LE LYCURGUE AUX DARDANELLES
Un des services maritimes les plus actifs et les plus importants de notre époque est sans contredit celui des paquebots-poste de la Méditerranée, concédé par l'Etat au commerce , conformément à une décision de l'Assemblée Constituante de 1848. Les lieutenants de vaisseau investis du commandement de ces navires, ont absolument besoin d'allier ces deux vertus communes, il est vrai, à beaucoup de marins, quoiqu'elles semblent s'exclure : l'audace et la prudence. Obligés d'attérir par tous les temps, de jour et de nuit, à des heures rigoureuse-
ment fixées, dans les divers ports de la côte méridionale de l'Europe, pour y échanger les dépêches, pour y débarquer et embarquer des passagers et des marchandises, ces capitaines doivent lutter avec opiniâtreté contre les vents debout, mettre à profit toutes leurs ressources de locomotion, surveiller incessamment la cote dont leur itinéraire leur défend de s'écarter; saisir à point l'éclaircie qui leur permet de passer entre deux tempêtes, marcher quand même vers leur destination, consacrer enfin toute leur attention, toute leur énergie, toute leur patience, tout leur dévoûment au salut de leur navire et des passagers.
Les choix d'officiers faits par le ministère des finances ont été heureux en général, car l'administration des postes n'a eu à déplorer que la perte de deux paquebots : le Périclès et le Rhamsès : perte considérable sans doute, mais qui, toute proportion gardée, ne peut cependant pas être comparée à celles qu'a subies la marine militaire de 1843 à 1848.
Cette navigation, courageusement accomplie à travers tant d'écueils et de périls, faillit coûter, en 1850, à la France un des meilleurs ba-
teaux affectés à ce service, le Lycurgue. Le 16 mars de cette année, tandis qu'une houle hargneuse déferlait contre les bordages du navire, parti la veille de Constantinople pour effectuer son retour à Marseille, une brume épaisse masqua subitement la terre ; une neige abondante obscurcit l'air au point qu'à bord on ne se reconnaissait pas de la dunette au grand mat. Et malgré toutes les précautions imaginables, en dépit des calculs les plus justes et des prévisions les mieux fondées, le Lycurgue s'échoua tout-à-coup sur la pointe basse formant le mouillage des Dardanelles : petite ville située au centre et dans la partie la plus étroite du long canal de ce nom.
On reconnut bientôt que le navire ne se tirerait pas de la cote avec ses propres ressources. Le mouvement en arrière des roues et le hâlage sur les orsières ne le firent pas reculer d'un millimètre. Le bateau à vapeur YAverne et une corvée de cent marins du vaisseau l'7njlexiblc en station dans ces parages, vinrent successivement, puis simultanément, épuiser leurs efforts dans le même but. Il fallut débarquer le charbon et les marchandises, pour al-
léger le Lycurgue et tâcher de le renflouer.
Cette opération dura plusieurs jours. On l'entreprit avec le concours des autorités turques dont l'empressement, dans cette circonstance, fut d'autant plus louable que l'hiver déployait une rigueur inconnue aux climats orientaux.
Le 20 mars au matin, le déchargement était terminé. La nuit avait été mauvaise. La neige continuait à tomber avec une persévérance désespérante. La mâture du navire, ses voiles de goélette et sa cheminée en étaient littéralement couverts. Le commandant sortit de sa chambre et tout en donnant les ordres qu'exigeait la situation, il promena son regard inquiet sur la mer autour du navire, puis les reporta vers la terre ensevelie également sous la neige, silencieuse et triste comme un paysage du Zuyderzée.
Quelques secondes après, il aperçut dans les flots, à quelque distance du rivage, une masse vivante qui s'agitait convulsivement et qu'il prit d'abord pour un phoque descendu du Groenland aux Dardanelles. Cette supposition n'avait certes rien que de très naturel en ce moment, car le thermomètre marquait sept
degrés sous zéro. Il allait appeler un officier du bord, excellent chasseur, pour châtier de deux balles l'insolent amphibie transfuge de ses glaciers, lorsque deux matelots accoururent du gaillard d'avant sur l'arrière et racontèrent qu'un homme, un fou, sans doute, avait fait sur le rivage des gestes extravagants et poussé des cris plaintifs pendant un quart d'heure ; puis qu'il s'était précipité tout-à-coup dans le canal et s'avançait à la nage vers le Lycurgue. Deux canotiers furent immédiatement envoyés dans une embarcation du bord au secours de ce malheureux qu'un miracle du ciel avait seul empêché d'être asphyxié par le froid terrible que nous subissions.
Quel ne fut pas notre étonnement au retour du canot, de voir, étendu sur les bancs, un petit nègre de race abyssinienne, âgé tout au plus de huit à neuf ans, ruisselant d'eau salée, grelottant comme je n'ai vu grelotter personne de ma vie, et cependant manifesiant par des larmes sa joie d'être recueilli à bord du bâtiment français !
Notre pilote nous apprit alors que des nègres, maltraités par leurs maîtres, se réfugiaient vi 13
parfois ainsi à bord des navires de guerre français ou anglais, où ils revendiquaient leur liberté , et que cet enfant était sans doute un jeune esclave de quelque homme riche du pays, à en juger par la propreté et le bon état de ses vêtements.
Sur Tordre du capitaine, le petit nègre fut réchauffé, revêtu de la vareuse des mousses, puis conduit et caché dans la cabine même du commandant, afin d'être soustrait à la curiosité indiscrète des nombreux matelots turcs qui, depuis trois jours, aidaient l'équipage à décharger le charbon.
Vers dix heures, le consul de France vint à bord, comme il le faisait tous les jours depuis Téchouage. Le commandant lui fit part de ce qui venait de se passer, afin qu'on pût prendre à terre tous les renseignements nécessaires sur cet enfant. Il ajouta qu'il était décidé à faire tout ce qui dépendrait de lui pour garder le jeune nègre et il supplia le consul de l'aider à atteindre ce but, persuadé que son hôte expierait cruellement sa tentative de désertion s'il retombait jamais entre les mains de son propriétaire.
Notre secret fut assez bien gardé le premier jour, mais le lendemain, le maître de l'enfant, informé par quelque batelier du pays de la présence du fugitif à bord du Lycurgue, vint l'y réclamer, prétondant que c'était son fils. Le capitaine le renvoya porter ses réclamations au consulat, après lui avoir fait entendre, par un interprète, qu'il n'était pas dupe de son mensonge. Il lui fit offrir cependant un millier de piastres (environ 25C francs de notre monnaie, ) pour le rachat de l'enfant, et comme il refusait obstinément, le commandant lui fit observer qu'il avait tort de ne pas conclure ce marché. « Mon pavillon, ajouta-t-il, me donne le droit de rendre libre cet esclave, immédiatement et sans rançon. J'userai de ce droit si je rencontre des prétentions injustes. »
Les instructions des capitaines des navires de guerre français et anglais leur enjoignent, en effet, de déclarer libre tout esclave qui parvient, dans cette intention, à se réfugier à leur bord. Cette disposition est même rendue publique dans les divers ports de l'Orient, au moyen d'affiches placardées en plusieurs langues sur les murs des bureaux de l'administration des
postes. Aussi les Turcs, qui voyagent presque toujours accompagnés de leurs esclaves, éprouvent-ils une grande répugnance pour nos courriers, auxquels ils préfèrent les paquebots du Lloyd autrichien qui n'ont pas une semblable consigne.
Un renfort inespéré qui nous arriva en ce moment coupa court à la discussion : c'était la magnifique frégate à vapeur turque le Medjidieh, que le Sultan, ayant appris notre échouage , venait, de son propre mouvement, d'expédier à notre secours. Au bout d'un quart d'heure, nous étions remis à flot. Le Lycurgue était tout en fête.
La secousse de l'échouage nous avait tous terrassés, mais la secousse puissante qui nous renfloua nous fit éprouver la plus délicieuse sensation. Le navire lui-même semblait partager notre joie, et sa masse inerte se berçait avec une sorte de bonheur et d'orgueil sur les lames courtes du canal.
ous devions , le soir même, nous remettre en route pour Smyrne. Le capitaine se rendit à terre chez le consul, pour aller avec lui remercier les pachas des Dardanelles de l'assis-
tance qu'ils nous avaient prêtée. Le sort du petit nègre devait être débattu en même temps auprès du pacha civil, de sorte que le désir de continuer notre voyage et celui non moins vif de savoir ce que deviendrait notre intéressant prisonnier, nous firent attendre le retour du commandant avec la plus vive impatience.
Le soir, à table, en effet, le commandant s'empressa de nous raconter ce qui s'était passé. Notre curiosité fut d'autant plus satisfaite que le caractère officiel du narrateur nous garantissait l'incontestable authenticité des faits.
« Je trouvai, nous dit-il, à la porte du consulat, le Turc, humble et suppliant cette fois. Je lui renouvelai l'offre de racheter son esclave et, comme il refusa de nouveau, le consul lui dit d'aller nous attendre, pour faire vider le différend, chez le pacha civil auprès duquel nous nous rendions. Je ne voulais pas user de violence et enlever cet esclave à son maître. Le dévoûment récent des autorités turques envers nous me commandait de les ménager, même dans leurs préjugés farouches qui nous répugnent le plus.
« En soumettant l'affaire au pacha civil, j&
savais bien aussi que je n'obtiendrais jamais que le nègre fût laissé entre mes mains. En Turquie, les chrétiens ne peuvent pas acheter d'esclaves et, en général, les gens qui servent les Européens sont des rayas ou des musulmans peu attachés à leur religion. Mais je voulais obtenir du pacha qu'il prît lui-même l'enfant à son service, ou, tout au moins, qu'il usât de son autorité pour le faire changer de propriétaire.
« Nous rendîmes visite d'abord au pacha militaire, homme de 40 à 50 ans, à la moustache fourrée et noire, au visage austère, d'une haute et belle stature et qui n'avait de disgracieuxdans sa personne que le costume semi-européen dont le sultan Mahmoud affubla jadis son armée et les hauts dignitaires de l'Empire.
« Nous le trouvâmes dans la citadelle qu'il habite par ordre. Il est logé dans une salle basse attenant à la caserne, où sont entassés <?00 ou 300 soldats et artilleurs formant la garnison de cette place, très importante pour la défense des Dardanelles, puisqu'elle est située au point le plus resserré du canal. En face de la citadelle, sur la côte opposée, est bâti le Châ-
leau d'Europe , destiné à croiser ses feux avec •elle. Le détroit qui les sépare a tout au plus un mille marin de largeur. La tradition affirme que ce bras de mer aux rapides courants fut. en cet endroit même, traversé à la nage par lord Byron. Le Château d'Europe se nomme Kilid-Bahr (la clef de la mer); celui de la côte d'Asie, Chanack-Kalehssi. Ils portent aussi les Jioms de Sestos et d'Abydos. Ces deux fortifications sont très mal construites et font peu d'honneur aux ingénieurs turcs ou grecs qui en ont dressé les plans. La bravoure naturelle des soldats musulmans aurait bien de la peine A les préserver d'un audacieux coup de main. Les batteries, semi-circulaires, sont garnies de vieux canons de tous calibres et d'origines fort différentes. Les embrasures du centre sont occupées par de monstrueux mortiers à large gueule, au pied desquels dorment depuis des siècles, presque enterrés dans ]e sable, d'énormes boulets de pierre ou de marbre.
« L'habitation du pacha était basse, étroite et très simplement ornée. Elle ressemblait plutôt à la tente d'un chef d'armée en campagne qu'à la salle de réception d'un dignitaire. Outre
le divan sur lequel il était assis les jambes croisées et où nous nous assîmes nous-mêmes à ses côtés, il y en avait vis-à-vis un autre moins large et plus court qui paraissait servir de lit. Dans un angle, se trouvait une table avec les objets rigoureusement indispensables à la toilette sommaire du soldat, Les murs étaient garnis de quelques armes en faisceau, fort belles, et de quelques tablettes portant des inscriptions turques, probablement des versets du Koran.
« Après l'échange de quelques mots de félicitation et de remercîment, on nous offrit le café et le chybouck; puis vinrent des paroles flatteuses sur la conduite généreuse de la Porte à l'égard des réfugiés hongrois dont quelquesuns, parmi ceux qui n'avaient pas embrassé l'islamisme , se trouvaient en ce moment à bord d'une frégate turque, le Taïf, mouillée en face de la citadelle. Nous apercevions, par les fenêtres, leurs longs manteaux blancs que le soleil couchant semblait teindre de rayons pourprés. La frégate allait, disait-on, les transporter à Malte.
« Nous prîmes congé du général turc et nous
nous dirigeâmes vers le palais du pacha civil. Dès que notre visite y fut annoncée, la maison fut évacuée par une foule de gens qui étaient venus soumettre leurs démêlés à la juridiction souveraine du pacha.
<( Ce pacha a une noble et belle figure de vieillard, de beaux yeux, très-vifs encore, pleins d'intelligence et de bonté ; de blanches et fines mains garnies de bagues enrichies de diamants. Il roulait dans ses doigts l'indispensable sebbah (passe-temps), espèce de chapelet aux grains d'ambre et de santal. Il était entièrement vêtu à la turque et enveloppé d'une ample pelisse doublée intérieurement d'une belle fourrure orientale.
« Après les compliments d'usage, les officiers de la maison nous apportèrent le café et la pipe. On fume et on boit toujours en Turquie. La salle où l'on nous reçut était spacieuse et inondée de lumière par de nombreuses fenêtres aux riches tentures. D'ameublement, point. On n'y voyait que de larges sophas, de soyeux tapis sur le parquet et, au milieu de la salle, une grande cassolette en cuivre, d'où s'exhalait une légère vapeur parfumée. Le café nous fut servi
dans des tasses turques, de véritables miniatures appelées findjan, que Ton tient à la main dans des zarf, petites soucoupes d'argent filigrane, ayant la forme de nos coquetières. Puis on nous offrit des chyboucks armés de longs tuyaux de bois de jasmin ou de cerisier avec des bouquins d'ambre d'une grande valeur. Celui que fumait le pacha était constellé de pierreries.
<( Le café pris, le consul parla au pacha de notre petit esclave noir. Je ne comprenais rien au récit, ne sachant pas un mot de turc ; il parut intéresser le pacha. Quand on en vint aux divers dénouements à donner à l'histoire du négrillon, je me mêlai à la conversation pour faire dire au pacha combien l'acte courageux de cet enfant de huit ans m'avait surpris, combien sa conduite révélait de courage précoce et d'énergique résolution, « Si le pacha, ajoutaije, daignait le garder à son service et le faire élever dans sa maison, il trouverait sans doute en lui un serviteur intelligent, reconnaissant et dévoué. )> Le vieux pacha me fit répondre gracieusement qu'il avait pensé tout de suite, comme moi, à l'enlever à la barbarie de son
maître et à le garder auprès de lui. Il demanda s'il était à bord du navire et si on ne pourrait )as l'y envoyer chercher immédiatement. — Je •épondis que j'avais eu le soin d'amener l'enànt à terre dans ma baleinière, et qu'un de nés quartiers-maîtres l'avait conduit dans la naison même. Le pacha le fit introduire par m personnage qui servait d'interprète, car l'essaye ne savait que l'arabe et, comme moi, l'entendait pas un mot de la langue musulnane.
« L'entant jeta d'abord des regards ébahis et nquiets autour de lui, puis, devinant bien vite :elui dont il devait réclamer la protection, il se précipita aux genoux du pacha. Il chercha ses >ieds sous les plis delà pelisse pour les baiser, it prit d'un air suppliant la barbe blanche du patriarche pour la porter également à ses lères. Puis il se mit à pleurer avec tant d'eftuion que tout l'auditoire en fut attendri.
a Le pacha fit alors appeler le Turc qui, seninelle attentive, n'avait pas, depuis notre arriée, quitté la porte du palais. Cet homme n'éait pas du pays, car il portait le costume un ►eu théâtral et le lourd caban à larges raan-
ches des habitants des côtes de Syrie. Le type de sa physionomie était un mélange de l'astuce juive et de la rudesse des montagnards du Liban. C'était un homme vigoureux et méchant, mais ce devait être un marchand fort habile.
« La conversation suivante, que le consul me traduisait à voix basse, s'engagea entre le pacha et lui :
« Qu'as-tu à dire ? sois sincère et bref. « — Cet enfant m'a quitté parce que je refusais de céder à sa passion pour la gourmandise. Il me prenait mon sucre et me buvait mon café. Je l'ai corrigé quelquefois pour cela. Je suis son père ; je viens le réclamer, ô pacha juste et grand!
« — Tu n'es pas son père, dit le pacha d'un air grave et digne, car cet enfant est noir comme un Abyssin et toi tu es blanc comme un fils d'Ali. D'ailleurs, un père ne maltraite pas son enfant comme celui-ci prétend que tu le maltraitais.
« Cet enfant est un menteur, répliqua effrontément le marchand, je ne le battais pas.
« En ce moment , le négrillon se livra à une pantomime expressive, par laquelle il nous iït
comprendre à tous ce qui avait déterminé sa fuite : c'était la menace que son maître avait faite de lui couper le cou. Il y eut tant de spontanéité et de naïveté dans ce geste, que nous faillîmes éclater de rire. Mais le front du pacha ne s'était pas déridé. Il reprit :
ce — Il faut que tu l'aies battu souvent et cruellement pour qu'il se soit résolu, lui si jeune, par un temps pareil, à aller se jeter dans la mer du Prophète et à se réfugier sur un vaisseau étranger, avec de l'eau salée jusqu'aux lèvres au risque de se noyer.
« — Cet enfant a fait cela parce qu'il est entêté et indisciplinable.
« Cette fois., le pacha laissa un fin et rapide sourire d'ironie errer au coin de sa bouche. « — Si cet enfant est ton fils, dit-il, tu es un bien mauvais père et un bien mauvais croyant, puisque le toubibe (le médecin) l'a visité et qu'il n'est pas encore circoncis. Avoue donc que c'est un esclave que tu as acheté pour quelques piastres et que tu veux revendre à Constantinople pour beaucoup d'or ?
ce En disant ces dernières paroles, le visage du pacha s'était de nouveau rembruni. Le mar-
cband, confondu par cet interrogatoire, dit timidement :
(( — 0 pacha! tu es la lumière et ta lèvre a dit la vérité. Pardonne à ton serviteur indigne.
oc — Eh bien, à la bonne heure. Alors nous allons faire marché ensemble. Combien veux-tu de l'enfant?
et — 4,500 piastres du Grand-Seigneur : (à peu près mille francs de notre monnaie.)
« — Es-tu juif ou musulman? dit le pacha toujours impénétrable.
« — C'est ce que m'a coûté cet enfant, ô pacha juste et grand! s'écria le marchand, alléché par un cupide espoir. C'est ce qu'il m'a coûté en y ajoutant ce que j'ai dépensé pour le nourrir, le vêtir et le faire voyager depuis que je l'ai.
« Mais le pacha n'écoutait plus. Sur sa figure, la gravité était devenue de la sévérité.
« — Je ne te dis pas ce que je t'offre pour que cet enfant soit à moi, dit-il ; nous le ferons estimer par un expert et je te donnerai le prix arbitré.
« Cette manière de régler le différend ne parut pas trop convenir au marchand qui s'ap-
prêtait à répliquer. Mais la sentence était rendue ; la moindre protestation, la plus simple objection pouvait provoquer une bastonnade. Le marchand le comprit. Le pacha lui fit un signe des yeux, et il sortit.
« Le serviteur qui tenait le petit nègre par la main allait l'emmener hors de la salle quand le pacha lui dit de rester. Il envoya chercher dans le harem du palais son petit-fils, charmant enfant de quatre à cinq ans, aux cheveux blonds et bouclés, aux joues fraîches et roses, comme le sont en général les enfants des riches familles turques. Il fit placer la main de ce joli petit ange dans celles de l'esclave, et se penchant sur ce couple enfantin avec une bonté touchante, il dit à son petit-fils :
« — Dorénavant, ce ne sera plus Ouria, ta nourrice, qui te servira à manger et à boire, qui t'endormira le soir, en te tenant par la main, et qui t'éveillera le matin en agitant le menecheh ou le marouaha, (l'éventail) sur ta tête ; ce sera ce jeune enfant d'un pays du coté du soleil, et qui va devenir ton serviteur, ton ami et ton frère!
o Le pauvre esclave avait compris le bonheur
inespéré qui lui tombait du ciel par les lèvres du vieillard. Il se précipita tout en larmes aux pieds de l'enfant, aux pieds du pacha, aux nôtres ; il était fou de joie et baisait la poussière des tapis avec d'inexprimables transports. On a rarement assisté à une scène plus attendrissante et plus émouvante que celle-là. »
Quelques heures après, au moment où nous appareillions des Dardanelles, nous jetâmes un dernier regard vers le palais du pacha et nous vîmes le négrillon qui, par l'une des fenêtres qui donnent sur la mer, envoyait des baisers d'adieu au Lycurgue. Nous partîmes pleins de confiance dans la parole du vieillard turc dont le caractère nous avait pénétré d'admiration et de gratitude et dont la sagesse et la bonté venaient de faire à un malheureux esclave une destinée heureuse : destinée qui peut devenir brillante si les qualités précoces de cet enfant sont développées par une culture intelligente et assidue.