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L'INCENDIE DU MOURILLON

On pourrait faire l'histoire du port de Toulon par les incendies qui Font ravagé. En 1793, les Anglais y brûlèrent notre escadre et firent sauter nos poudrières. Sous l'Empire, le vaisseau le Breslaw prit feu dans l'arsenal. Pendant la Restauration, la frégate la Fleur-de- Zis, incendiée dans le port même, fut coulée sur place pour préserver les navires qui Tavoisinaient. Les coqueries de la poix furent consumées en moins d'une nuit. En 1829, le vaisseau de second rang le Sceptre brûla, cinq jours consécutifs, au milieu de la rade, où l'on avait vi 14

eu à peine le temps de le remorquer. En 1836r le trois-ponts le Trocadéro fut dévoré dans le bassin, au moment où on procédait à sa toilette de départ pour son premier voyage. En 1840, les chantiers d'artifices de la marine sautèrent avec un fracas épouvantable. L'incendie des hangars du Mourillon a servi d'épilogue à cette série de désastres.

Le 2 août 1845, à onze heures et demie du matin, le canon se fit entendre. On crut que l'escadre de la Méditerranée, à l'ancre depuis plusieurs jours aux iles d'Hyères, profitant de la brise d'est qui soufflait grand frais, venait reprendre son mouillage en rade. La ville était en fête et de chaque fenêtre on se renvoyait la bonne nouvelle : « l'escadre arrive ! »

Mais à peine le canon, qui n'a qu'une seule et même voix pour l'alarme comme pour l'allégresse, eût-il fini de retentir, que les cloches de la ville et celles de la marine entonnèrent le tocsin à toutes volées et qu'un immense nuage de fumée noire s'étendit de l'est à l'ouest, comme un rideau de ténèbres tiré entre le soleil et la cité.

h Le feu dans l'arsenal ! le feu dans Tarse-

nal î o Et ce cri qui, dans les ports de guerre, éveille tout de suite une idée de destruction et de mort, courut de bouche en bouche, d'une extrémité à l'autre de la ville.

La population tout entière escalada les toitures pour voir où était le danger. C'était au Mourillon, le grand annexe de l'arsenal.

Chose inouïe ! en moins de dix minutes le feu s'était développé sur une longueur de plus de 200 mètres. Les flammes dépassaient déjà les plus hautes maisons et l'on voyait , à travers la fumée, voltiger d'énormes tisons qui menaçaient les vaisseaux en commission de rade, mouillés devant le Mourillon. A midi, l'incendie avait envahi une étendue de 500 mètres. Le vent, s'engouffrant par l'ouverture orientale des hangars, précipitait l'incendie vers l'extrémité opposée, entre une toiture en charpente et deux rangs d'arcades fermées par des palissades de bois.

Alors un spectacle effrayant se présenta aux regards de tous. Les piles de bois de construction, embrasées en même temps sur plusieurs points, ressemblaient à des pyramides titanesques bâties avec des laves en fusion. On voyait

s'écrouler tout d'un coup et s'abîmer dans la fournaise des sections de charpente de cent mètres de longueur. La crépitation des flammes et le fracas des écroulements s'entendaient de la ville et y répandaient une stupeur générale.

Mais le courage allait s'élever aux proportions du danger.

Les vaisseaux avaient déjà chassé sur leurs ancres et s'étaient hâlés au large pour s'abriter. Les deux bagnes flottants le Nestor et YAlgésiras, auxquels personne n'avait songé d'abord et dont la toiture en planches était déjà calcinée, venaient d'être sauvés. Les autorités civiles, maritimes et militaires, les 6,000 ouvriers du port, les marins de la rade, les sapeurs du génie, l'infanterie de marine, l'infanterie de ligne et toute la population ouvrière de la cité s'étaient portés sur le lieu de la catastrophe.

Que pouvaient cependant toutes les forces et tous les dévoûments humains contre la violence et la rapidité d'un tel fléau ?

La crainte que le vent ne changeât jetait surtout l'effroi dans le faubourg populeux du Mourillon. Si, en effet, au lieu du vent d'est, qui

est une exception sur notre rade en cette saison , le mistral qui règne ordinairement eût soufflé ce jour-là, ce beau faubourg et la nouvelle caserne de l'infanterie étaient irrévocament perdus. La poudrière de La Malgue risquait de sauter. Depuis midi jusqu'à la nuit, les malheureux habitants du faubourg, ne pouvant résister à l'atroce chaleur qui brisait leurs vitres et lézardait leurs maisons, déménageaient à la hâte et c'était pitié de les voir entasser pêlemêle dans les champs leurs hardes et les berceaux de leurs enfants.

A deux heures, on mura les ouvertures de la poudrière La Malgue, et le transport des poudres se fit avec un ordre et une précision qui n'avaient malheureusement pas présidé aux premiers secours.

Il y avait quelque chose de sublime dans le dévoûment des ouvriers du port. Ils couraient au brasier comme à une fête, s'élançaient jusque dans les flammes pour leur disputer des poutres à demi embrasées et les précipiter à la mer. Ils avaient la conscience en ce moment de ce que peut et vaut le peuple aux jours des grands périls. Ils savaient ce que valent l'abné-

gation, le courage indompté des hommes de la forte race, à qui les écrivains officiels escamotent tant de fois la gloire du succès au profit des chefs, en leur laissant à eux celle des blessures et des larmes.

A trois heures, le feu était à peu près circonscrit. Le cadre où il devait s'éteindre était tracé. En ce moment, il occupait 600 mètres de longueur sur à peu près 100 de large : 60,000 mètres carrés de superficie!

Les efforts des pompes s'étaient concentrés sur l'extrémité ouest des hangars séparés seulement par un espace de 12 mètres du magnifique atelier de la scierie mécanique. Il fallait sauver à tout prix cet établissement qui , du reste, devait servir de barrière contre le volcan aux cinq vaissseaux en construction, assis sur leur cales couvertes dans les chantiers immédiatement voisins. Et on le sauva malgré l'atmosphère incandescente et les colonnes de flamme que le vent plaquait contre sa façade inondée par les pompes.

Puis la nuit vint. Les ténèbres firent ressortir davantage encore l'horreur de cet immense embrasement. Les montagnes du Faron et de La

Malgue, le ciel et la rade étaient empourprés par les lueurs du brasier. A six lieues de Toulon, on apercevait encore sous le ciel cette •clarté inusitée. Nul ne pourrait raconter la silencieuse terreur qu'inspirait ce tableau.

Vers minuit , on était tout-à-fait maître du feu. La frégate à vapeur de 540 chevaux, le Descartes, qui avait reçu Tordre d'aller chercher aux iles d'Hyères, 1,9-00 hommes de l'escadre de l'amiral Parccval, vint mouiller en petite rade et débarqua ses renforts. On remplaça les corvées de garde qui mouraient de fatigue et de faim et le service de nuit fut organisé. Nuit lugubre que personne ne passa dans son lit ! De quart d'heure en quart d'heure, des jaillissements lumineux, de soudaines explosions éclairaient les points restés dans l'ombre, puis retombaient avec de sinistres craquements entre les pyramides de braise que formaient les poutres restées debout, en s'enfonçant d'aplomb dans les cendres. Et l'on n'entendait plus, sous ce ciel illuminé comme par une aurore boréale, que les porte-voix des chefs encourageant les travailleurs, le bruit sourd des pompes qui n'avaient cessé de fonctionner depuis le matin, la

crépitation des flammes ou les plaintes déchirantes des blessés que Ton emportait aux ambulances.

Le lendemain matin, au jour, il ne restait plus de ces riches approvisionnements de bois qu'un effroyable amas de laves, de scories, de cendres et de charbon; de ces arcades sans nombre qu'un tas de décombres fumants et quelques piliers en ruines qui donnaient à la scène un peu de l'aspect infernal du grand tableau de Robert-le-Diable. Les pierres de taillé même s'étaient pulvérisées sous l'action du feu. Les fers s'étaient fondus, et l'on abattait les arches restées debout, à l'aide de palans, afin d'étouffer entièrement le brasier, dont un coup de vent pouvait porter au loin les dernières étincelles.

La perte qui résulta de cet incendie fut irréparable pour la marine. L'évaluation la plus digne de foi a porté à 30 millions ce qui* fut consumé là en douze heures. Les flammes dévorèrent un hangar rempli de merrains et de douelles ; un autre hangar rempli d'avirons et de barres de cabestans, un autre rempli de baux et de varangues ; un autre rempli de gour-

nables œuvrées, ces chevilles précieuses à l'aide desquelles on relie les bordages des vaisseaux ; une pile énorme de bois de ga}*ac ; deux autres piles de chênes et d'ormes ; une autre de noyers ; une autre de bordages en bois du nord, de Riga, et de planches de Suède. La perte la plus regrettable fut celle des courbants et des bois de couronnement devenus si rares et si indispensables à l'architecture navale. 1.500 caisses à eau, en fonte, qui se trouvaient dans le voisinage des hangars furent également détruites.

Le nombre des blessés, d'après le registre des ambulances, consulté le lendemain à neuf heures du matin, s'éleva à 80. On eut à citer des traits admirables de bravoure et de dévoûment. On vit, par exemple, au début de l'incendie, des condamnés briser leurs fers qui les gênaient, les porter à la gendarmerie et, de là, s'élancer aux postes les plus périlleux. On en vit d'autres rester pendant trois heures presque tout nus , devant cet enfer qui les calcinait vivants et dont la chaleur suffoquait même les marins à bord des navires, au milieu de la rade.

^Cct incendie, au sujet duquel tant de bruits mystérieux ont circulé, ne put être attribué qu'à un crime.

Le feu prit à dix endroits à la fois, et il est probable que, s'il n'avait pas couvé depuis plusieurs jours, il n'eût pas éclaté avec une violence et une soudaineté pareilles. — On trouva dans l'atelier de la scierie mécanique, à deux pieds au-dessous du sol, une mèche soufrée, roulée autour d'un bâton comme une sorte de caducée, et placée sous un baril de goudron. Au-dessus du baril , des branches résineuses étaient disposées en forme de grille, et le tout était recouvert de gournables. Au moment où le cratère éclata, la sentinelle commise à la garde des cinq vaisseaux de ligne en construction sur les chantiers voisins, vit un galérien se glisser furtivement sous la cale du Navarin, et sur le refus du forçat de battre en retraite, elle le tua d'un coup de baïonnette. Dix minutes après, on découvrit sous la cale de ce vaisseau une mèche soufrée recouverte d'une vareuse, espèce de chemise goudronnée que les matelots portent à la mer, pour se garantir de la pluie et des vagues.

Tout a porté à croire que les incendiaires furent les galériens employés aux travaux du Mourillon. L'incendie a-t-il été le résultat d'une vengeance particulière? Les forçats n'ont-ils été que l'instrument? L'impulsion est-elle partie d'ailleurs ? Ce soupçon a pris plus tard une grande consistance devant le résultat négatif de l'enquête qui fut faite après l'incendie et s'est transformé en certitude dans l'esprit de la population justement effrayée.

Pour nous personnellement, si quelque chose a pu nous étonner dans cette terrible catastrophe, c'est qu'elle ne soit pas arrivée plus tôt et qu'elle ne se soit pas renouvelée depuis. J'ai vu, pour ma part, de mes propres yeux vu, à diverses reprises, des condamnés fumer sur des piles de bois pendant que leur garde, abruti ou distrait, se promenait à l'écart. Et chacun sait qu'un forçat surpris à fumer par un garde ou par une ronde, ne se fera , pour éviter la bastonnade dont cette contravention est punie, aucun scrupule de cacher son cigare tout embrasé sous un tas de bois , au risque d'incendier le le port.

Nous avons longtemps supplié le gouverne-

ment d'éloigner les forçats de tous les chantiers où ils peuvent compromettre le salut d'une ville comme la nôtre et d'un arsenal qui compte parmi les richesses de la patrie. Notre voix a été enfin à demi entendue, mais il a fallu qu'un désastre irréparable vînt confirmer nos craintes. La leçon a été coûteuse et terrible. Dieu veuille qu'elle nous soit profitable à l'avenir.

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