrant un chemin désespéré dans la broussaille. Il me sembla que j'assistai à une do ces chasses grandioses qu'Ossian dépeint avec tant de pompe et sous lesquelles tremblaient les bois homériques de Morven.

Les chiens se rapprochaient toujours. Des coups de fusil tirés près de moi et le sifflement

aigu des balles qui coupaient Pair m'apprirent que le sanglier défilait, en venant vers moi, devant le cordon de chasseurs dont il essuyait le feu à une assez grande portée.

Au moment, en effet, où l'œil fixe, Parme en joue, je regardais du coté où la fumée du dernier coup de feu éparpillait ses flocons bleuâtres dans les pins, uhe mélopée de cris horribles, mélange de grognements et de hurlements, retentit à mon oreille et, tout au bas de la colline, longeant le torrent, le sanglier, la gueule ensanglantée, emportant après lui un chien pendu par les dents à ses cuisses, passa en ricochant de roche en roche, déchirant avec ses défenses les ronces qui le déchiraient luimême, éventrant le chien, menaçant les autres moins courageux qui suivaient de très près, faisant flamboyer ses yeux ronds et hérissant ses poils gris, comme une hyène affamée qu'on irrite. Je ne me souviens pas d'avoir vu rien d'aussi hideux. Je lui envoyai mes quatre balles en l'ajustant à son ventre gras et blanc qui devait lui peser terriblement, en ce moment où sa vitesse était son unique chance de salut. J'ignore si je l'atteignis. Je fus satisfait de l'avoir

vu, mais j'en ai gardé depuis une impression de dégoût et d'horreur que rien n'effacera.

A cent pas de moi, sans que je m'en doutasse, l'intrépide Alexandre attendait aussi le sanglier et se rongeait les poings en entendant nos décharges. Il pensait avec désespoir que l'animal n'arriverait pas vivant jusqu'à lui; mais la chasse passa à une demi-portée de son poste et le pauvre sanglier, en arrivant devant lui, reçut une vraie balle de Robin des Bois. Le projectile le saigna ; il lui traversa le cou au-dessus de l'épaule, et au moment où il chancelait blessé à mort, au moment où les chiens pantelants se ruaient sur lui, le second coup de fusil d'Alexandre lui fit sauter le crâne. Le monstre roula lourdement, sans un cri, en rougissant de son sang les rochers et les bruyères, jusqu'au bord du torrent qu'il avait franchi quelques minutes auparavant.

Je m'apprêtais à suivre les chasseurs qui se précipitaient de tous les côtés sur la proie, lorsque j'entendis à ma droite comme une respiration saccadée, gutturale, semblable au raie delà suffocation dans la poitrine des mourants. Je me retournai vivement et un marcassin,

blanc comme le lait, s'arrêta, sans me voirT à six pas de moi dans le sentier. Malédiction ï mon arme était vide! — Je criai; le marcassin partit avec la légèreté d'un chevreuil et s'élança hors de la battue, en gagnant les hauteurs où mon regard s'efforçait de le suivre. En ce moment, j'entendis deux coups de fusil dans cette direction, puis des hurras qui se mêlèrent à ceux poussés par les braconniers montant le ravin avec le sanglier tué. Les chasseurs, devinant la route qu'allait suivre le marcassin et prévoyant une distraction de mon inexpérience, l'avaient devancé sur la hauteur. Je les vis redescendre brisant les jeunes pins et les genêts ni plus ni moins qu'un sanglier et s'ouvrant un passage où celui-ci aurait peut-être hésité à s'aventurer.

Oh ! ce fut un bien beau moment que celui où les quatre troupes se réunirent, arrivant par cent chemins improvisés, de telle sorte que les braconniers semblaient sortir de terre. Un d'entre eux, nommé La Trêgne, grand ami d'Alexandre, arrivait avec un troisième sanglier sur les épaules. La troupe des piqueurs ou traceurs venait la dernière. Tous ces hommes, à

force de crier, s'étaient enroués jusqu'à complète extinction de voix.

La Trêgne jeta son énorme sanglier sur les deux autres et nous fîmes une décharge générale en signe de réjouissance.

L'écho des montagnes nous répondit par un concert de tonnerres. Les bouteilles apportées de Laverne furent vidées comme par enchantement et lancées contre les roches où elles volèrent en éclats. Les chansons les plus étranges furent répétées en chœur par les braconniers et les échos. Jamais je n'ai vu une joie si bruyante, si sincère, si délirante.

C'est de ce jour que nous savons le fameux refrain de l'optimiste La Trêgne :

« Quand va ben, va ben, « Quand va maou, tant ben ; « Tant que duro duro, • Quand n'y a plus, n'y a maï !

Salomon, Socrate, Sénèque, Horace, Epicure. toute la philosophie, toute la résignation, toute la sagesse antiques sont résumées dans l'intra-

duisible et sublime bêtise de ces quatre vers provençaux.

La Trêgne voulait absolument porter seul à Laverne les trois sangliers tués, bien que déjà il eût grand peine à se porter lui-même, tellement il était ivre de fatigue et de vin. Au moment du départ, les chants, les cris, les coups de fusil retentirent de nouveau. Enfin, le défilé commença sur le flanc de la montagne. Les plus forts de nous furent désignés pour porter le butin. Il fallut, bon gré mal gré, laisser porter à La Trêgne le sanglier avec lequel il prétendait avoir eu un combat singulier. Le sanglier blessé, vous le savez, va droit au coup de fusil pour terrasser le chasseur maladroit: Maître La Trêgne avait seulement blessé le sien. Le sanglier, disait-il, était venu à lui avec la rapidité d'une flèche et, comme il n'avait qu'un fusil simple qu'il venait de décharger, il lui en avait enfoncé le canon dans la gueule en criant au secours. Heureusement le roi de la chasse passait en ce moment et grâce à son fusil tiré dans le flanc du monstre, La Trêgne n'était pas dévoré. Ce qui ne l'empêchait pas de s'attribuer la gloire d'avoir seul terrassé l'animal.

Nous arrivâmes enfin à Laverne, éreintés de notre triomphe. La Trêgne était tombé au moins quarante fois en route.

Là, les bouteilles recommencèrent à se vider avec une vertigineuse rapidité. Les têtes s'échauffaient et les commentaires obligés amenaient de graves contestations. La fin couronna l'œuvre. Il y avait cinq sangliers dans la battue; deux s'étaient sauvés, il s'agissait d'en connaître la cause. On en vint presque aux mains en s'accusant mutuellement de négligence ou de maladresse. Par bonheur le soir arrivait et les braconniers de Collobrières approuvèrent fort l'avis d'Alexandre : qu'ayant trois lieues à faire par des chemins affreux, il ne fallait pas attendre la nuit noire. Il fut convenu que le partage du gibier aurait lieu le lendemain. Les arches colossales de la Chartreuse semblèrent s'écrouler aux foudroyants adieux que les braconniers leur adressèrent. Ce fut une dernière décharge, accompagnée de hurras étourdissants. Nos chasseurs y laissèrent le peu de forces qui restait à leurs poumons exténués.

Le lendemain, après avoir visité ces ruines de Laverne , empreintes d'une religieuse et triste

majesté ; après avoir exploré ces murs que le lierre recouvre, comme pour les abriter des déprédations des hommes et du temps ; après avoir salué le soleil à son lever sur cet océan de montagnes et donné un dernier regard d'admiration aux pics neigeux des Alpes, nous quittâmes la Chartreuse : Alexandre emportant les trois hures des victimes de la veille et nous le souvenir profond des magnificences de cette nature où la pensée s'élève, où le cœur s'apaise et s'épanouit. Nous partîmes, regrettant déjà ces trois jours coulés loin du travail absorbant des villes. Car les jours heureux, pareils aux comètes , ne passent qu'à de bien rares intervalles dans le ciel de la vie ; mais comme ces astres, ils y laissent une traînée lumineuse plus durable que la leur.

C'est le souvenir.

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