‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 9 sur 17 · VIA-MARSEILLE · texte numérisé non relu

VIA-MARSEILLE

Les falaises de Sicier, au sud -ouest de La Seyne, sont reliées à la presqu'île de Cépetpar un isthme de sable à fleur d'eau, d'environ quatre cents mètres de longueur et dont la largeur moyenne ne dépasse pas soixante mètres. Il forme une jetée naturelle qui abrite la rade de Toulon contre les flots du large, auxquels il oppose une barrière infranchissable. Lorsque les brumes d'été dérobent à la vue cette étroite zone sablonneuse, le cap Cépet, qui s'allonge à l'est dans la mer, apparaît comme une île, ou vi 8

plutôt comme un grand cachalot endormi à la surface des vagues. Cet isthme est l'unique communication entre le continent et ce gracieux promontoire de Cépet où est établi le Lazaret de Toulon, où la Marine a construit le magnifique hôpital de St-Mandrier, et à la cime duquel l'amiral Latouche-Tréville s'est fait inhumer sous une grande pyramide de pierres, à l'instar des Ptolémées et des Pharaons.

Pas une habitation, pas une cabane, pas un arbre, pas la moindre trace de culture, pas même une touffe de tamarins sur toute l'étendue de l'isthme ! Le vent de la mer y fauche impitoyablement toute velléité de végétation. On n'y trouve que quelques flaches d'eau salée, couvertes d'algues sèches, et quelques rares joncs rabougris où se réfugient, en hiver, l'échassier solitaire et la poule de Carthage.

Une caserne de douaniers garde l'accès de l'isthme à l'ouest. C'est le quartier de Mer Vive, ainsi nommé sans doute parce que les vagues foraines viennent y déferler à grand bruit en dévorant la terre végétale du rivage. A l'extrémité opposée, à l'est, c'est-à-dire au seuil mente du promontoire, on voit, sur le versant

nord qui fait face à la rade, quelques modestes bastides et une fabrique de tuiles qu'ombrage un joli palmier. Sur le versant sud. qui regarde la grande mer, une tribu de pêcheurs génois a pris possession de la grève, comme les pécheurs catalans, aujourd'hui dispersés, l'avaient fait à une autre époque d'un rocher de Marseille auquel ils ont laissé leur nom. La colonie se compose de huit ou dix familles et d'un pareil nombre de pauvres habitations adossées les unes aux autres dans un désordre tout-à-fait pittoresque. Il ne s'y contracte de mariages qu'entre les membres de la tribu même et lorsque l'un d'eux déroge à cette tradition, ce qui s'est très-rarement vu, il est, par ce seul fait, exclu du groupe et devient étranger à la famille commune. Ils vivent uniquement du produit de la pêche, et leurs barques noires, tirées à terre tous les soirs, ressemblent sur le sable blanc à des cercueils vides alignés. C'est le quartier des Sablettes : nom que justifie l'amoncellement des sables qu'y entasse le mouvement incessant du flot.

J'aime beaucoup les Sablettes. Il me serait difficile de dire en quoi consiste pour moi leur

attrait. Le sol est aride et nu. Pas d'eaux jaillissantes, partant pas d'ombrages. Le mistral y est atroce l'hiver, le soleil intolérable dans la saison chaude. Et pourtant j'ai habité ce quartier de préférence à tout autre pendant quatre étés, j'en ai gardé d'ineffaçables souvenirs, et je l'ai toujours regretté depuis que des circonstances cruelles m'ont contraint de le quitter. Je n'ai pas été le seul à subir ce charme, dû sans doute au voisinage immédiat de la mer qui tente et séduit toujours les Provençaux. Combien de Toulonnais viennent y chercher un peu d'air salubre pour désinfecter leurs poumons contaminés et pour se soustraire, momentanément au moins, aux miasmes homicides qu'exhale leur ville où, en plein jour, en pleine rue, toutes les immondices, toutes les ordures, toutes les déjections sont cyniquement jetées: où toute cette puanteur, toutes ces horreurs croupissent sous les yeux, sous le nez, sous les pieds de la population et, de ruisseau en ruisseau, se promènent en flots de boue noirâtre et fétide, jusqu'au port, dans lequel elles se dissolvent et fermentent, pour remonter dans l'atmosphère en vapeurs empoisonnées ; où dans cer-

tains quartiers, chaque joint de pavé est un foyer pestilentiel, chaque coin de rue, une latrine ou un cloaque ; où l'air qu'on respire vous prend à la gorge comme un toxique ; où l'hygiène, la décence, la vue, l'odorat sont également blessés à chaque pas par cet ignoble et asphyxiant abus, honte séculaire de la population et de ses édiles; par cette abominable et incurable lèpre qui soulève le cœur de dégoût, qui déshonore une grande cité et contre laquelle mon patriotisme et mon indignation protesteront toujours et partout, jusqu'à mon dernier souffle. Je ne comprends pas que les villes voisines ne s'insurgent pas pour faire déclarer Toulon en quarantaine à perpétuité, pour crime de peste permanente.

J'aime beaucoup les Sablettes, je le répète. Tous les ans, au printemps ou à l'automne, je vais y passer une journée avec les amis que j'y compte encore. — Au nombre de ceux-ci, je place en première ligne, un brave et digne homme d'une cinquantaine d'années, dont la vie aventureuse, dont le type étrange et original méritent d'être connus. Nous l'appelions le roi George, à cause de la ressemblance frap-

parité qu'il offrait avec les portraits de George IV d'Angleterre. En effet, il était de taille moyenne/ mais robustement charpenté, avec de larges épaules un peu voûtées; un visage brûlé parle soleil et le haie, affectant une couleur très-prononcée de pipe culottée ; avec des favoris hérissés en broussailles, des sourcils olympiens et des moustaches touffues, le tout grisonnant comme les algues de novembre et donnant à sa physionomie un caractère rébarbatif et dur, subitement démenti par son regard plein de franchise et de bonté et par son sourire plein de bonhomie et de finesse.

Il était né à Fréjus : un joli port romain au temps de Jules César qui fut son royal parrain, aujourd'hui humble village dans les terres, célèbre encore néanmoins par ses anchois qu'on fabrique à Marseille en même temps que le saucisson d'Arles, le nougat de Montélimart, les huiles d'Aix, les confitures d'Apt et une foule d'autres spécialités. Marseille fait ainsi généreusement une réputation a un grand nombre de localités, dont ses produits portent Tétiquette et dont elle encaisse les profits. Elle fabriquera quelque jour les coquillages de Tou-

lou. les oranges de Nice, les truffes du Périgord et les truites du Rhône supérieur. On assure qu'il en a été sérieusement question à la Bourse de la Canebière, depuis l'ouverture de l'Exposition.

George était donc né à Fréjus. 11 n'avait pas été doué de l'esprit de son compatriote Désaugiers, mais il avait la gaité et l'insouciance de l'immortel chansonnier. Il attribuait le retrait de la mer à Fréjus à deux raisons auxquelles les savants n'ont certainement jamais songé. Il affirmait que la mer avait abandonné ce pays d'abord parce qu'elle s'y ennuyait mortellement et ensuite pour sauver d'une destruction complète les monuments romains de ce rivage : cirques, aqueducs, arcs de triomphe, que les douaniers, las d'épier des contrebandiers absents, et faute d'occupation plus intelligente, démolissaient en détail pour faire des ricochets sur les flots. Il soutenait que les deux tiers des richesses archéologiques de sa ville natale, avaient été ainsi, pièce par pièce, caillou par caillou, englouties dans le golfe pendant dix siècles, pour servir de distraction aux habits verts désœuvrés.

La première de ces raisons à défaut de la seconde, lui fit, comme la mer, abandonner Fréjus. Il y mourait d'ennui. Il vint, fort jeune encore, à Marseille où il fut tour à tour portefaix, garçon de café, tonnelier, maître d'études, marchand de vins, courtier marron, marin au commerce et en dernier lieu, à la suite de ses longs voyages dans l'extrême Orient, professeur de chinois. Dans ces divers métiers, il n'avait jamais gagné beaucoup d'argent, mais il en avait toujours économisé quelque peu. De sorte qu'à cinquante ans, il s'était trouvé à la tête d'une modeste fortune plus que suffisante à son ambition. Fatigué de travail, rassasié de Bohême et de navigation, dégoûté surtout des honneurs du professorat, il était venu enfin aux Sablettes planter, suivant ses propres expressions, sa tente et ses choux, passant alternativement ses matinées à la chasse ou à la pêche, selon le temps et la saison, et le reste de ses journées au jeu de boules qu'il aimait passionnément et où il avait acquis une force prodigieuse.

En septembre 1866, je dus accompagner au Lazaret deux personnes qui m'étaient recom-

mandées et qui désiraient y voir le lieutenant d'un navire retenu en quarantaine d'observation. Je profitai de la circonstance pour faire ma visite annuelle d'automne aux Sablettes. Je suivis à pied la grève, et j'arrivai assez tard dans la matinée à la maisonnette du roi George. Je le trouvai assis sous sa treille recouverte, à défaut de verdure, de vieilles nattes de roseaux et de rames de pins secs, fumant et causant sans rancune avec deux douaniers qui n'avaient, sur ce rivage du moins, aucun monument romain à démolir et à émietter dans le golfe.

Sa Majesté était contente. Il avait à la fois péché et chassé ce jour-là. Il avait pris, de trois à six heures du matin, une quantité de menu poisson rigoureusement suffisante pour faire une bouille-à-baisse présentable. De six heures à neuf heures, il avait battu la côte et les collines le fusil sur l'épaule, et avait rapporté, en fait de gibier, un cul-blanc et un moineau. C'est, en Provence, une bonne fortune qui mérite d'être citée, dont on ne parle que comme d'un fait tout-à-fait extraordinaire, qui fait beaucoup de jaloux, qui ne se produit que très - rarement et sur laquelle on ne peut

compter qu'aux meilleurs jours du passage.

— Vous avez été, dit-il en me serrant cordialement la main, bien inspiré de venir aujourd'hui. Nous avons du poisson et du gibier: un cul-blanc, une véritable primeur! nous allons déjeûner d'abord.

Puis, ajouta-t-il en souriant, et en me présentant aux deux préposés en compagnie desquels je l'avais surpris, vous ferez le quatrième à la partie.

Et il exhiba d'un coin de la treille , soigneusement fermé dans une manne d'osier, son fameux jeu de boules ferrées, c'est-à-dire couvertes de clous à large tête , rabattus en écailles luisantes comme de l'acier poli.

Le déjeuner fut très-gai. On parla de toute sorte de choses, de voyages et de littérature, de Désaugiers et de Méry, de Méry surtout que George avait personnellement connu à Marseille à l'époque où il y était conservateur du Musée. Méry venait de mourir à Paris et nous trouvions une sorte de douloureux plaisir à nous rappeler mutuellement ce que nous savions de cet homme aimable qui fut un cœur d'élite, un esprit intarissable et charmant, un admirable poète, un

ravissant conteur, qui vécut et mourut sans un seul ennemi.

George cita de mémoire divers épisodes du dernier roman de Méry, Trafalgar, dont le héros est un marin toulonnais. Il cita aussi la mise en état de siège d'Edimbourg par deux matelots français, et cette histoire de l'émir Bou-en-Nas Bou-en-Babas qui , fondant un royaume en Afrique, et n'ayant point de femmes à donner à ses soldats, procéda sans iaçon, sur un territoire voisin, à un enlèvement de Sabines nubiennes.

Il fallait que le sujet tînt fort au cœur de notre amphytrion pour qu'il oubliât à ce point la partie de boules.

Vous ne savez pas, dit-il à la fin, ce qui détermina Méry à quitter Marseille ? On l'ignore généralement et on a fait toutes sortes de suppositions à cet égard sans découvrir la véritable raison. C'est tout simplement un procès perdu en justice de paix.

Voici le fait :

J'avais souvent entendu dire à Méry que. dans les villes , la plupart des enfants apprennent à lire dans la rue, sur les affiches et les

enseignes des magasins. Et croyez bien que ce n'est pas un paradoxe. Méry se souvenait luimême de la joie qu'il éprouvait, à sept ans, à déchiffrer, au sortir de l'école, les noms des marchands de la rue Saint -Ferréol et du cours Belzunce. — Partant de ce principe, il disait qu'il devrait y avoir dans chaque ville un inspecteur des enseignes, pour veiller à ce que Fignorance et la stupidité n'y étalent point ces fautes grossières d'orthographe ou de syntaxe qui pervertissent l'esprit avide des enfants et détruisent l'effet des leçons qu'ils viennent de recevoir. C'était chez lui une véritable manie, et l'unique duel qu'il faillit avoir dans sa vie avait eu pour cause une hérésie en grosses lettres sur une annonce de déballage dans la rue Noailles.

Méry, je vous l'ai dit, était conservateur du Musée. Il habitait à ce titre la bibliothèque de la ville, au boulevard du Musée.

Un jour, il vit s'élever, en face de la bibliothèque même, une baraque de marchand d'oiseaux. Il en fut transporté. Il allait pouvoir travailler au chant des lucres, des chardonne-

rets et des bengalis. Quelle bonne fortune pour un poète !

Hélas ! le lendemain, au-dessus des cages où gazouillaient ses harmonieux et mignons voisins, une enseigne étalait impudemment, en lettres énormes, cette annonce destinée sans doute à affriander les chalands :

qu'il est agréable d'avoir d'oiseaux !

Vous et moi nous serions divertis de la chose. Méry, au contraire, bondit comme un de ces tigres dont il a si bien peint les amours et les fureurs. Il prit la plume et écrivit par la poste, en affranchissant scrupuleusement sa lettre, au propriétaire de la baraque pour rectifier cet intolérable barbarisme.

Le marchand d'oiseaux fit la sourde oreille. Une seconde démarche, plus pressante que la première, n'eut pas plus de succès. Méry prît alors une résolution désespérée. Il cita le marchand en justice de paix.

Le digne magistrat à qui cet étrange procès fut déféré ne trouva pas qu'un outrage à l'orthodoxie de la langue constituât un délit ou une

contravention. Dans tous les cas, le fait ne tombait sous l'application d'aucun article du Code pénal qui n'avait pas prévu un pareil crime. Il renvoya donc, à contre-cœur sans doute, mais enfin il renvoya purement et simplement le marchand d'oiseaux des fins de la plainte et condamna Méry aux dépens.

Le poète ne fut pas plus heureux auprès de l'administration municipale où sa réclamation, son indignation et sa mésaventure judiciaire n'excitèrent que des sourires.

Le lendemain il donna sa démission et s'expatria pour toujours.

Yoilà comment, suivant l'expression même de Méry, Marseille ne sut pas conserver son conservateur.

Et maintenant, dit George en se levant, faites-moi raison : un toast à la mémoire du poète marseillais, avec le vieux vin des Sablettes ! Et puis allons jouer aux boules !

Le tintement argentin de nos verres qui s'entrechoquaient fut tout-à-coup interrompu par un formidable ronflement dans le tuyau de la cheminée de la bastide. En même temps, nous vîmes passer au-dehors, devant les vitres de la

fenêtre , un nuage de poussière , de sable et d'algues, qui tourbillonna sous la treille comme une trombe.

— C'est le mistral d'équinoxe qui arrive, dit tranquillement George. Il rafraîchira l'atmosphère et tombera au coucher du soleil. Aux boules ! aux boules ! Je vous rends dix points sur quinze.

Bien que ce soudain coup de vent eût singulièrement refroidi mon désir d'essayer mon modeste talent d'amateur contre la maestria de mon hôte, nous descendîmes le chemin de la presqu'île, qui passe au pied de la bastide, et nous essayâmes quelques points en nous arc-boutant sur nos jarrets pour n'être pas renversés. Mais au bout d'un quart-d'heure de cet exercice, toute résistance devenait impossible. Il fallut y renoncer absolument. Nous étions aveuglés, soulevés, terrassés. Quand nous jouions contre le vent , les boules revenaient sur nous, repoussées par la rafale. Quand nous jouions, au contraire, sous le vent, c'était pire encore. La boule partait de nos mains comme une flèche et, sans souci du but, ne s'arrêtait plus qu'à perte de vue.

Nous revînmes à la bastide harassés et ahuris.

— Bah ! dit George. Après tout, notre mistral, même celui d'aujourd'hui, n'est qu'un doux zéphyr en comparaison des cyclones du Cap de Bonne-Espérance. Les plus solides navires n'en sortent pas toutes les fois et quand ils s'en tirent, ils sont disloqués pour le restant de leur carrière. Que sont les flots de la Méditerranée comparés aux grandes vagues de l'Océan Indien ? des ondulations dans un plat à barbe. C'est Ferdinand de Lesseps et non Vasco de Gama qui aura vaincu le monstrueux Adamastor. Quel Camoëns moderne chantera dignement le percement de Suez et l'homme qui, par la jonction des deux mers, a rendu à la navigation et à l'humanité un service si grand que nul, avant lui, n'avait osé le rêver et qu'aujourd'hui encore, à l'heure où ce rêve devient une éclatante réalité, plusieurs refusent d'y croire?

Puis, bourrant philosophiquement sa pipe et passant sans transition apparente à un autre ordre d'idées qui n'étaient pourtant que la suite et la conséquence de notre conversation, il ajouta :

— Je vous rappelais tout-à-1'heure l'étrange histoire d'un enlèvement de Sabines nubiennes ou abyssiniennes par Méry. C'est moi qui lui en ai fourni le thème. Seulement, il a renversé les rôles et son génie, ou plutôt son caprice, a transporté dans l'Afrique centrale une scène qui s'est passée en Chine.

D'un autre côté, pour justifier cette violence au droit des gens blancs ou noirs, il a créé ce type de pacha lubrique, Bou-en-Nas Bou-en- Dabas, dont les exploits un peu rabelaisiens ont fait rire les uns et scandalisé les autres.

— Comment, lui dis-je ébouriffé, c'est vous qui êtes l'auteur des nouvelles de Méry ? Racontez-nous donc cela. Je vous assure que vous m'intéressez infiniment.

— Volontiers, reprit-il sans sourciller. Méry a pris de mon récit ce qui lui a convenu et l'a, je le répète, arrangé à sa façon, ce qui était incontestablement son droit. Seulement son conte diffère de la vérité comme une jonque d'une tartane, comme une pagode d'un minaret. Sans doute la vérité est au-dessous de la fiction ; l'histoire est moins attrayante que le roman et le conteur ne vaut pas l'écrivain. Mais enfin.

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voici le lait vrai, tel que Méry, au café Baudoul, pendant qu'il battait aux échecs un indien de Calcutta, me Ta entendu raconter au retour de mon dernier voyage, à l'époque où je professais le chinois à Marseille : le fait avec lequel, ajouta-t-il en souriant, Méry a écrit la nouvelle dont je n'ai pas la prétention d'être l'auteur.

En 1839, je m'embarquai à Marseille pour l'Inde à titre de second sur le brick YEugcne- Antoinette. Un fameux navire qui filait ses six nœuds au plus près et onze nœuds à la moindre brise de poupe ! Nous étions chargé de vin,, de savon, de bimbeloteries et d'étoffes de coton. Notre destination était Singapour et Ceylan, d'où nous devions rapporter des dents d'éléphant, de l'huile de palme, des graines de cacao et des clous de girofle. Notre équipage était composé de neuf hommes, le capitaine et mol compris, et d'un mousse né aux Sablettes, où nous sommes, dans la propriété d'un brave capitaine de vaisseau en retraite dont vous voyez d'ici la maison ombragée par des platanes, les seuls arbres de la presqu'île qui méritent ce nom. Nous avions en outre un gros chien roux

nommé Bataille que le mousse affectionnait beaucoup et qui faisait le quart de nuit au bossoir avec une intelligence et une vigilance que nos matelots ne pouvaient s'empêcher d'admirer. Aussi avait-il sa ration entière comme les hommes, sauf le vin, bien entendu.

Notre navigation fut heureuse jusqu'au Cap de Bonne-Espérance. Là, une épouvantable tempête nous assaillit. Nous eûmes vingt -sept jours de cape ! Presque tous mes cheveux blancs datent de ce voyage. Notre brick se tira d'affaire néanmoins, mais dans quel état î Nos voiles étaient en lambeaux, nos rechanges emportés, nos embarcations détruites, notre membrure tordue et déformée et nos bordages faisaient eau de toutes parts. Le travail des pompes exténuait l'équipage.

Mais nous arrivions dans le golfe indien, et les souffrances, les privations et les fatigues allaient être oubliées, lorsqu'un second ouragan nous poussa dans l'est jusque sur les rivages de la Chine. Nous ignorions absolument où nous étions. Tout ce que notre estimation nous avait fait connaître, c'est que nous avions dépassé, sans pouvoir les atteindre, nos deux ports dé

destination. Cependant, il fallait atterrir : la côte était en vue et nous étions menacés de couler bas.

Dans la nuit, pendant que nous tenions conseil, des cris d'effroi retentirent sur le pont et Bataille poussa un hurlement lamentable. En même temps, un grand bruit se fit entendre dans les profondeurs du brick. L'eau faisait irruption dans la cale. Nous n'eûmes que le temps de monter sur le pont. Le navire sombrait. Le désespoir avait gagné nos hommes : nous n'avions pas de canots. Nous nous jetâmes à la nage et Y Eugène- Antoinette disparut en tournoyant dans l'abime.

Nous étions dix à bord, je vous l'ai dit. Nous n'arrivâmes que trois à terre, où Bataille nous avait devancés : le maître d'équipage (un toulonnais), le mousse des Sablettes et moi. Le capitaine et six hommes avaient été, dans le trajet du navire au rivage, dévorés par les caïmans qui pullulent dans ces parages.

Où avions-nous abordé? La nuit était noire; nous n'y voyions pas à dix pas et sans les aboiements du fidèle Bataille, qui nous avaient tenu lieu de phare, nous aurions certainement servi

de pâture aux squales comme nos malheureux compagnons.

Au lever du jour, nous reconnûmes avec joie que nous étions dans un petit port formé de deux jetées circulaires, soutenues par une barrière de pieux de bambous. Les deux jetées partaient de la terre et s'avançaient dans la mer en se rétrécissant aux extrémités, c'est-àdire en affectant la forme d'une énorme mâchoire inférieure. La place des deux canines étant vide figurait l'entrée du port. Des cases trapues en bambou étaient alignées les unes contre les autres comme des molaires, sur les deux cotés de la jetée. Une étroite chaussée en bourrelet passait au pied des cases et formait. — puisque la métaphore y est, poursuivons-la jusqu'au bout, — la gencive de cette mâchoire.

Nous fûmes fort étonnés de deux choses : la première, de ne trouver aucune espèce de barque dans le port ; la seconde, de ne voir venir à nous que des femmes et des vieillards et pas un homme jeune.

Nous fûmes, du reste, très hospitalière ment accueillis et nous apprîmes que nous étions dans le village de Bré-Fou-Nié, de la province

de Pou-Ve-Reou, ce qui. en chinois, signifie Pays du calme. Notre pauvre navire, sombré par suite d'ouragan, ne s'en était certainement pas douté.

On nous logea, le mousse et mci, tout près de terre, dans une case appartenant à une veuve qui avait une fille charmante d'environ vingt ans, nommée Pi-So-Sen, autrement dire Fleur de bon sens. Bataille ne voulut pas se séparer de nous. Sa fidélité devait lui coûter cher.

Quant au maître d'équipage, il fut recueilli par un vieillard nommé Ti-Ro-Pé, qui exerçait la profession de Pé-go, c'est-à-dire de cordonnier.

Notre première préoccupation fut naturellement de savoir quand et de quelle manière nous pourrions sortir de Bré-Fou-Nié et rejoindre le port le plus voisin fréquenté par des navires européens. Ce port, d'après ce que nous dit le mousse qui, en peu de jours, avait appris suffisamment la langue pour nous traduire les réponses faites à nos questions, était à plus de cinquante lieues à l'ouest, et le pays où nous étions, -- coupé de fjords et d'arroyos inabor-

-dables pendant l'hivernage, — fermé absolument du reste au commerce avec les étrangers, n'était visité par les jonques chinoises des provinces limitrophes que tous les six mois.

Nous apprîmes en outre que l'absence de jonques locales et de population maie à Bré- Fou-Nié provenait de ce que les unes et l'autre étaient parties un an auparavant vers l'Archipel indien, pour passer de là en Australie à la recherche des mines d'or et qu'on n'avait plus eu, depuis lors, des nouvelles de l'expédition, détruite sans doute par quelque tempête du Pays du calme.

Nous étions tombés dans un traquenard de Pénélopes et d'Arianes chinoises. Cette découverte nous sourit sans doute un moment: mais en y réfléchissant bien, elle nous inspira de graves inquiétudes pour l'avenir. Car, toute fatuité a part et la disette masculine aidant, nous pûmes prévoir, dès le début, qu'il nous serait difficile de nous soustraire aux espérances que notre arrivée avait fait naître dans ce pays désolé par un veuvage universel.

Ces craintes ne tardèrent pas à se réaliser. Les attentions dont nous étions l'objet trahis-

saient d'alarmantes intentions contre notre liberté. On commença d'abord par nous donner des noms chinois sous prétexte que les nôtres étaient impossibles à prononcer. La mère de Pi-So-Sen, grosse et vénérable matrone qui s'appelait Mou-Roun-Douas, ou Suprême embonpoint, incapable d'aucun effort de mémoire, fut intraitable sur ce point. C'est ainsi que je reçus le nom de Mou-Ré-Du, ou soit de Tendrecœur. Le maître d'équipage , quoique brun comme un mulâtre , fut appelé Sar-Tan ou Teint-de-lis et le pauvre mousse, Pé-Tu-Go, soit Y Oiseau -chevelu.

Le premier jour nous reçûmes la visite d'un vieux prêtre qui desservait l'unique pagode de l'endroit, dédiée à Confucius. C'était un mandarin lettré de première classe, breveté avec garantie du gouvernement. Il avait , dans la hiérarchie religieuse, le titre de Mu-Ou, ce qui signifie Parfait-savant.

Il soupa à la case. Le dîner fut composé d'une omelette de vers-à-soie faite avec de l'huile de foie de caïman, assaisonnée de bourgeons crus de mûriers, et de quatre rats rôtis, farcis de lichen. Je fis d'amères réflexions en dégustant

ces plats dont mes hôtes paraissaient trèsfriands et je regrettai beaucoup le biscuit avarié et le bœuf salé du bord, quelque ranci que je l'eusse trouvé en dernier lieu.

La case était divisée en trois compartiments contigus, séparés par des cloisons de bambous minces mais très-solides. Je fus logé à l'extrémité du fond. Pi-So-Sen à l'autre extrémité et Mou-Roun-Douas entre nous, comme une sentinelle vigilante. Le mousse des Sablettes, Pé- Tu-Go, coucha sur une natte dans la chambre de la mère. Il fut séparé de moi dans la crainte, sans doute, que nous ne concertassions quelque projet d'évasion.

Quant au maître d'équipnge, Sar-Tan ou Teint-de-lis, comme vous voudrez l'appeler, il venait nous voir tous les jours en pleine liberté, était parfaitement accueilli à la case, recevait les œillades et les avances du beau sexe de l'endroit avec le plus grand plaisir et paraissait enchanté du régime culinaire de Ti-Ro-Pé, son hôte, bien que la position de fortune de ce disciple de Saint-Crépin ne lui permit pas un luxe d'aliments pareil à celui qui ornait la table de Mou-Roun-Douas et de Pi-So-Sen.

La situation, pourtant, ne tarda pas à se dessiner plus nettement. J'avais, un matin . laissé Pé-Tu-Go à la case, avec mission de pécher un déjeûner d'algues fraîches destinées à la friture et j'avais été rendre visite à Teint-delis, chez Ti-Ro-Pé. Je le surpris en conversation avec son hôte, et l'aidant à confectionner ces microscopiques souliers en forme de salièiv dont les Chinoises, avec un orgueil de Cendrillon, chaussent les hideux moignons de chair comprimée qu'elles appellent leurs pieds.

te maitre d'équipage m'accompagna à son tour à la case de Pi-So-Sen. Je l'y laissai pénétrer seul et je fis le tour de l'habitation afin de savoir si le pauvre mousse avait réussi à pêcher notre déjeûmr d'algues dans les fondations de bambous de l'habitation.

Quelques minutes après, par un espèce de soupirail ouvert au pied de la case du côté opposé à la porte d'entrée pour établir un courant d'air intérieur, j'entendis la conversation suivante entre Pi-So-Sen et le maître d'équipage. Un véritable interrogatoire sur faits et articles î

— Tu es donc, disait Pi-So-Sen . du même pays que Mou-Ré-Du?

— Non, répondit Teint-de-lis, son pays s'appelle Fréjus et le mien Toulon.

— Toulon? répliqua-t-elle, je ne comprends pas. Qu'est-ce que ce nom signifie?

— La ville des parfums, répondit imperturbablement le maître d'équipage.

— Et tu regrettes sans doute ton pays?

— Oh! certainement non, car ton haleine est plus douce et plus embaumée que les brises de nos rues semées de fleurs.

— Bien vrai? dit-elle en minaudant.

— Aussi vrai, répliqua-t-il, que je m'appelle Teint-de-lis.

Ceci n'était que le prélude. Le concerto suivit.

— Mou-Ré-Du n'est pas marié, n'est-ce pas ?

— Non, s'empressa de dire le Toulonnais, pas plus que moi,

— Alors, tu devrais te marier àBré-Fou-Nié. As -tu remarqué combien il y a ici de jolies filles ? Je te choisirais celle qui te conviendrait le mieux. J'ai un talent particulier pour assortir les caractères et les unions. C'est aux succès que j'ai obtenus dans ce genre que je dois won nom de Fleur de bon sens.

J'attendais mon traître à la riposte. Il ne faillit pas à l'opinion que j'avais de lui.

— Je ne sais pas si je me marierai à Bré-Fou- Nié, dit-il hypocritement, mais peut-être bien que si je m'y décidais, — et il regarda son interlocutrice dans le blanc des yeux, — celle que je préférerais ne voudrait pas m'accorder l'honneur de sa main.

— Qui sait? dit-elle. Nous en reparlerons» Mais où est Tendre-cœur, ton ami? N'était-iî pas avec toi quand tu es entré ?

A ce moment de la conversation, je fis un signe au mousse et, tournant rapidement la case, nous apparûmes tous les deux à la porte de l'habitation, avec notre déjeûner d'algues à la main.

Pi-So-Sen me regarda d'un air qui signifiait : et je sais maintenant sur ton compte ce que j'avais le plus à cœur de connaître. »

J^a sage fille de Confucius chassait deux lièvres à la fois, comme une simple grisette parisienne .

Le mandarin lettré entra en même temps que nous dans la maison et, après les saluts d'usage, qui consistent à se tourner mutuelle-

ment le dos en se courbant jusqu'à terre et à pirouetter ensuite rapidement sur les talons pour se retrouver en face l'un de l'autre, il nous fit, d'un ton papelard, un discours émaillé de métaphores superbes , dans lequel la lune, les étoiles, les guerriers, les philosophes, les pagodes , l'empereur du Céleste-Empire et le bonheur de ses sujets, défilèrent tour à tour devant nos yeux éblouis. La conclusion, que je prévoyais du reste parfaitement, fut que nous devrions songer à nous marier à Bré-Fou-Nié. Le vieux Mu-Ou, tout savant qu'il se prétendît, n'avait pas su cacher son jeu. Il avait sa leçon faite et, en arrivant, il la débita comme un écolier.

Pi-So-Sen me regardait avec anxiété. Sa mère, Mou-Roun-Douas, dissimulait en vain une colère mal contenue. Je fus impénétrable. J'étais carrément fixé moi aussi. A partir de ce jour, je dressai mes batteries pour me soustraire à la tendresse de Pi-So-Sen et au bonheur de repeupler le charmant village de Bré- Fou-Nié, de la province de Pou-Ve-Reou. Ce n'était pas tout-à-fait facile; mais je n'étais pas

provençal pour rien et vous allez voir de quelle façon je parvins à mes fins.

Mon plan d'évasion avait été rapidement combiné, mais il était compliqué dans son exécution, et sa réussite dépendait du concours du maître d'équipage. Dès le lendemain, j'eus une explication avec ce dernier.

— Mon cher Sar-Tan , ou Teint de lis , lui dis-je, puisque Teint de lis il y a, je ne veux rester ici à aucun prix. Et toi?

— Moi, répondit-il, je n'y tiens pas absolument non plus. Cependant je ne suis pas aussi pressé que toi d'en partir. Les côtelettes de caïman fumé de mon hôte Ti-Ro-Pé et les regards provocants de toutes ces jeunes femmes, filles ou veuves , ne me trouvent pas tout-àfait insensible. Puis Bré-Fou-Nié me plaît. Il y souffle un vent qui n'est pas sans analogie avec le mistral ; il n'y a pas de ruisseaux empestés ; les quais y sont très-propres et. . . .

— Je comprends, mon cher toulonnais, dis-je en l'interrompant. Tu n'as pas la nostalgie de Pair natal*

— Non, certes. J'ai souvent rougi: au contraire, dans mes voyages, d'entendre les contes qu'on

a faits sur la saleté proverbiale de mon doux pays, contes qui, quels qu'ils soient, sont encore au-dessous de la réalité hideuse. Je ne serais pas très éloigné de donner une leçon à mes compatriotes et d'écrire au maire de Toulon que je me fais chinois par hygiène.

— Je porterai ta lettre; mais, cartes sur table! il y a une autre raison, ajoutai-je. Cette raison, la voici : tu es amoureux de Pi-So-Sen.

— Bah! tu as découvert cela! Eh bien, après ?

— Oh! je n'ai pas la prétention de te la disputer, et même je ne demande pas mieux quev de te laisser le champ libre. Je crains que Fleur de bon sens n'ait jeté son dévolu sur moi. Je viens loyalement te proposer de supprimer cet obstacle.

— Comment?

— En m'aidant à déguerpir, parbleu !

— Et comment le pourras-tu ?

— C'est mon affaire. Promets-moi ton assistance, et je te promets mon titre de gendre de Mou-Roun-Douas.

Le marché fut conclu séance tenante. J expliquai mon plan au maître d'équipage, qui

l'approuva, et dès le lendemain nous nous mimes à l'œuvre.

J'avais fait, depuis quelques jours, sous l'empire de la préoccupation qui m'obsédait, une série d'observations très précieuses.

J'avais remarqué d'abord que plusieurs navires, anglais ou américains sans doute, étaient venus, bien que leur destination évidente fût les ports de l'Inde, courir des bordées au large de Bré-Fou-Nié, poussés dans cette direction par les vents ou les courants qui avaient englouti Y Eugène- Antoinette. Ils retournaient ensuite sur leurs pas en serrant la terre, ce qui m'avait fait supposer logiquement que le premier port indien à l'ouest ne devait pas être éloigné de plus de vingt à trente lieues.

J'avais remarqué en outre que l'évasion par terre était impossible dans un pays inconnu coupé de marécages, à travers des populations hostiles qui nous feraient un mauvais parti. La voie de mer était seule praticable; mais, je l'ai dit, il n'y avait plus de jonques à Bré-Fou- Nié.

J'avais appris, d'un autre côté, que vers l'est, à six lieues seulement de Bré-Fou-Nié, la pro-

vince de Pou-Ve-Reou confinait à une autre province qu'on nommait pays des Dar-Na-Gas, laquelle passait pour la mieux partagée du littoral chinois , sous le rapport de la beauté des hommes.

J'avais remarqué que ma présence à la case de Mou -Roun-Douas, ainsi que les assiduités du maitre d'équipage, avaient provoqué un sentiment général de jalousie parmi les compagnes de Pi-So-Sen, sentiment qu'il fallait exploiter au profit de mon projet.

Enfin, j'avais lu dans un livre de science, à la pagode de Confucius, qu'une pendule qui s'arrête sans cause apparente dans une maison, y pronostique un mariage imminent.

Or, presque toutes les cases de Bré-Fou-Nié possédaient une pendule en forme de coucou, dans un angle de la principale chambre. La caisse était formée d'une peau de crocodile desséché. Le cadran tenait la place de la tête de l'animal et les trous des yeux, dans lesquels on enchâssait des yeux de verre pour les dissimuler, servaient, l'un à monter la pendule, l'autre à en faire mouvoir les aiguilles.

Le lendemain donc de notre conversation vi 10

avec Teint de lis, je demandai à Pi-So-Sen la faveur d'un entretien particulier. J'avais été très-aimable la veille au soir avec elle. Mon désir fut immédiatement exaucé.

Je lui fis une déclaration en règle. Elle en fut fort touchée. Elle était jolie après tout, — pour une chinoise, bien entendu, — et ses yeux fendus en amande, descendant obliquement sur sonnez, en forme de V majuscule, rayonnèrent d'orgueil et de bonheur.

11 fut convenu qu'elle en parlerait à sa mère, et que le mariage serait bientôt fixé entre nous.

Je n'avais pas fini ma déclaration que Teint de lis se présenta, réclamant, lui aussi, l'honneur d'une entrevue confidentielle. Je me retirai discrètement, affectant un transport de joie pareil à un accès de fièvre chaude.

Le maître d'équipage reprit mon thème en seras-œuvre et vint mettre aux pieds de Fleur de bon sens son cœur et sa main. J^a pauvre lille, toute confuse et regrettant peut-être en ce moment sa coquetterie des jours précédents envers le maître d'équipage, ne put que lui dire ce qui venait de se passer entre elle et nî>oi. Elle .s'axeu&a donc du mieux qu'elle put, opposant

au désespoir de Teint de lis sa parole engagée et le droit de priorité que je venais d'acquérir à la possession de sa beauté.

Dans la journée , tout Bré-Fou -Nié sut, par l'intermédiaire officieux de Ti-Ro-Pé, ce qui s'était passé à la case de Fleur de bon sens.

La jalousie des femmes, habilement excitée sous main par Teint de lis , devint alors menaçante à l'égard de Pi-So-Sen qui accaparait ainsi les deux seuls mâles valides envoyés au pays par la Providence. Il y eut des rassemblements devant sa case. Il fut même question démettre le feu. Mou-Roun-Douas voulut parler. Elle dut se taire sous le tumulte des huées et fit mine de s'arracher les cheveux qu'elle n'avait pas.

J'intervins alors et je convoquai toutes les jeunes femmes de Bré-Fou-Nié, pour le lendemain, à la pagode de Confucius, à l'effet d'y entendre une communication de la dernière importance et qui devait toutes les contenter.

Je fus ahuri de bravos chinois et, si la largeur du quai l'avait permis, j'eusse été certainement porté en triomphe.

Mon plan allait sur des roulettes.

Je ne revis pas Pi-So-Sen dans la soirée. La nuit, je dormis bien, tout en rêvant à la harangue que je devais prononcer à la pagode.

Au petit jour, je fus réveillé par des douleurs aiguës aux poignets et aux chevilles. Je voulus remuer : impossible. J'étais pris, j'étais amarré, j'étais bien et dûment lié par les pieds et par les mains, à l'aide d'une sorte de soie ou de fil d'archal presque invisible mais qui, malgré sa ténuité, était aussi solide qu'un cable de troisponts.

Au premier cri que la douleur et la colère m'arrachèrent, je vis apparaître Pi-So-Sen, qui entra je ne sais par où, car ces habitations chi noises sont machinées comme des coulisses de théâtre.

— C'est moi qui t'ai lié pendant ton sommeil, me dit-elle d'un air souriant ; la jalousie m'a mordue au cœur depuis hier. Je veux savoir ce que tu vas dire à mes compagnes, à la pagode. Je crains, maintenant que tu m'as donné ta foi et que tu as la mienne, je crains ton infidélité ou ta fuite, peut-être l'une et l'autre. Or, si cela devait arriver, si mes craintes devenaient simplement des soupçons, les mêmes ligatures

qui te retiennent et que tu chercherais en vain à briser, passeraient de tes poignets à ton cou et tu serais étranglé avant d'avoir pu faire un seul mouvement. Donc, réponds-moi, que vastu dire à la pagode?

Je vous laisse à penser le flot de rage qui m'étreignit à la gorge. Cependant, la prudence vint immédiatement à mon secours. Ce n'était pas le moment de perdre la partie par une explosion de colère, d'ailleurs impuissante. Je me fis soudainement violence et je répondis •

— 0 la plus belle et la plus aimée des filles de Confucius ! comment as-tu pu douter ainsi

.de ton Mou-Ré-Du? ne t'ai-je pas avoué mon amour dans des termes qui ont dû ne te laisser aucun doute? ne t'ai-je pas adorée depuis le premier jour où tes yeux ont incendié ma poitrine? n'ai-je pas été ton esclave soumis et dévoué? ai-je regardé une autre femme? ai-je fait la moindre tentative pour te fuir? et n'aije pas, pour la première fois, parlé hier aux femmes de ton pays, uniquement pour te soustraire à leur injuste fureur?

— Je t'ai sacrifié ton ami Sar-Tan qui était un parti très sortable, me dit-elle. Pourtant je

ne t'ai pas revu de la soirée. Qu'as-tu à me reprocher? ne suis-je pas jeune? ne suis-je pas belle ? Tu n'as pas le droit d'avoir des secrets pour moi. Que vas-tu faire à la pagode?

— C'est précisément un secret, lui dis-je, et dans mon pays, un homme qui livre un secret est déshonoré. Mais tu viendras à la pagode avec moi, sous mon bras. Je te proclamerai ma fiancée à la face de tous et de toutes, et au lieu d'être maudite comme tu as failli l'être hier gçir par tes compagnes, tu sortiras chérie et glorifiée et tu sauras tout, car c'est en ta présence que je parlerai. Et maintenant, si tu n'as pas foi en ma parole, achève ton œuvre, étranglemoi tout de suite. Trahir mon secret est impossible et aucune femme, fut-elle la souveraine de l'Empire du Milieu, ne me poussera à cette extrémité.

— Eh bien, je te crois, dit-elle. Mais malheur à toi si tu me trompes. Souviens-toi que ta mort serait le prix de ton parjure, quoi que tu fisses pour l'éviter.

Là -dessus, elle m'embrassa tendrement et mes liens tombèrent sans que je me fusse douté

de la façon dont elle s'était prise pour les détacher.

Cette scène m'affermit bien plus profondément dans mes projets de délivrance, et mes regards d'amour à mademoiselle Pi~So-Sen ne firent que cacher une haine violente, augmentée à chaque heure par le sentiment humiliant de mon esclavage et la terreur légitime d'être étranglé sans défense possible.

Un tumulte inusité que j'entendis sur le quai me fit souvenir que j'étais attendu au temple. Je fis revêtir à Pi-So-Sen sa toilette des fêtes : une dalmatique ou robe traînante couleur clair de lune à ramages verts, avec des étoiles vermillon et des serpents d'azur enlacés en bordure, et nous partîmes.

Un murmure d'envie et d'admiration accueillit notre entrée à la pagode, où la foule était déjà rassemblée.

J'escaladai d'un bond la chaire du vénérable Mu -Ou, le savant mandarin lettré, breveté avec garantie du gouvernement, et voici à peu près le chef-d'œuvre oratoire que je servis à l'ardente curiosité de l'auditoire féminin.

g — 0 veuves désolées du Pays du calme î

ô adorables vierges de Bré-Fou-Nié ! écoutez î

« — Un immense malheur a frappé votre patrie. Vos époux, vos pères, vos fiancés ont été sans doute dévorés par les flots. Votre pays, par un inconcevable caprice, a menti à son nom, et le navire qui me portait a péri lui-même dans cette catastrophe épouvantable. »

(Torrents de larmes.)

(( — L'esprit de Confucius m'a sauvé du naufrage avec Sar-Tan, mon compatriote, avec Pé-Tu-Go, un jeune enfant de ma nation et un chien fidèle dont le nom signifie : combat. Le sauvetage de ce chien est un avertissement du ciel. »

(Murmures de stupéfaction.)

ce — Vous nous avez reçus dans votre cité avec une hospitalité admirable, et Sar-Tan et moi avons été profondément émus de vos malheurs, de vos vertus et de votre beauté. Car, nulle part, dans nos nombreux voyages autour du monde qui a cinq cent mille lieues de tour, nous n'avons rencontré de femmes aussi admirablement belles que vous. »

(Sourires approbateurs.)

« — J'ai été personnellement touché des

charmes de la sage Pi-So-Sen. Sar-Tan a subi le même prestige. »

Ici des regards menaçants, des gestes d'antropophages furent braqués contre Fleur de bon sens.

« — Mais, me.hâtai-je de continuer, Pi-So- Sen n'a agréé que mon hommage et la manifestation hostile dont elle a été l'objet de votre part est tout-à-fait injuste. »

(Protestations dans l'auditoire.)

t Ecoutez ! Ecoutez !

« — Ce n'est pas un ou deux mariages qu'il vous faut. Ce n'est pas avec le concours, quelque dévoué qu'il puisse être, de deux pauvres étrangers, que vous pourrez repeupler Bré-Fou-Nié. J'admets que Sar-Tan et moi nous nous mariions avec deux d'entre vous, combien resteront veuves, combien resteront filles, combien coifferont la déesse Abra-Ma-Do, qui est la sainte Catherine de votre pays? »

(Marques funèbres d'assentiment.)

« — Eh bien ! voilà ce que n'a pas voulu Pi- So-Sen, qui préférerait se condamner au célibat à vie plutôt que de profiter égoïstement de la chance que la Providence lui a donnée ; voilà ce

que je ne veux pas moi-même ni Sar-Tan non plus.

« — Pi-So-Sen, la Fleur de bon sens bien nommée, a eu une idée lumineuse. Elle est savante autant que le vénérable Mu-Ou, directeur de cette pagode. Elle a lu dans les livres sacrés qu'une nation des continents barbares fut un jour réduite à l'extrémité où vous vous trouvez. Les femmes d'un pays qui s'appelle Rome avaient perdu tous leurs maris à la guerre contre les Sabins. Un jour, désespérées, elles firent une expédition contre leurs voisins, enlevèrent les Sabins et en firent leurs maris. » (Anxiété profonde dans l'auditoire.) « — Femmes et filles de Bré-Fou-Nié ! pourquoi ne feriez-vous pas comme les Romaines?.Pi- So-Sen vous y convie et ne se mariera que quand vous serez toutes pourvues. Vous avez, à six lieues d'ici, des voisins qui passent pour les plus beaux Chinois de la terre, les Dar-Na-Gas. Armez-vous! faites une expédition contre les Sabins Dar-Na-Gas. Pi-So-Sen sera votre général en chef et s'exposera la première aux dangers de l'expédition. C'est en son nom que je vous parle. Construisons un navire. Sar-Tan et moi.

qui sommes des marins consommés, vous conduirons par mer dans cette province, inabordable par terre, et vous ramènerons ici avec vos époux conquis à la pointe des baïonnettes, je veux dire des flèches! Ils ne pourront vous échapper, puisque la fuite par le continent est presque impossible et que nous brûlerons la jonque dès notre retour. D'ailleurs, séduits par votre courage, par votre vaillance, par votre incontestable beauté, ils seront trop heureux de rester attachés à vous pour la vie. Organisons donc un enlèvement de Sabins Dar-Na- Gas, et vous repeuplerez Bré-Fou-Nié, et vous serez citées à l'ordre du jour de l'Empire du Milieu, et la postérité vous applaudira!'. »

Un tonnerre de bravos couronna ma harangue. Des cris surhumains éclatèrent dans la pagode. Une cangue, instrument de supplice en Chine, fut apportée dans le temple. On m'y fit asseoir avec Pi-So-Sen, que toutes les femmes embrassèrent à l'envi et. cette fois, je ne pus éviter les honneurs du triomphe. Mu-Ou brûla sous notre nez de l'huile de crocodile en guise d'encens, à l'autel de Confucius. Ce fut pour

moi un violent sternutatoire qui faillit me faire éclater le cerveau.

Dès le lendemain., les événements se précipitèrent. La population s'exerça au maniement des armes, tandis qu'on nous apportait de tous cotés les matériaux nécessaires à la construction de la jonque. Elle fut prête au bout d'un mois. Elle avait la forme d'un grand chaudron, comme les barques de ce pays, qu'à cause de cette forme on nomme Pey-Roou. La nôtre reçut du mandarin lettré le nom de Sta-Bra-Za. C'était le nom d'un pauvre étameur de Bré-Fou- Nié, que ses talents naturels avaient élevé au grade de disciple de Confucius et de mandarin de première classe.

Quand la jonque fut en état de prendre la mer, quand les héroïnes de Bré-Fou-Nié furent suffisamment exercées au maniement de leurs armes, le jour de l'expédition fut fixé définitivement.

Pi-So-Sen était dans l'enthousiasme. Je lui avais réservé le plus beau rôle et décerné publiquement tout le mérite de l'enlèvement des Dar-Na-Gas. La pauvre fille m'aimait donc sincèrement. Elle ne doutait plus de moi et je

ne craignais plus le lacet d'archal ou de soie, en guise de cravate, pendant les courtes heures que je pouvais donner au sommeil.

Quelques jours avant le moment fixé pour le départ de l'expédition, je dis au mousse Pé- Tu-Go d'introduire secrètement le soir, quand tout le monde dormirait, le fidèle Bataille dans la peau de crocodile qui servait de caisse à la pendule et de l'y faire coucher de façon à ce qu'il en arrêtât les poids. Le chien devait être tiré de sa prison avec les mêmes précautions avant le lever du jour.

Le pauvre mousse, que le mal du pays commençait à travailler, s'acquitta consciencieusement de la commission. Le matin, la pendule était arrêtée sans qu'aucune cause apparente pût expliquer cette interruption de ses fonctions.

Cet événement fut une fête à la case. Mon mariage avec Pi-So-Sen recevait par ce seul fait une éclatante consécration et devenait une certitude , quels que fussent les résultats de l'expédition projetée. Bien entendu , j'en manifestai une ivresse plus grande encore que celle de Pi-So-Sen.

Cette joie fut pourtant traversée par une douleur sérieuse. Au dîner de la famille, qui fut un véritable repas de fiançailles auquel furent invités le maître d'équipage, le mousse, Ti-Ro-Pé et le vieux Mu-Ou, on nous servit le plus superbe rôti que j'eusse encore vu sur la table depuis notre arrivée. Le goût de la viande nie déplut. Je n'osai pas en faire l'observation. Après le diner, j'appris que cette volumineuse pièce dé venaison n'était autre chose que, .... le brave et fidèle Bataille lui-même. J'eus une terreur affreuse que l'histoire de la pendule n'eût été découverte et que la mort de Bataille ne fût une vengeance de Pi-So-Sen ou de Mou- Roun-Douas. Il n'en était heureusement rien. C'est le rite chinois qui exige que, dans tous les repas de fiançailles, le chien d^ la maison, emblème de fidélité, soit mangé par les futurs époux. C'est une sorte de communion par laquelle on se jure d'avance une fidélité éternelle.

Le pauvre Bataille ne se doutait pas que le service qu'il m'avait rendu serait ainsi récompensé far l'honneur ou, pour dire plus vrai, par le supplice de la broche.

A l'issue du diner, il fut convenu que le maître d'équipage et le mousse sortiraient le lendemain du port avec la jonque, afin d'essayer sa marche et sa solidité et d'aller reconnaître l'endroit propice au débarquement de nos amazones. Pour détruire tout soupçon d'évasion de ma part dans l'esprit de Fleur de bon sens, je décidai de rester à Bré-Fou-Nié avec elle pendant tout le temps que la jonque tiendrait la mer, et de veiller aux derniers préparatifs de la grande entreprise.

Le nombre de Dar-Na-Gas à enlever étant fixé à vingt environ, j'avais fait confectionner un pareil nombre de sacs en grosse toile, qui furent embarqués par mes ordres dans la jonque. Chaque Dar-Na-Gas enlevé devait y être emprisonné et amarré afin de prévenir toute résistance et toute révolte à bord pendant le retour* de l'expédition.

Enfin, il avait été arrêté que le débarquement aurait lieu la nuit, afin de surprendre, autant que possible, les Dar-Na-Gas à l'heure pendant laquelle ils cuvent l'ivresse de l'opium: ce qui devait simplifier beaucoup notre besogne et. diminuer les dangers que le beau sexe de

Bré-Fou-Nié allait si courageusement courir.

La jonque resta deux jours absente. J'étais dans les transes, bien que la durée de ce voyage eût été prévue par moi. Lorsqu'elle doubla l'entrée du port, j'aperçus au mât un signal convenu entre Teint de lis et moi et le cœur me battit avec violence. Car, voici à quoi, pendant ces deux jours, le maître d'équipage et le mousse avait passé leur temps.

A l'aide de grosses lignes que nous avions clandestinement confectionnées et auxquelles nous avions adapté des clous recourbés en guise d'hameçons, amorcés de tranches de lard rance, mes compagnons avaient, sur une côte déserte de la province des Dar-Na -Gas, péché une vingtaine de requins et de jeunes crocodiles qu'ils assommaient au fur et à mesure, et qu'ils avaient ensuite emmaillotés dans les sacs préparés à cette intention. Le signal au bout du mât de la jonque m'indiquait que la pêche avait réussi et qu'elle était complète.

Le soir même, le bataillon féminin, armé jusqu'aux dents, sous le commandement de Pi-So- Sen était aligné sur la jonque. J'étais au gouvernail. Teint de lis et le mousse manœu-

vraient la voile. Mou-Roun-Douas et Mu-Ou étaient sur la jetée. Ce digne couple leva les mains au ciel, appelant les protections divines sur notre expédition.

Vers minuit, le vent ayant été favorable, nous atterrissions dans le voisinage del'arroyos où dormaient, sur le sable, les vingt cadavres de caïmans ou de requins , ficelés dans leurs sacs par mes deux compatriotes.

Les femmes voulant se réserver toute la gloire de l'entreprise , il avait été convenu que Teint de lis leur servirait de guide et que je garderai seul, avec le mousse, la jonque pour recevoir les dépouilles opimes des Dar-Na-Gas, ou pour protéger la retraite en cas d'insuccès.

Au moment du débarquement, le maître d'équipage fit remarquer dans l'ombre, à deux ou trois cents mètres de l'endroit où la jonque avait accosté, une sorte de camp de soldats endormis. C'étaient nos requins et nos caïmans. Pi-So-Sen se jeta la première à la mer et toutes les chinoises la suivirent avec une sorte de de fureur. Le maître d'équipage sortit le dernier. Nous nous embrassâmes furtivement dans vi 11

un muet adieu que voilèrent les ombres complices de la nuit.

A peine les Romaines de Bré-Fou-Nié se ruèrent-elles vers les Sabins Dar-Na-Gas dont elles avaient rêvé la conquête, que, d'un vigoureux coup de jarret, je lançai la jonque au large, je déployai la voile et poussant un immense cri de délivrance, je gagnai la haute mer.

Le maître d'équipage, pour ne pas être soupçonné de connivence avec moi, jeta le premier, comme nous l'avions concerté, le cri de trohison. A ce cri , dix ou douze chinoises, Pi-So- Senen tête, se précipitèrent désespérées vers le rivage, et nous lancèrent une grêle de blasphèmes et de flèches. Une de ces flèches atteignit malheureusement le pauvre mousse à l'épaule. La blessure fut légère, la flèche ayant été tirée de fort loin. Cependant elle eut bientôt des conséquences funestes pour la santé de cet enfant, déjà délabrée par la nostalgie.

Cinq jours après, j'arrivai dans un port indien Le pauvre mousse y mourut à l'hôpital anglais, des suites de sa blessure que les chaleurs du climat et les fatigues de la mer avaient envenimée. Il m'avait fait promettre en mourant de

venir porter à sa mère, aux Sablettes, son derîier baiser et son dernier adieu. Je regagnai Marseille sur la corvette anglaise la Thérèse, une fine voilière qui eût rendu des points à VEuyène- Antoinette, et c'est en venant m'acquitte r ici de ma pieuse mission que je me sentis pris l'une grande sympathie pour ce promontoire Je Cépet, presque désert et balayé par immisçai qui me rappelait les coups de vent du Pays lu calme.

C'est ainsi que je suis devenu citoyen des tablettes, et qu'une partie de boules manquée vous a fait connaître un des épisodes les plus :urieux de ma vie.

George remplit les verres et s'apprêtait à recharger sa pipe, éteinte depuis longtemps.

J'ouvris la bouche pour une interrogation, mais il ne me laissa pas le temps de parler.

— Vous voulez savoir ce qu'est devenu le maître d'équipage, n'est-ce pas?

Je l'ai moi-même ignoré pendant deux ans. Au bout de ce temps, je reçus par la voie de l'Inde, une lettre de lui.

Il me racontait qu'après une scène de su> prême désolation , dans laquelle il avait joué

lui-même la fureur et la consternation en comédien consommé, il avait relevé le moral de sa troupe si cruellement mystifiée et l'avait, à travers bien des fatigues et des souffrances, ramenée saine et sauve à Bré-Fou-Nié.

Il m'apprenait ensuite que l'expédition des jonques du pays, que l'on croyait perdue, était revenue au port six mois après mon évasion avec un personnel à peu près intact ; que chaque chinoise était rentrée en possession de son mari ou de son fiancé primitif et que, quant à lui, il était devenu l'heureux époux de Pi-So- Sen, laquelle s'était ainsi vengée et consolée du traître Mou-Ré-Du.

Son mariage avait été célébré à la pagode de Confucius par le savant Mu-Ou auquel il devait succéder bientôt. Mou-Roun-Douas , sa belle-mère, était morte la nuit de mon départ, par suite d'indigestion des restes de Bataille. Il terminait en affirmant qu'il était l'homme le plus fortuné de la Chine ; qu'il bénissait le ciel de lui avoir fourni l'occasion de ne plus revenir à Toulon qu'il reniait pour sa patrie, trouvant à peine suffisant pour les susceptibi-

lités de son odorat, l'intervalle de 2,800 lieues qu'il avait mis entre l'air natal et lui.

Sa lettre était signée : Sar-Tan, Teint de lis, élève mandarin lettré de2me classe.

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