‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 13 sur 17 · NOËL · texte numérisé non relu

NOËL

L'origine de la Noël remonte évidemment aux premiers temps du christianisme, lorsque la foi de nos pères voulut éterniser, par des fêtes anniversaires , les grands événements évangéliques.

Les populations méridionales célèbrent la naissance du Messie depuis bientôt vingt siècles, à travers les phases d'hérésie et de doute qui ont bouleversé le monde. Et cependant, comme le passé déteint toujours sur le présent ! Ces

réjouissances chrétiennes débutent par une réminiscence toute païenne que l'Eglise de Saint - Pierre n'a jamais pu extirper de nos mœurs. La fête commence le 24 décembre, à sept heures du soir. Cette soirée, d'après les rites de l'Eglise , doit être entièrement consacrée au jeûne et aux prières. Eh bien ! nos pères l'ont baptisée : ce le soir du gros souper. »

Je n'ai jamais cherché à me rendre compte si l'on est mieux disposé à jouir d'une fête après un jour de bombance qu'après un jour de mortification et d'abstinence. Ce que je puis affirmer, c'est que , sans être précisément païens, les Provençaux ont de tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, donné en cette circonstance raison à l'usage contre la religion.

Mais voici qu'on dresse la table devant le foyer où pétille, couronné de lauriers, le carignié, vieux tronc d'olivier séché et conservé avec amour pendant toute l'année pour la triple solennité de Noël. L'aïeule, dans un coin de la cheminée, découpe des festons de papier blanc pour en faire des collerettes aux bougies qui, ce soir-là seulement, remplacent la lampe économique où brûle le jus d'olive. Les petits

enfants battent des mains à la vue du nougat rouge, des oranges rangées en pyramide dans des assiettes blanches, et des sveltes fioles de vin cuit dont le village de Roquevaire, sur la route d'Aix , approvisionne toute la Provence. L'heure du souper arrive.

Mais avant de passer à table, nous n'en avons pas fini aves les accrocs à l'orthodoxie. Voici encore une coutume qui sent terriblement l'idolâtrie : c'est la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, sous la dictée paternelle, de bien réchauffer, pendant tout l'hiver, les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes ; de répandre sa clarté et sa chaleur dans toutes les mansardes et de ne jamais dévorer l'éteule du pauvre laboureur ni le navire qui berce le matelot sur les mers lointaines. Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit, à laquelle le carignié répond par des joyeuses crépitations.

A table ! à table !

Et voici le mets indigène, composé d'une énorme morue frite , arrangée avec du vin

rouge et des câpres, qui fume sur un trépied de laurier et qui disparaît bien vite sous les assauts simultanés des robustes appétits de la famille.

Lorsque les oranges des Baléares, les pommes de Savone et de Naples, les dattes d'Alger, le nougat rustique des villages, lorsque toutes ces carènes, qui n'apparaissent qu'une fois l'année sur la table du pauvre, sont consommées, on se réunit en cercle autour du carignié. On y chante des noëls jusqu'à minuit, heure à laquelle on se rend à la première messe,

La nuit du 24 au 25 est la véritable fête pour tous. Les boulangers sont dispensés de tout travail et c'est la seule nuit de l'année qu'il leur soit permis de passer loin du pétrin. Il est vrai qu'ils payent cette vacance nocturne par un surcroit de travaux les nuits précédentes. C'est aussi pendant cette unique nuit que les indigents sont autorisés à mendier publiquement en chantant des cantiques, bien que des hommes dévoués aient fait pour eux une quête générale à domicile quelques jours avant la Noël et que, la veille, la municipalité ait fait distribuer des bons de pain et de viande à quiconque

s'est présenté pour en demander. Les enfants partagent aux pauvres les libéralités de la famille. Us envoient par les fenêtres les aumônes qu'on enveloppe dans des bourses de papier allumées par un bout afin que les destinataires les retrouvent plus facilement dans la rue. . Tout-à-1'heure on apprenait la prière aux enfants : maintenant on leur apprend la charité. Décidément on a bien raison de tonner du haut des chaires contre la perversité et l'immoralité du siècle !

Le lendemain, 25 , chacun s'endimanche de bonne heure, car les promenades regorgeront dans la journée d'éblouissantes toilettes. Les paysans viendront visiter les villes, et leur costume pittoresque leur attirera des regards dont ils seront longtemps fiers. C'est une belle occasion de briller, jeunes filles ! Rien ne dispose mieux le cœur des jeunes hommes à la perspective du bonheur dans l'amour, que vos blondes théories déroulées, par un jour de fête , aux tièdes rayons d'un soleil d'hiver.

Et si le soleil s'avise d'être maussade ce jour-là; s'il pleut derrière les nuages gris; si décembre secoue sa chevelure de frimas sur vi 15

les promenades désertes, n'imaginez pas que la tristesse va descendre sur tous ces fronts rayonnants naguère. Non, car il fait bon devant le curignié par le mauvais temps. La causerie a bien ses charmes intimes sous le toit paré de rameaux d'oliviers, de lauriers et d'orangers> Et puis, on se console en songeant qu'aux fêtes de Pâques, les promenades seront plus belles et plus animées par le retour des fleurs et du printemps ; car un proverbe provençal qui n'a jamais menti, dit-on, ce qui est très-rare pour un proverbe, assure que :

Qui passe Noël au feu Passera Pâques au jeu.

Le soir du grand jour est arrivé. Toute la famille est réunie autour de la table. Les enfants ont, par exception, la permission de porter la main à tous les plats et de manger à discrétion. Et vous pensez s'ils en profitent! Cette fois, ce n'est plus le poisson salé que la Hollande nous expédie, qui fume à la place d'honneur dans un cadre de carènes. C'est la dinde classique, nourrie des épaûtres de nos champs.

En voyant sur la table cette reine des bassescours, dont la braise a doré Tépiderme, ne croyez pas que vous assistez à un noël de bourgeois. Oh non ! Depuis le grand négociant à qui d'heureuses spéculations font rêver le grade financier de millionnaire, jusqu'au paysan qui déjeûne dans un sillon avec du pain bis, une gousse d'ail et de l'eau , chacun ce soir- là mange la dinde. La dinde de Noël n'est pas une dérision comme la dominicale poule au pot d'Henri IV. Il est impossible de vous dire combien de privations les pauvres travailleurs s'imposent pour arriver à économiser le prix de la dinde. Les femmes du peuple, à Marseille surtout , sont tellement convaincues que l'absence de cette pièce serait une calamité que souvent, pour se la procurer, elles engagent au Mont-de- Piété leurs bijoux de famille et, à défaut de bijoux, jusqu'aux couvertures de leur lit. Et il faut avoir beaucoup de courage, je vous assure, pour se résoudre à se défaire de cet objet si indispensable pendant l'hiver, même en Provence.

Le 26, on se réunit pour achever les restes du festin et comme ces sortes de ruines n'ms-

pirent communément aucune mélancolie, les danses et les jeux nationaux clôturent la journée.

C'est le soir du 26 qu'on mange le pain de St-Etienne, surmonté du laurier qui couronna son parrain martyr, Ce pain affecte la forme d'une gourde et on attribue à ses débris, qu'on garde religieusement, dans les campagnes surtout, une foule de vertus à la fois merveilleuses et burlesques : comme celles, par exemple, de préserver les ânes de la colique et les chiens de l'hydrophobie.

C'est aussi le soir du 26 qu'a lieu l'inauguration des crèches, ces petits théâtres d'automates où l'on représente la naissance de Jésus, On jouit de ces représentations, égayées par les anachronismes les plus drôles qu'on puisse imaginer, moyennant l'équivalent de l'intarissable fortune du Juif-Errant. C'est là que se chantent ces noëls où, comme l'a dit M. Ortolan, les anges parlent toujours en français et les bergers en patois provençal. Ces chants populaires fourmillent de saillies naïves, de lazzis spirituels et d'éclairs de philosophie dont on reste longtemps frappé. Je ne puis guère les

traduire car le génie de cette langue qui, avec un peu plus de bonheur, serait devenue celle de la France entière, s'évapore dès qu'on le sort de son atmosphère. Je citerai un seul trait qui m'étonna par sa simplicité et sa profondeur.

Un ange annonce, en français assez équivoque, la naissance du Messie aux bergers. Il semble que le poète provençal, qui met des vers français dans une bouche divine, ait voulu se venger de la suprématie qu'il est obligé d'accorder ainsi à la langue nationale en la déchirant impitoyablement. Les pâtres, qu'on réveille en sursaut pendant la bienheureuse période du premier sommeil, se lèvent de fort mauvaise humeur : a Passe ton chemin, beau fils de riche, disent-ils. On voit bien que tu as dormi jusqu'à la douzième heure du jour et que tu es de ceux qui mangent le pain sans savoir ce qu'il coûte. *

Mais l'ange n'en chante que plus fort :

Un Dieu vient de naître, Bergers, levez-vous, etc.

Et les bergers qui finissent, à force de se frot-

ter les yeux, par reconnaître le messager divin à l'auréole d'étoiles qui ceint son front, se prosternent devant lui et se mettent en route pour l'étable de Bethléem.

Alors apparaît un vieillard frondeur et sceptique, (il paraît qu'il y a toujours eu de ces vieillards-là,) qui, réveillé par les chants pieux de la caravane défilant chargée de langes et de cadeaux pour le nouveau-né, reproche aux pâtres de sacrifier ainsi les douces voluptés du sommeil pour courir après des chimères, & Jouissez de l'heure qui passe, » dit-il;

« La jeunesse est une espérance * Et la vieillesse est un regret. »

Qui donc a défini la vie avec plus de vérité et de concision que ce refrain d'une chanson inconnue ?

Pour voir une crèche dans tous ses détails, il n'y faut aller qu'après le six janvier. La circoncision n'a lieu que le premier de l'an, et les Mages n'apparaissent sur la scène avec leurs manteaux de soie mouchetés de paillettes d'or, leurs domestiques nègres et leurs dromadaires

<le carton, que le six janvier. On met régulièrement les plus remarquables morceaux de chant dans la bouche des Rois-, car le peuple qui porte, à son insu, la poésie dans ses entrailles, la croit encore réfugiée, comme au temps de Salomon et de David, dans les palais royaux. Le grand Frédéric et le cardinal-ministre qui écrivit Miraync, ne se doutaient certes pas qu'ils avaient des admirateurs nés sur les bords de la Méditerranée.

Du reste, chaque année, les fêtes de la Noël inspirent sur la naissance de Jésus et sur son adoration par les Rois d'Orient, de nouveaux chants populaires qui sont répétés par toutes les voix. D'où viennent-ils, qui les a composés? Leur origine est un mystère. Ils sont éclos à la chaleur bienfaisante du carignié et de là, comme des oiseaux impatients de battre des ailes et dont la mère insoucieuse a disparu, ils ont pris leur essor à travers champs. Qu'on dise, après cela que la poésie des troubadours est morte ! Il n'y a, pour la retrouver jeune et vivante, comme au temps des Bertrand de Ventadour et des Bertrand de Borhn, qu'à la chercher au foyer provençal où son culte ne s'est ja-

mais éteint, C'est comme si Ton disait que la violette n'existe pas, parce qu'elle cache son parfum dans des sanctuaires d'ombre et de silence.

J'ai longtemps joui de ces fêtes comme on jouit d'une chose acquise, c'est-à-dire sans en apprécier le charme ni la portée. Je les comprends maintenant et je suis sûr que cette très imparfaite esquisse sera lue avec plaisir par mes compatriotes, car elle donne au moins une idée de cette triple solennité de Noël qui resserre dans les familles les liens bénis de la poésie, de la religion et de l'amour.

fefco)

SILOUETTE LE GABIER

Parmi les innombrables physiologics dont on a récemment encombré la librairie, on a négligé la plus originale, celle qui présentait le plus de titres à être observée, celle qui aurait été accueillie peut-être avec le plus d'intérêt.

C'est la physiologie du matelot.

A quelles vicissitudes le matelot n'est-il pas exposé?

Il faut, pour s'en rendre compte, avoir, comme lui, exploré l'Océan dans son immensité; défendu à chaque heure sa vie contre les récifs et les ouragans, dans des luttes qui blan-

chissent les cheveux avant trente ans ; il faut avoir comme lui naufragé à l'entrée du port, esquivé la pointe des éclairs, bravé la soif, la faim, l'insomnie, la misère, la vermine et les épidémies ; soutenu des semaines entières l'épouvantable choc des lames, canonné les vaisseaux ennemis et les trombes monstrueuses ; opposé un front d'airain à la rafale qui boucane la peau et met à tout instant la vie en question.

Aussi le matelot est-il un être à part. Il n'a qu'un désir, qu'une pensée : la terre ! La terre est pour lui le paradis qu'il rêve à travers l'Océan, où son œil n'aperçoit que le ciel et l'eau. Et pourtant, il y meurt d'ennui après y avoir dépensé, en trois jours, l'or qu'il a forcément épargné par des privations de tout genre dans une campagne de trois ans.

Il y a un mot qui n'existe pas et que je voudrais inventer pour exprimer la joie qu'éprouve le marin lorsque, des profondeurs de l'horizon, il salue les montagnes natales après une longue absence. J'ai souvent assisté au débarquement des marins. Il y a dans leur voix, dans leurs yeux, dans leurs gestes, dans tout leur être un

sentiment de bonheur, un élan de folle joie, des transports d'ivresse qu'eux seuls, je crois, peuvent comprendre et ressentir à ce degré.

Au point où le débarquement s'opère, il s'élève un nuage de tabac que je défie au mistral le plus obstiné de dissiper. Là, les matelots se balancent, se heurtent, s'entre-choquent et crient comme les vagues : c'est la mer personnifiée, c'est une houle humaine qu'agite, bouleverse et électrise la tempête de la joie. Les liqueurs fortes et le délire bruyant qu'elles enfantent, bouillonnent dans leur tête et dans leur poitrine. Ils marchent comme s'ils allaient renverser tout ce qu'ils rencontrent; ils ont tout oublié : leur navire , leurs chefs, la discipline, leurs souffrances! Ils ne voient plus rien que la terre et ses plaisirs sur lesquels ils se ruent à î'envi.

C'est dans une de mes promenades du soir, que j'ai recueilli l'histoire suivante.

Un canot monté par un officier et six matelots venait d'accoster le quai. L'officier se rendait au théâtre. Il intima l'ordre aux canotiers de ne pas s'éloigner de l'embarcation jusqu'à son retour. A dix heures, la chaîne qui ferme

le port s'ouvre pour que les officiers puissent regagner le bord. La ville et la rade, comme deux jeunes beautés qui se parent de diamants pour le bal de la nuit, s'illuminaient de tous côtés et les canotiers, pour combattre l'ennui qui les assiège dès qu'ils ne peuvent plus dépenser l'activité inquiète que l'air de la mer infuse dans leur sang, demandèrent au quartiermaître l'histoire de leur camarade Silouette. Il la leur raconta à peu près ainsi :

(( Le 26 septembre 1842, le vaisseau la Villede-Marseille, k l'ancre depuis cinq mois dans la rade de Toulon, dérapa et appareilla pour Rio- Janeiro, où il transportait l'ambassadeur français, M. le baron de Langsdorff. Une brise carabinée enflait toutes ses voiles. Le lendemain matin, à la pointe du jour, il passait par le travers de Mahon, dessinant sur la Méditerranée une immense courbe pour atteindre Gibraltar et filant dix nœuds à l'heure.

< Silouette, excellent gabier attaché à la timonerie, était occupé sur la dunette à dégager une drisse de flamme enchevêtrée par une bouffée de vent dans la forêt de cordages du vais-

seau. Il tomba à la mer. Personne ne s'en aperçut. Les vaisseaux sont des villes mouvantes dont la moitié des habitants ne connaît pas l'autre. La disparition d'un homme n'y est souvent signalée qu'à l'appel. C'est ce qui eut lieu, en effet. On regarda de tous cotés, les cimes blanches des flots se montrèrent seules aux regards consternés des camarades de Silouette. L'acte de disparition et de décès fut dressé et le vaisseau continua majestueusement sa route avec un gabier de moins. Selon un antique usage maritime, l'équipage de la Ville-de- Marseille délivra au marin mort un congé pour l'autre monde. Les marins qui disparaissent vivants dans la mer ont seuls droit à ce congé de l'éternité.

a Lorsqu'on plonge de toute la hauteur d'un vaisseau, on fait une visite forcée aux profondeurs de la mer. L'ascension pour remonter à la surface dure au moins autant que la chute. Lorsque Silouette respira l'air froid du golfe de Lyon , le vaisseau était déjà à plus de deux cents mètres de lui. Il cria; les vagues crièrent dix fois plus fort que sa voix et la couvrirent. Elles se dressèrent bientôt entre le vaisseau et

lui comme des collines. Le vaisseau disparut et les cris du matelot se perdirent dans l'immensité. Lorsqu'il se trouvait dans l'abîme que la vague creuse en se soulevant, il ne voyait plus que cet abîme et le ciel. Lorsque la vague l'enlevait sur sa croupe, il distinguait, loin, bien loin, un groupe de montagnes grises. C'était l'archipel des Baléares.

« Le courage des marins est pareil à la poudre : un éclair l'embrase. Cet éclair, c'est le danger. Par un hasard bizarre, on peut dire que, dans cette circonstance, le courage de Silouette s'alluma dans l'eau. Silouette était un robuste nageur. Il fit un signe de croix et nagea résolument vers les Baléares.

Il nagea trois heures sans épuiser ses forces. Pour connaître l'heure, le marin n'a qu'à interroger la hauteur du soleil. A l'aide de cette horloge céleste, son œil exercé donnera toujours des démentis formels aux chronomètres les plus infaillibles.

« La terre semblait fuir devant le naufragé. Il s'aperçut avec désespoir qu'il lui serait impossible de l'atteindre. À ce découragement terrible, vint se joindre la crainte d'être dévoré

par les requins qui pullulent dans ces parages. « Je conçois que Décius se soit dévoué au gouffre expiatoire ; je conçois que les trois cents Spartiates des Thermopyles se soient dévoués avec certitude à la défaite et à la mort; je conçois tous les dévoûments sublimes que l'histoire a enregistrés : ceux qui les ont accomplis avaient leurs glorieuses raisons pour agir comme ils l'ont fait. Mais se dévouer aux requins est, je crois, un sacrifice au-dessus des forces humaines, parce qu'il n'est profitable à personne, pas même à la mémoire de la victime. Silouette aperçut une manne qui flottait à la surface de l'eau. Cette manne eût pu lui être d'un immense secours pour le soutenir. Eh bien ! il eut peur que quelque requin ne s'en fut coiffé pour guetter, caché sous cet observatoire suspect, l'instant où, brisé de fatigue, le marin viendrait s'y reposer. A l'idée d'être avalé par ces hideuses gueules, il s'éloigna de la manne aussi rapidement que ses forces le lui permirent. Les requins ne sont pas des baleines, pensa-t-il, et les marins français ne sont pas des Jonas.

( Il était onze heures du matin. Depuis cinq

heures, le matelot luttait contre la mort avec une constance inouïe. Le vent ne soufflait plus et le soleil d'automne dardait ses longs rayons de feu sur ces doux rivages de Minorque où fleurissent les orangers, les cédrats et les palmiers de l'Orient.

« Silouette avait fait sa dernière prière à Notre- Dame-de-la-Garde, la patronne des naufragés, et dit adieu pour toujours à sa mère et à sa fiancée. Car il devait se marier au retour de ce voyage. Le vertige de la mort grondait déjà dans sa tête. En regardant pour la dernière fois l'horizon, il aperçut un brick marchand qui cinglait droit sur lui.

« Depuis que les naufragés de la Méduse découvrirent Y Argus qui venait les sauver, aucun homme n'avait plus ressenti, comme Silouette l'éprouva en ce moment, cette crainte terrible, cette espérance haletante, cette joie souvent mortelle qui font battre le cœur jusqu'à le briser. Il cria, il cria. Il fut entendu et, en quelques instants, la chaloupe du brick s'élança vers lui pour le recueillir. Il cramponna par un effort désespéré sa main crispée sur le bordage de la chaloupe, où les matelots qui la

montaient rétendirent évanoui. La Providence que l'homme heureux nie ou qu'il appelle le hasard, venait d'accomplir un miracle : Silouette était sauvé.

« Le capitaine du brick voyageait en compagnie de sa femme, belle espagnole aux 3 eux noirs, brave comme un corsaire contre le mal de mer et la tempête, et joignant à l'exquise sensibilité de la femme le courage et la résolution d'un chirurgien de marine. Une grande dame de nos salons se fût évanouie à l'aspect de ce corps livide et glacé comme un cadavre. La femme du capitaine fit chauffer d'épaisses couvertures et en enveloppa Silouette avec une sollicitude toute maternelle. Sans cette femme, le matelot, bien que sauvé des flots, serait mort infailliblement. Mais Dieu n'accomplit jamais un miracle sans l'entremise d'un ange.

« Trop de zèle faillit pourtant changer l'ange en inquisiteur ou plutôt en démon : c'est la même chose si Ton considère que le feu a été pour Satan et pour Torquemada le moyen le plus usité de torture.

Voyant que le matelot ne revenait pas à la vie, la femme du capitaine crut devoir, au mcvi 16

pris de l'homœopathie qu'elle ne connaissait pas, chasser par un excès de chaleur le froid mortel qui glaçait dans ses veines le sang de Silouette. Elle fit donc chauffer ses fers à repasser et les promena sur toute la surface du corps inanimé du marin, absolument comme elle l'aurait fait sur une chemise. L'opération fut longue et douloureuse, mais ce remède, pire que le mal, triompha. A huit heures du soir, Silouette respira bruyamment comme on fait en revenant sur l'eau après avoir plongé.

« Trop épuisé pour ressentir ses souffrances physiques, trop brisé pour recouvrer ses souvenirs, il se laissa aller à cet affaissement de l'âme et du corps, toujours suivi d'un sommeil silencieux et lourd comme une agonie. Lorsqu'il s'éveilla, le soleil éclairait magnifiquement ces iles panachées de dattiers, de citronniers et d'aloès, ces radieuses filles de la mer dont le plus célèbre prince de la maison de Barcelone fit, il y a six cents ans, en écrasant la domination maure dans les Baléares et dans le royaume de Valence, le plus beau jardin de l'Espagne, l'Eden de TAragon.

« Silouette ouvrit lentement les yeux, croyant

sans doute avoir abordé déjà l'autre monde, et tremblant à l'interrogatoire qu'il allait y subir : son âme n'étant pas tout-à-fait exempte de peccadilles.

« Le capitaine du brick se tenait debout au chevet de son hamac , épiant avec anxiété le moment d'adresser la parole au ressuscité.

« — Mon ami, lui dit-il, vous sentez-vous la force de vous lever ?

« — Je n'en sais, ma foi! rien, murmura Silouette , croyant sérieusement avoir affaire à Satan en personne.

« — Savez-vous où vous êtes ?

« — Oui , non . . . attendez ... ah ! je suis à bord d'un brick marchand qui m'a pêche sur Teau, reprit le marin rassuré et recueillant enfin ses souvenirs.

« — Eh bien, mon cher, vous empêchez mon brick de marcher.

« — Moi, j'empêche votre brick de marcher?

« — La preuve, c'est que nous sommes à la même place où nous vous sauvâmes hier à midi et que, sans vous à bord, la brise de cette nuit nous eût fait filer au moins huit nœuds à l'heure vers notre destination.

(( — A moins que je n'aie avalé une quantité d'eau qui pèse plus que le navire, je ne vois pas en quoi je puis retarder sa marche.

« — Je m'explique, dit le capitaine. Écoutez. Nos lois sanitaires sont très rigoureuses. Elles défendent de porter secours à qui que ce soit en mer, sous peine d'une amende très forte ou d'une longue quarantaine. L'une et l'autre peuvent m'être infligées si je vous garde à bord. Ce serait mal payer le service que je vous ai rendu que de m'exposer à une amende dont mes intérêts souffriraient et à une quarantaine dont ma cargaison de marchandises ne peut subir le retard. J'ai rempli envers vous le devoir que m'imposait l'humanité; remplissez le votre, mon ami, en m'obéissant.

ce — J'entends, répliqua Silouette en examinant sa peau toute brûlée, tandis que l'idée d'être dévoré par les requins le frappait au front comme une balle ; j'entends : vous voulez que je reparte à la nage et , pour cela, vous m'avez fait rôtir afin que vos requins trouvent le morceau tout cuit. Les requins et les matelots espagnols se font des politesses et se servent des déjeuners. Je ne quitterai pas le bord.

capitaine, ou vos matelots me lanceront par dessus les bastingages.

« — Vous avez une injuste opinion de l'hospitalité espagnole. Nous sommes éloignés d'un quart d'heure de la côte. La chaloupe va vous y déposer. Vous en serez quitte pour une visite des douaniers qui vous prendront sans doute pour un ballot de tabac vivant.

c< — Ou pour un monstre marin, ajouta Silouette avec colère, en découvrant son corps couvert d'écaillés et de plaies.

« — Vous pourrez de là gagner Mahon, qui n'est éloigné que d'une lieue. Votre consul vous rapatriera.

« — Merci, capitaine, dit le marin en sautant sur le pont, sans même songer à s'habiller convenablement. Dieu vous rendra ce que vous m'avez donné de soins et de vie. Ma reconnaissance vous est acquise pour l'éternité. En quelque lieu du monde que vous vous trouviez, mes bénédictions vous y suivront, vous et les vôtres. Adieu !

Il embrassa l'équipage, et la chaloupe le déposa sur la grève espagnole un quart d'heure après. L'ange qui l'avait sauvé se déroba pu-

diquement à sa vue ; mais son zèle trop ardent n'en avait pas moins transformé en charbon Tépiderme d'un des plus robustes matelots de la marine française.

« — Lorsque le brick vira de bord pour gagner le large, Silouette lut en grosses lettres sur l'arrière : San Antonio — Malaga.

« Le premier insulaire auprès duquel il s'informa de la direction de Mahon, le regarda fixement, rit d'abord, puis jeta dans la campagne un cri sauvage auquel cent cris répondirent, comme dans nos villages tous les chiens d'un quartier répondent au premier aboiement de l'un d'eux. Boulanjére, boulanjéré! criaient à tue-tête les paysans ; et les pierres accompagnant bientôt ces paroles , Silouette en sentit siffler à ses oreilles quelques-unes auxquelles il soupçonna le diamètre et la rapidité d'un boulet. Allons, dit-il en prenant le galop, je suis destiné à être martyrisé. J'ai failli être noyé comme une sultane infidèle ; peu s'en est fallu que je ne fusse grillé vif comme saint Laurent, et maintenant, on va me lapider comme saint Etienne. Il est désolant d'être martyr malgré soi.

i Et il courut, il courut à travers une grêle de cailloux, effrayé par les anathèmes d'une foule exaspérée qu'il n'avait nullement provoquée. Guidé par ce premier mouvement qui est toujours bon quand la réflexion ne le gâte pas, il s'était dirigé droit sur Mahon. Il y arriva en plein jour, en costume de nageur et les pieds ensanglantés, sans rencontrer d'autre obstacle que les rires moqueurs et les huées de la populace. Il atteignit enfin la maison consulaire, où il trouva asile et protection pendant un mois. Le consul, après s'être plus diverti de son odyssée que de celle d'Homère, le rapatria sur un navire d'Agde qui toucha à Marseille le 27 octobre. Silouette se dirigea immédiatement sur Toulon et il arriva au Bureau des Revues. le 30.

« Là, il trouva des officiers de marine avec lesquels il avait navigué et qui s'intéressèrent vivement à lui. On lui conseilla d'écrire à l'amiral Baudin, préfet maritime. Il écrivit et porta lui-même sa lettre à la préfecture. Malheureusement, il fut forcé de faire antichambre pendant quelques heures et d'exposer à Taidede-camp de service le motif de sa visite. Main-

tenant qu'on ne croit plus aux miracles parce qu'il nous aveuglent, il est complètement inutile, lorsqu'on en a vu soi-même ou qu'on en a été l'objet, de prétendre les faire croire à autrui. L'officier repoussa le matelot avec des paroles ironiques et dures, ne lui permit pas même de laisser sa lettre et lui dit en le quittant sur l'escalier : « Estimez-vous heureux que je ne vous considère pas comme déserteur et ne vous traduise, comme tel, devant un conseil de guerre. »

ce Le matelot sortit la rage au cœur, tenté de recommencer, chez l'amiral, la fameuse scène de Jean Bart à la cour de Louis XIV. Quelques amis qu'il rencontra lui demandèrent avec un étonnement incroyable : « Comment ! tu n'as pas été mangé par les requins ? » Et comme si tous ceux auxquels il s'adressait s'étaient entendus pour lui faire la même question, à la fin de son histoire, qu'il ne pouvait se lasser de répéter, on lui répondait toujours: « Et tu n'as pas été mangé par les requins? »

« M. Cheillant, sous-commissaire aux Revues, qui connaissait ce matelot depuis longtemps et qui l'aimait, comprit que si ce genre de vie continuait pour son protégé, il en deviendrait cer-

tainement fou. Il écrivit au commissaire-général de la marine, M. Samson, lui exposa la situation exceptionnelle de Silouette, le priant de demander lui-même au préfet maritime ce qu'on devait en faire. Il fut répondu que Siîouette serait mis en subsistance sur la gabarre la Dore jusqu'à ce qu'un extrait du livre de bord de la Ville- de-Marseille eût confirmé la véracité de son récit.

« Deux mois après, le procès-verbal de disparition de ce matelot arriva au ministère de la marine et de là aux Revues. Alors, ne sachant plus que faire d'un marin légalement noyé ou digéré vif dans les entrailles de quelque requin espagnol , on proposa de le congédier. Et quelques jours après, Silouette lut, avec les yeux pleins de pleurs de reconnaissance pour ses bienfaiteurs, Tordre de congé qui le rendait à la liberté, à son village, à sa mère, à sa fiancée. »

— Et s'est-il marié? demanda l'un des auditeurs.

Au moment où le narrateur allait répondre à cette question, deux épaulettes reluisirent sous les réverbères qui éclairent, au sommet

du port, la statue de saint Roch, sur la corniche de l'Intendance sanitaire. Le sifflet du maître fit entendre sa rossignolade dans le canot, où les matelots sautèrent avec une agilité d'antilope.

— Pousse ! dit l'officier d'une voix brève.

Le canot s'éloigna du quai avec la rapidité d'une flèche, et bientôt je n'entendis plus que le bruit cadencé des avirons qui emportaient la fin de l'histoire de Silouette, sur la rade noire et calme.

Quelques mois plus tard, je me trouvai dans la chapelle de Notre-Dame de la Garde, bâtie sur le cap Sicier d'où l'on aperçoit, comme un panorama, la Méditerranée. Toulon, l'archipel de vaisseaux hérissé dans sa rade, et toutes les villes qui jalonnent la côte jusqu'à Marseille. J'y accompagnais un ami , un marin qui allait accomplir un vœu. Tandis qu'il prosternait son front aux pieds de la patronne des marins, de la Maris Stella, je regardais les innombrables ex-voto dont la foi et la reconnaisssance des matelots échappés aux naufrages, ont en-

veloppé la mère du Christ. Un petit tableau dont la peinture toute fraîche annonçait une date récente , fixa plus particulièrement mon attention. Il représentait un jeune marin et une jeune fille à genoux sur les marches d'un autel, où un prêtre les bénissait. La Vierge apparaissait souriante dans le ciel du tableau, et sous cette fête de bonheur nuptial que présidait la divine reine de la mer, une courte et touchante inscription retraçait le miracle opéré par elle en faveur d'un matelot français nommé Silouette.

SAINT- MANDR1ER

La rade de Toulon est une des merveilles de la Méditerranée. Rien n'est gracieux comme les grandes courbes de ses rivages, comme les montagnes qui l'encadrent, comme le calme resplendissant de ses jours d'été. Un poète du seizième siècle, à qui l'amour semble n'avoir pas plus souri que la gloire, a dit en comparant la femme à la mer :

« La beauté, c'est la perfidie. »

Ce reproche , qu'on peut adresser à la mer en

général, n'a plus aucun sens lorsqu'on l'applique à cette rade de Toulon dont la sûreté, au contraire, est connue du monde entier. Les vagues foraines n'ont jamais franchi les promontoires boisés de pins qui la ferment ; et, tandis que dans nos rades de l'Océan, les vaisseaux tanguent comme en pleine mer , dans celle de Toulon ils sont aussi immobiles que les rochers sur ses rives.

L'étranger qui la visite est tenté de la prendre pour un lac. Ce n'est que lorsqu'il a franchi la moitié de son étendue qu'il aperçoit la passe, assez large cependant pour que dix vaisseaux de ligne, conservant leur distance, puissent la traverser de front.

A côté de ce chef-d'œuvre de la nature, les hommes devaient grouper les leurs. L'intention de Dieu était évidente. Il fallait que cet admirable golfe devînt le centre des grandes opérations maritimes dans le midi de la France et qu'il jouât un rôle souverain dans les destinées des peuples méridionaux. Et, en effet, les monuments se sont élevés sur ses bords ; les vaisseaux s'y sont multiplies et perfectionnés. C'est de son sein que sont parties toutes nos escadres

glorieuses : celle qui, sous la conduite de Bonaparte, conquit l'Orient; celle qui délivra la Grèce agonisante des étreintes mortelles des Turcs ; celle qui a tué à Alger, l'hydre de la piraterie mal étouffée par Duquesne et qui nous créa une seconde France à 130 lieues de la métropole; celle qui alla briser l'orgueil de la Russie en Crimée et celles qui ont conquis la Chine et le Mexique.

Nos annales maritimes ne font mention que de deux expéditions mémorables auxquelles les voiles victorieuses de la Méditerranée ne durent pas concourir : l'expédition d'Irlande et celle de Boulogne. La fortune ne les seconda pas. La tempête dispersa la première et la seconde ne sortit pas même du port.

On ne sait rien de certain sur la naissance de Toulon. Son véritable fondateur est probablement quelque obscur transfuge de la grande famille phocéenne qui fonda Marseille. Les archives de notre ville remontent à peine au XV« siècle. On y trouve qu'alors René d'Anjou, roi de Naples, par ses lettres du 8 mars 1448, signifia aux consuls de Toulon que cette ville et son port feraient désormais partie du domaine

royal auquel il les cédait, en sa qualité de comte de Provence. De cette époque jusqu'au règne de Louis XIII, rien ne signala au monde l'existence de Toulon.

Le 26 décembre 1636, le fils de Henri IV écrivit aux consuls de Toulon de tenir en état permanent de guerre un certain nombre de barques, destinées au transport des soldats sur la cote. Il donna le commandement de cette flotte au cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux. Cette inoffensive escadrille était bien digne de l'amiral en soutane qui la dirigeait.

En 1641, pendant que nos troupes envahissaient la Catalogne, le gouverneur de Provence eut avis que l'armée navale espagnole méditait une tentative contre une des places de son gouvernement. Cette place qui alléchait ainsi les appétits conquérants d'une nation maritime, ne pouvait être que Toulon. La sollicitude du gouvernement fut alors éveillée et il fit armer trois vaisseaux de 500 g ar gousses de toile ou de parchemin et de 100 hommes d'équipage chacun : à peu près le personnel d'une goélette de nos jours. Ces vaisseaux furent embossés à l'entrée du port, pour la défendre au besoin.

Mais le gouvernement de Louis XIII, épuisé et absorbé par les guerres religieuses qui ensanglantèrent ce règne, oublia bientôt le port de Toulon, par lequel cependant les Espagnols, profitant de nos discordes , auraient pu facilement pénétrer dans le royaume.

Ainsi la France du Moyen- Age ne connut pas l'importance de cette place de guerre. Les galères qui transportèrent les croisés en Palestine mirent à la voile de Marseille et d'Aigues- Mortes, et la marine toulonnaise ne joue de rôle dans l'histoire qu'à partir du XVIIe siècle.

Mais Louis XIV, le roi des grandes choses, arrivait au trône. Il comprit de bonne heure qu'il pouvait créer une puissance formidable sur ces bords où l'Angleterre promenait orgueilleusement ses poupes dorées. Dès 1658, il fit creuser le port, avec telles machines qu'il conviendrait aux consuls d'employer. En 1679, un violent incendie , (Toulon en compte beaucoup dans son histoire !) secondant admirablement les projets de Louis XIV, dévora le misérable arsenal que l'apathie des règnes précédents y avait entretenu, et fit place nette pour le nouvel arsenal qui fut entrepris immédiate-

ment sur les plans de Vauban. La fondation en fut célébrée, à Paris, par une médaille représentant Bellone planant sur Toulon, avec cette légende : tolonii portus et navale. L'exergue portait la date : MDCLXXXI.

On commença par construire les môles gigantesques qui enceignent l'arsenal; on creusa la darse jusqu'à ce que les vaisseaux pussent y flotter librement, et les déblais provenant du curage furent transportés sur la plage de Castigneau dont ils exhaussèrent et consolidèrent le sol. C'est là que fut bâti plus tard le nouvel atelier des artifices de la marine, incendié en

Voilà l'histoire succincte de ce port dont l'importance est maintenant si grande et le rôle si actif et si beau. Depuis Louis XIV, il a suivi les développements dont l'industrie et le progrès ont doté la France. Il a grandi avec elle et il possède aujourd'hui des monuments et des richesses qui sont une des forces et une des gloires du pays.

Je laisse aux cicérones officiels, aux livres spéciaux et surtout au savant et attrayant Itinéraire de mon ami Adolphe Joanne, le soin ou vi 17

le plaisir de conduire l'étranger à travers les établissements de l'arsenal. Je neveux aujourd'hui m'oceuper que d'un des sites les plus pittoresques de la côte, ou la Marine a élevé un hôpital monumental pour les malades de nos escadres.

Je propose un voyage d'une heure sur le rivage de Saint-Mandrier. Il offre à qui le visite les ombrages et les parfums de sa plantureuse végétation. J'aime ces collines couronnées de pins, décrivant dans l'azur du ciel des courbes si harmonieuses qu'il semble que Dieu les caressa de sa main pour les apaiser, lorsque, sous l'effort des volcans, elles jaillirent émues et fumantes du sein des flots !

En traversant la rade , nous sommes en vue de cette belle presqu'île, reliée au cap Sicier par un isthme de sables étincelants, lesquels tiennent lieu dans le pays de sources minérales. C'est là, en effet, que, sous des tentes improvisées, enveloppés d'un bain de sable chauffé par le soleil à 50 degrés, les malades viennent suer et enterrer les rhumatismes de l'hiver.

Sur la pointe orientale de la presqu'île, dési-

gnée au portulan sous le nom de cap Cépet, s'élève le tombeau de l'amiral Latouche-Tréville, chanté dans la Nèmésis par Barthélémy. Tout à côté de ce tombeau est bâti le sémaphore qui signale l'arrivée des navires de guerre apparaissant à l'horizon. Que de regards sont, à toute heure, fixés sur cette sentinelle vigilante qui transmet la première, de la ville à la mer, du fermer natal au navire, les émotions heureuses du retour.

On débarque à la presqu'île dans une petite darse bordée de quais solides et commodes. Une esplanade plantée de tamarins conduit à la porte de l'Hôpital , ouverte entre deux spacieux pavillons soutenus chacun par quatre colonnes toscanes, et destinés au logement des gardiens. C'est sur ce rivage même, au dire de la légende, que le céleste patron du lieu, saint Mandrier, proconsul romain, converti au catholicisme et baptisé par l'éveque de Toulon, saint C}7prien, vint consacrer dans la solitude et la prière le reste de sa vie au Dieu des chrétiens. C'est là que, vers l'an 800 de notre ère, il fut assassiné par les Sarrazins, qui occupaient alors alors la colonie du Fraissinet et dont les hor-

des sanguinaires désolèrent longtemps tout le littoral de la Provence et de la Ligurie.

L'immense cour où Ton pénètre en entrant dans l'enceinte de l'hôpital a servi, sous Louis XIV, d'ambulance aux malades des escadres française et espagnole , guerroyant contre les croisières anglaises établies devant Toulon. Une batterie espagnole en ruines nommée, on ne sait trop pourquoi, Tour de la Vieille, dont on aperçoit les restes sur la pointe nord- est du Lazaret, témoigue encore de la protection dont nos alliés entouraient les hangars remplis de leurs blessés et des nôtres.

Sous Louis XV et Louis XVI, cette portion de la colline échut en partage -au clergé qui y fonda une abbaye. Un prieuré était même établi dans une belle maison de campagne du voisinage, villa abritée de grands arbres, où Méry a placé le théâtre d'un de ses drames les plus émouvants : Le Bonnet Vert.

Lors du siège de Toulon, un camp de 5,000 hommes ayant été placé près du Lazaret, les Républicains rétablirent sur l'emplacement de cette cour les hangars d'ambulance qu'on y avait vus sous le règne de Louis XIV. Ces han-

gars subsistèrent pendant toute la durée de l'Empire, et ce ne fut que sous la Restauration, lorsque la France, épuisée par vingt ans de guerres, eut repris haleine, que l'on pût songer définitivement à construire un hôpital pour la marine sur ce rivage qui, de tout temps, avait été reconnu propre à cette destination.

En effet, dès 1819, M. de Lavinty, qui cumulait à Toulon, sous le titre d'intendant général de la marine, les fonctions de major-général et de préfet maritime, fit dresser les plans des deux grands pavillons parallèles qui ferment la cour à l'est et au couchant. Il s'agissait à cette époque de restituer aux Jésuites le local de l'hôpital de la marine situé dans la ville, et qui leur avait appartenu avant la Révolution. Les pavillons de Saint-Mandrier étaient, sans doute, destinés, dans la pensée du gouvernement, à remplacer entièrement l'hôpital principal qu'on aurait abandonné à la revendication ultramontaine. Mais les événements de 1830 éclatèrent avant l'achèvement de ce grand travail et la marine conserva ces deux hospices, que ses développements ultérieurs lui auraient, du reste, rendus indispensables.

Ce fut M. Rocourt de Charleville qui dressa les plans des deux ailes dont nous venons de parler. M. Bernard, inspecteur-général des travaux h}Tdrauliques, qui succéda à M. Charleville, modifia les plans de son prédécesseur et ajouta aux bâtisses déjà faites les belles galeries à voûtes d'arêtes qui circulent tout autour de l'hôpital. L'aile du fond, qui ferme la cour au midi, et qui est perpendiculaire aux autres, fut élevée en 1828 sur les mêmes plans.

Chacun de ces pavillons a cent mètres de longueur sur vingt de large. Chaque façade est percée de soixante-six ouvertures à plein cintre, reliées d'un plancher à l'autre par des balcons en fer. Ces pavillons, séparés l'un de l'autre par des fossés de dix mètres de large, sont réunis par des ponts volants qu'on peut dresser à volonté. En cas d'invasion d'une épidémie par exemple, le pavillon dans lequel elle se manifeste est immédiatement isolé des autres pavillons et même de tout l'établissement.

La cour occupe une surface de quinze mille mètres, tout ombragée par des ormeaux et tapissée littéralement de plates- bandes de camomille romaine, dont les malades respirent le

parfum amer et sain. Les objets d'art et d'antiquité exhumés par les forçats en creusant les fondations de cet hôpital, rappellent ces vers du poète nîmois :

* Et Ton ne peut fouler un pouce de surface « Dont la mort mille fois n'ait déjà pris la place. »

En effet, chaque coup de pioche dans cette grève a mis à nu des tombes, des squelettes, des urnes lacrymales, des médailles antiques, des chapelets de verroteries et des scarabées sacrés ; des monnaies, des crucifix, des cuirasses : Rome et le Moyen-Age, le Paganisme et l'Evangile, tout le passé môle et confondu dans la même poussière, dans le même oubli! Quelle consécration du grand principe de l'égalité et de la fraternité que ce repos commun entre les hommes de toute race, de toute croyance et de tous les siècles, dans le sein maternel de la terre!...

Je ne vous introduirai pas dans l'intérieur de l'hôpital, parce que je vous ai promis un voyage d'agrément et que si je faisais défiler devant vous une procession de malades en capote grise et en casque à mèche, je mentirais effrontément à mon programme.

Visitons en passant, si vous voulez, la chapelle de l'hôpital ; elle en vaut bien la peine. Elle a été construite sur les plans du temple du Soleil, rapportés de Rome par le savant ingénieur qui dirigea les travaux de Saint-Mandrier. Cette chapelle, de forme circulaire, est un petit chef-d'œuvre de grâce et de coquetterie. Son enceinte est tout entière en pierres blanches taillées, tirées des carrières de Cassis» Sa coupole est soutenue à l'intérieur par seize colonnes accouplées d'ordre corinthien, et à l'extérieur par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique qui, saillantes de 1 mètre 50 du mur d'enceinte, forment tout autour une charmante galerie d'où l'on aperçoit un panorama superbe. La colonnade a vingt-cinq mètres de diamètre. Un tableau représentant le baptême de saint Mandrier par saint Cyprien, orne le panneau de l'unique autel de la chapelle. Est-il beaucoup de familles en France qui, depuis quarante ans que la Marine envoie ses malades rétablir leur santé sur ce rivage, n'aient vu quelqu'un de leurs enfants agenouillé sur le marbre de cette jolie chapelle?. . .

Derrière l'aile sud de l'hôpital est une vaste

citerne dont on évalue la capacité à 1,800,000 litres. Elle alimente le service général de l'établissement. Sur sa voûte, on a formé une belle terrasse qui conduit , par des degrés en taille, aux gradins élevés en espaliers de la colline.

Rien de plus gracieux que ces jardins suspendus dont l'ingénieuse et savante disposition rappelle les terrasses aériennes de Sémiramis.

Ils sont plantés d'arbres de toute essence, de fleurs de tous les climats, coupés de sentiers sablés et d'une pente si douce qu'on les gravit sans s'essouffler et qu'on arrive sans fatigue au sommet.

Immédiatement au pied des jardins, on trouve une immense citerne formée de deux bassins concentriques dont les murs décrivent dans le roc un arc de quatre-vingts mètres de développement et dont les déversoirs correspondent à la citerne inférieure de l'hôpital. Cette citerne cube cinq millions de litres. Tous les cours d'eau de la colline y viennent aboutir par une terrasse bâtie sur sa voûte et percée de puisards de trois mètres de profondeur, au fond desquels l'eau est épurée et filtrée à travers une épaisse couche de gros sable de mer. Cette citerne

n'est pas seulement remarquable par sa forme et par ses dimensions ; elle l'est encore par un prodige d'acoustique que le hasard seul y a ménagé. La réputation de l'écho de Saint-Mandrier est bien connue des voyageurs. Le phénomène de la répercussion du son y est complet. La détonation d'un simple pistolet de poche y est distinctement répétée jusqu'à soixante-dix fois. La voix humaine y est si fidèlement reproduite que de naïfs et superstitieux paysans sont sortis tout épouvantés de la citerne., persuadés que c'était une succursale de l'enfer, peuplée de sorciers facétieux et invisibles.

Je résiste à la tentation de citer quelques échantillons de ces conversations entremêlées de mauvais calembours et d'atroces jeux de mots. Grâce à l'habileté d'intonation de ceux qui ont expérimenté les poumons de l'écho, elles produisent parfois l'effet le plus drôle et le plus divertissant.

En sortant de la citerne, on monte par cinquante marches en taille dans des parterres couverts d'une végétation exclusivement tropicale. D'immenses groupes de pins embaument

de résine les sentiers qu'ils ombragent. Les murs qui soutiennent les espaliers sont tapissés de faux poivriers, de glycine, de corcorus, de caracole, de lierre etd'aloès. De tous cotés, se pressent de grandes touffes de genêts, dont les gousses d'or forment un contraste éblouis sant avec la verdure austère et sombre des cyprès et des cactus. Partout on voit les plantes les plus sauvages se mêler aux fleurs les plus délicates : les lentisques aux troènes, le thym à la balsamine, le romarin aux grands dahlias, le serpolet aux rosiers, les bruyères blanches aimées d'Ossian, aux œillets écarlates, aux renoncules panachées si chères à Alphonse Karr. Partout on voit jaillir des géraniums avec des feuilles larges comme des pampres de vigne, des verveines comme des arbres, et des tiges de fenouil qui balancent leurs têtes à six mètres de hauteur. Puis, dans les coins abrités et chauffés par le soleil , on admire de beaux végétaux exotiques, des produits étranges de la Flore africaine, tels que des figuiers de Barbarie aussi épais que ceux dont les Kabyles clôturent leurs gourbis; des cactus-agaves aussi vigoureux que ceux qui bordent les

chemins de la Boudjaréah. Un de ces agaves pousse toutes les années une tige de trente pieds de haut. Sa fleur, semblable à un grand candélabre , ' s'élève pendant vingt-huit jours d'un centimètre et demi à l'heure. Puis encore, on y voit à profusion les stapélies dont les étoiles constellent le sol ; des traînées de scolzia, cette magnifique plante californienne dont les fleurs semblent tissées avec l'or des mines et les rayons du soleil : puis enfin, aux points les plus embrasés par la chaleur, on voit en pleine terre des ignames, des patates, des bananiers chargés de régimes demi-mûrs , aussi dorés que les grappes de dattes qui pendent au col des palmiers voisins. Et que d'oiseaux chanteurs ! que de rossignols, que de mésanges ! que d'insectes diaprés, que de papillons lumineux ! De quelque côté que la vue se porte, on découvre de beaux rivages, des montagnes et des rochers célèbres par quelque souvenir glorieux : les coteaux de La Malgue renommés pour leurs vins, la falaise du cap Brun sous laquelle le vaisseau le Romulas livra son immortel combat contre toute une escadre anglaise; le Faron, dans les précipices duquel 800 sol-

dats de la République , surpris par une armée anglaise et sommés de se rendre, s'engloutirent aux cris de Vive la France! le petit Gibraltar et la Batterie des Hommes sans Peur, qui furent le marchepied de la gloire de Napoléon ; les gorges d'Ollioules, ces Thermopyles provençales, où, en 1709, une armée piémontaise fut anéantie. Et, derrière leur chaîne grise et sauvage, les coteaux de Gémenos et de la Sainte-Baume, chantés par Delille.

Mais ce qu'on y admire surtout, ce qui étonne et charme le plus, ce sont ces soudaines échappées de mer entre deux promontoires dont les arêtes s'ouvrent sur le ciel, et qui ont inspiré à un mauvais poète du cru cette image hardie :

On dirait que l'horizon coupe Ce grand angle par le milieu, Gomme une gigantesque coupe Remplie à moitié d'un vin bleu.

Ma dernière visite à Saint -Mandrier date du mois de juin 1638. Je Fai faite en compagnie d'une jeune et belle Saumuroise, venue de la Tçuraine pour secouer à notre soleil provençal

les frimas et les langueurs qui l'avaient accablée pendant l'hiver précédent aux bords de la Loire natale.

Tandis qu'à l'ombre des pins résineux, nous écoutions comme Socrate et Phèdre sous les lauriers de l'Ilyssus, les cigales converser audessus de nos têtes, nous vîmes, à travers une de ces échappées, passer sous toutes voiles une frégate neuve débutant dans la carrière maritime par une campagne de quatre ans. Nous suivîmes des yeux le navire jusqu'à Fhorizon. Il emportait un équipage de compatriotes et d'amis vers la station si souvent ensanglantée de la Cochinchine.

Heureux voyage à ces argonautes de l'extrême Orient où ils vont, bravant les paludes et le choléra, l'invisible et dévorant dragon de ces climats meurtriers, porter la toison d'or de la civilisation ! Puissent-ils tous, au retour, rallier directement le port d'attache et n'avoir pas besoin de faire escale à Saint-Mandrier, quelque beau que soit ce rivage, pour y rétablir leur santé délabrée par l'anémie et les rudes fatigues de la mer.

Page 1