MARIE
Au mois d'avril 18. v Henry, un de mes amis parti depuis six ans pour explorer notre midi et se perfectionner dans son métier de maçon, que nous avions appris ensemble, m'écrivit pour m'annoncer son retour. J'avais toujours, malgré son obstiné silence envers moi, songé au cher absent. Pourtant, rien ne m'avait encouragé à l'aimer. Entre ouvriers du même âge, l'amitié naît de l'expansion, et mes avances n'avaient fait que le raffermir davantage dans son mutisme. Je ne savais rien de sa vie sinon qu'il était originaire de nos pauvres villages de la
montagne où le travail, manquant souvent aux travailleurs, n'est pas suffisamment rémunéré pour leur permettre d'y vivre. Aussi les hommes valides, les enfants même, désertent-ils vers les grandes villes et, de toute la famille, la mère accablée de misères et d'années, reste seule gardienne du foyer. Fidélité touchante, attachement patriarchal de ces cœurs de femme souverainement humbles et bons, qui n'ont vécu que de travail, de privations et de sacrifices !
J'aimais fraternellement ce jeune homme.
Nous avions partagé le même pain, les mêmes travaux, les mêmes peines. Cette affection, comme je l'ai dit, était restée un mystère pour moi, car il avait scellé ses sentiments et ses pensées, tout ce qui n'appartenait pas essentiellement à sa vie de chantier, dans un silence absolu. Mais l'amitié , sœur de l'amour, vient souvent comme lui, spontanée, irréfléchie, sans regarder dans l'avenir ou dans le passé de ceux à qui elle se donne.
Jusqu'au jour où je revis Henry pour la dernière fois, je ne connus pas la véritable cause de ce long voyage et de la douleur qui avait
creusé sur son jeune front les rides précoces que j'y remarquai quand il revint.
Il arriva à Toulon vers la fin d'avril. A l'inverse de tous les ouvriers nomades qui prennent leurs repas et logent à l'auberge, il se choisit une petite retraite dans une bastide au bord de la mer.
C'est là que j'allai le voir et qu'il me raconta cette histoire empreinte de tant d'amour et de tristesse, tandis que le mistral remplissait le réduit de sombres harmonies et que le printemps luttait au dehors contre l'obstination de l'hiver attardé.
<c L'amitié courageuse que vous m'avez vouée, les doux souvenirs de patrie dont vos lettres ont adouci mon exil ; enfin votre constance à m'aimer, à me consoler d'un mal que vous ignoriez, m'autorisent à vous faire cette confidence d'une vie que j'ai dérobée avec tant de soin à l'indifférence ou à la curiosité banale de nos camarades.
« Vous le savez , je suis né dans nos belles montagnes provençales dont les solitudes inspirent à l'enfance des rêves sans but et de folles aspirations que la réalité ne réprime et n'ém 18
touffe pas toujours à temps. A quinze ans déjà, des voix mystérieuses chantaient dans mon sein; l'attrait du silence et le dégoût pour les jeux de mes compagnons avaient fait d'alarmants progrès en moi et les forces de ma jeunesse, employées tout entières au développement de mon intelligence, avaient laissé mon corps souffrant et épuisé.
« Il y avait en moi un contraste qui effrayait ma jeune raison : c'était une précoce misanthropie en même temps qu'un immense besoin d'expansion et d'amour. J'avais bien ma mère qui était un ange de tendresse et de bonté ; mais je ne pouvais, tout en l'adorant, donner le change aux deux sentiments qui envahissaient ma poitrine. C'était d'un côté l'amour filial, et de l'autre l'amour dont je vous parle, qui ne voulait pas s'immoler au premier. C'était un encens qui demandait un autel particu-
lier pour s exhaler.
(( Je me souviens que nous vivions fort pauvrement, ma mère et moi, des bienfaits de notre curé et de l'assistance de quelques charitables familles , presque aussi pauvres que nous. Le travail ingrat et rude de ma mère ne
suffisait pas à notre subsistance. Je compris le devoir que ma position d'orphelin et de fils unique m'imposait. Je n'attendis pas que quelque officieux ami me fit sentir l'obligation du travail. J'embrassai ma mère et je partis pour la ville où je vins apprendre avec vous le métier de maçon.
ce Pourquoi je choisis ce pénible état, de prérence à tant d'autres plus conformes à mes goûts et moins susceptibles d'éprouver ma débile organisation physique, je l'ignore. Comme dans toutes les autres circonstances de ma vie aventureuse, je suivis ma première impulsion sans m'inspirer d'aucun conseil étranger et fermant les yeux sur l'avenir. Ce qui, sans doute, détermina mon choix, c'est que ce métier s'offrait à moi dégagé des douloureuses épreuves de l'apprentissage, avec de poétiques dangers, des travaux variés à l'infini et des jours de soleil sur les toits. La vie du menuisier, du serrurier me semblait insupportable : toujours l'atelier , toujours l'établi ou la forge : cette monotonie m'eût tué. Puis> dans ces métiers, je le répète, j'avais à subir l'apprentissage qui oblige l'enfant à vivre au milieu des brutalités
des compagnons et sans rémunération aucune pendant les premières années. Les maçons, en Provence, ont aboli ce noviciat barbare. C'est le commencement d'un grand progrès. Espérons qu'il s'étendra bientôt à toutes les professions et dans toute la France.
ce Pauvre enfant des montagnes, je sentis bientôt que l'atmosphère des villes, jointe à l'application continuelle qu'il me fallait donner à ma profession, m'allait devenir funeste. Je songeai avec terreur à ces végétaux qui vivent un siècle sous le soleil natal et qui , transplantés au loin , meurent étiolés au bout de quelques années. Mais le pieux souvenir de ma mère et l'amélioration que son existence attendait de mes bras, me soutinrent contre mes langueurs maladives. Deux ans me suffirent pour devenir ouvrier et je pus, dès lors, lui faire parvenir le fruit de mes épargnes : si bien qu'un beau jour, au grand étonnement de ses voisins et du bon curé, elle n'alla plus leur demander la petite pension habituelle et qu'elle parut à la messe de Noël avec une robe neuve, toute rajeunie et
< ,., Quelques années s'écoulèrent ainsi. Elles
furent les plus heureuses de ma vie. Je savourais la sainte satisfaction que donne le devoir accompli. J'avais presque apaisé dans le travail et dans l'étude mes aspirations sans but d'autrefois vers un idéal décevant. Mais l'amour que j'avais étouffé, sans l'éteindre, allait éclater au contact delà femme que Dieu choisirait pour l'accomplissement de ma destinée.
« Un jour, je carrelais une chambre dont la fenêtre s'ouvrait sur une étroite cour. Le jour dorait les toits voisins; les passereaux saluaient le soleil de leur babil étourdissant et des myriades d'insectes s'ébattaient librement dans l'air calme et tiède. En face de cette fenêtre, il y en avait une autre plus petite, au-dessous de laquelle pendait, accrochée à un clou, une mignonne cage verte. Un joli serin des Canariesy chantait son extase au soleil qui daignait abaisser ses regards sur le mélodieux prisonnier au plumage d'or.
« Sur l'ardoise de cette fenêtre, des mains soigneuses entretenaient quelques rares fleurs dans des vases. Un rosier de Bengale dominait avec orgueil ce petit monde enchanté. Un géranium, trompé par la tiédeur d s derniers
beaux jours, fleurissait comme en plein avril. Une verveine superbe étalait ses fleurs rouges en dehors du rebord de la fenêtre. Parfois, une guêpe au corsage noir, aux ailes nacrées, tombait enivrée du calice des fleurs et le gentil oiseau la happait au passage. Le petit Tantale gourmand regardait alors avec convoitise cette tonnelle en miniature tendue sur sa prison à jour et qui l'ombrageait comme une treille.
ce Tout- à-coup, un grincement d'espagnolette interrompit ma contemplation. L'oiseau salua, par une rossignolade de joie, la main qui lui apportait les graines dorées pour la journée ; et la fenêtre s'ouvrant^doucement, laissa voir, à travers la dentelle du feuillage, la blanche fée, l'Armide de ce paradis.
« Ces détails vous ont paru longs et puérils, sans doute? Fardonnez-moi : toute ma vie est là.
« Je ne me suis jamais bien rendu compte de ce que j'éprouvai devant cette apparition. Je me souviens seulement d'un doux visage de jeune fille et de deux mains effilées comme celles des madones, qui secouèrent le rosier du Bengale et firent neiger les feuilles de leurs
pâles fleurs sur la cage verte. Ce fut un éblouissement. Après, il se fit des ténèbres dans ma vue, dans mon cœur et dans ma raison.
Je venais enfin de trouver un autel pour y brûler l'encens de mon amour. Ma vie était fixée. Satellite égaré, je venais de rencontrer l'astre autour duquel je devais graviter.
« Le lendemain à la môme heure, Marie reparut à sa fenêtre, entourée de la même auréole de charme et de beauté. Je remarquai seulement en elle une pâleur étrange, un air de tristesse profonde et résignée. Par un mouvement instinctif que je ne pus réprimer à temps, je saluai la jeune fille. Un sourire plein de grâce timide et d'étonnement naïf répondit à mon salut. Je ne sais comment nous liâmes conversation sur les fleurs, les oiseaux, le soleil, sur tout ce qu'elle paraissait chérir. Les premiers pas que je hasardai dans ce doux monde de l'amour sont restés à l'état de mirage dans ma mémoire. Nous parlâmes ainsi longtemps, à travers cette cour solitaire et silencieuse comme un parloir de couvent.
€ Ce jour-là, elle broda depuis le lever du soleil jusqu'à midi, assise contre la fenêtre. Je la
voyais derrière l'avare feuillage de son petit jardin; j'entendais le bruit de ses pieds lorsqu'elle se levait pour imposer silence au canari qui semblait, lui aussi, plus heureux et plus enivré que de coutume.
« La présence de Marie m'occasionna certainement de très reprochables distractions. Mes heures de causerie et de contemplation manquèrent à ma tâche. Je m'aperçus, du reste, avec un sincère désespoir, que j'allais bientôt l'avoir terminée et qu'en changeant de chantier, j'allais m'éloigner de Marie. Je prolongeai tant que je pus ce travail qu'on m'avait confié, cependant, à cause de ma célérité. Je le fis durer, je crois, une semaine : une semaine d'ivresse ! Pour la première fois mon patron se plaignit de moi, mais que m'importaient les reproches ! Mon cœur était fermé à toute autre sentiment qu'à celui qui venait de l'envahir. Je crois même que j'oubliai ma mère ! Lorsque Marie quittait sa place, à la fenêtre où mon regard la dévorait, je l'y faisais revenir immédiatement en chantant un air que, depuis, je n'ai plus pu entendre sans pleurer. Cet air, c'était le motif final de la Lucie, de Donizetti.
Il semble que l'âme, fatiguée de souffrir icibas, s'envole au ciel sur ces notes inspirées qu'Edgard chante avant d'en finir , par le poignard, avec toutes les douleurs de la vie Marie semblait comprendre qu'en ne la voyait plus auprès de moi, je craignais de la perdre pour toujours. Aussi, dès le premier vers: 0 belle âme amoureuse, elle revenait s'asseoir à sa place et me rassurait par un regard plein d'ineffables promesses.
« Elle m'aimait donc ! et elle me le disait clairement en m'envoyant des fleurs qui, de tout temps, ont symbolisé l'amour : la verveine et la rose. Pressé de dévorer mon bonheur, comme si l'heure où je devais lui dire adieu était proche, je ne me contentai pas de cette assurance. Je voulus que la voix adorée épela à mon oreille les deux mots divins : Je t'aime. Un soir, j'allai m'agenouiller à ses pieds et je les entendis.
« Marie n'avait que sa mère, comme moi. Son père était mort. A l'aspect de cette vieille femme dont je ne soupçonnais pas même l'existence, tellement j'étais enivré, un frisson courut dans mes veines. Elle me reçut affec-
tueusement pourtant, elle savait pourquoi je venais. Je demeurai toute la soirée auprès de Marie. Je lui parlai longuement de ma mère, de mon pays, de mes espérances, de ma tendresse, de notre avenir à tous deux : mille folies !
«. Je lui énumérai, sans m'informer de son consentement à l'hymen que je projetais, sans penser à la possibilité d'un refus de sa part, les ressources que je tirerais de mon intelli-r gence, de mon activité, de mon aptitude et de ma solide affection pour le travail; je lui dis que son amour triplerait mon courage et mes forces; je lui bâtis, pour employer un mot du métier, un monde de bonheur qui n'attendait plus que sa jeune souveraine ; que sais-je encore ? Rien ne fut oublié de ce que la passion peut suggérer de plus persuasif. Marie souriait mélancoliquement à toutes ces choses heureuses, mais on eût dit qu'au moment où elle s'élançait vers cet avenir, un spectre la repoussait pâle, froide, brisée.
« Etait-ce un funeste pressentiment des jours maudits qui allaient venir ? Entendait-elle déjà cette mélodie navrante et sublime : 0 belle
âme amoureuse, s'adresser à son âme de fiancée ? Dieu le sait !
« A cette époque, une lettre du curé de mon village, m'apprit que ma mère, gravement malade, voulait m'embrasser avant de mourir. Le curé ajoutait qu'à l'âge de ma mère, les maladies pardonnent rarement et que j'eusse à me hâter d'aller, par mes soins et mes caresses, la défendre contre la mort ou. du moins, lui en adoucir les approches.
(( Je lus cette lettre à Marie. Nous étions seuls. Elle était plus pâle encore que de coutume, mais elle me paraissait plus belle et plus aimante que jamais. Un reflet éclatant de la flamme intérieure qui semblait l'animer, jaillissait de ses regards.
ce — Courez où votre devoir vous appelle, me dit-elle. Vous ne devez pas hésiter un moment entre votre mère mourante et moi.
« — Qu'allez vous devenir, lui dis-je, pendant mon absence?
« Elle ne répondit pas et leva ses yeux sur moi comme pour me supplier de ne pas l'interroger et de lui obéir.
« — Eh bien, je partirai demain, ajoutai-je.
Mais avant de vous quitter, me sera-t-il donné d'entendre de votre bouche le serment que mon cœur et ma voix vous ont fait mille fois déjà ? Je vous aime tant, Marie, qu'il m'est bien permis de craindre de vous perdre et que vous devez bien me pardonner cette exigence. Vous n'aimerez que moi, n'est-ce-pas.
« — Oh !.... fit-elle, comme blessée de la question.
et Mais je n'en tins pas compte.
« — Vous n'aimerez que moi ? répétai-je.
« — Eh bien ! oui ; je n'aimerai que toi, jamais que toi, cria-t-elle avec un transport qui m'effraya et me combla d'ivresse en même temps. Mais pourquoi vous en allez-vous loin de moi? reprit-elle plus calme et soudainement triste. Ne t'en va pas, ne t'en va plus, cria-t-elle encore, cette fois tout en pleurs. Henry ! Henry ! pardonne-moi si je ne t'ai pas dit plus souvent que je t'aimais, si je t'ai affligé de mes langueurs et de mes tristesses. Mais qu'est-ce que je dis là, mon Dieu ? Je suis folle. Il faut que tu partes. Ta mère se meurt peut-être. Pars cette nuit même, au lieu d'attendre à demain. C'est un jour de gagné pour le retour.
« Je la tenais dans mes bras. Je la pressai contre ma poitrine où mon cœur battait avec violence. Mes lèvres déposèrent sur celles de la jeune vierge un baiser si long, si brûlant qu'elle en jeta un grand cri. Je m'enfuis éperdu comme un criminel.
ce Ce cri n'a jamais cessé de retentir dans mon âme. Depuis cette soirée où je la vis belle à rendre jaloux les anges du paradis, je l'ai entendu tous les jours et toutes les nuits, comme j'entends d'ici l'éternel sanglot de la mer.
ce Je marchai courageusement toute la nuit et le lendemain, à l'aube, je saluais les collines natales.
(( Ma mère s'était presque subitement relevée. Une heure après l'avoir embrassée, j'écrivis à Marie :
« Dieu, en te donnant à moi, n'a pas voulu <( m'enlever ma mère. Il sait bien que j'ai as- « sez d'amour pour vous rendre heureuses touc tes deux. Ma mère est convalescente ; ma « présence, mes .soins et mes caresses vont lui a rendre la santé. Je lui ai parlé de toi, de notre a hymen prochain. Tu ne pourrais t'imaginer « combien elle est joyeuse de ces bonnes nou-
(< velles qui arrivent dans sa solitude par la voix « de son enfant. Tu viendras bientôt, avec ta « mère, visiter ces montagnes où j'ai grandi « pour t'aimer. Nous y remercierons Dieu de « notre bonheur. Nous parviendrons bien, je <( l'espère, à vaincre l'obstination que ma <( mère met encore à vouloir mourir dans noce tre chaumière. Nous l'emmènerons avec « nous, dans notre petit ménage, et nous force merons une seule famille que l'amour sancti- « fiera et que Dieu, qui t'aime, comblera de « ses bénédictions.»
« J'accourus auprès de Marie, plus riche que jamais de jeunesse et d'espérance. J'avais conquis l'avenir! J'étais heureux.
« En arrivant à la maison de la jeune fille, je remarquai des gens que je n'y avais jamais vus. Il y avait sur leur figure quelque chose de mystérieux et de solennel qui me glaça. Cependant, le canari chantait toujours au soleil du bon Dieu, le rosier du Bengale s'était paré de deux roses nouvelles, la verveine embaumait la fenêtre. Tout était, comme avant mon départ, doux et calme, plein de chants, de parfums et de lumière.
« Quand je demandai timidement à la mère de Marie si sa fille reposait encore, elle me prit par la main et me conduisit dans la chambre à coucher de la jeune fille. À trois heures du matin, Marie s'était endormie du sommeil dont on ne s'éveille plus.
« Je me penchai lentement, sans larmes, sur le chevet de la vierge morte, et je déposai un second baiser sur ce front glacé que j'avais naguère embrassé brûlant. Quand je me relevai, sa mère me regardait avec une expression farouche et terrible.
« — C'est vous qui me l'avez tuée, me ditelle. Maintenant laissez-moi seule avec elle pendant les quelques heures qu'il m'est encore permis de la garder.
(( Je respectai cette douleur maternelle, mais elle m'attéra. Je partis, emportant cette injuste malédiction comme un manteau de feu. Voilà donc où devaient aboutir tant de projets et tant d'espoir ! Je courais à la vie, au bonheur et mon pied heurtait une tombe, la tombe de Marie.
« Alors, je maudis ma destinée et la vie, et je m'éloignai pour jamais de cette maison
en deuil, emportant, pour mourir avec lui, le secret de mon désespoir. Sept ans se sont écoulés depuis cette heure funeste. En vain j'ai voyagé, en vain la nature a déroulé à mes yeux ses beautés, l'art des hommes ses chefs-d'œuvre. Mort à toute joie, à toute admiration, j'ai passé, indifférent, près de tout ce qui fait la joie ou la gloire de ce monde. Maintenant, je reviens mourir aux lieux qui m'ont servi de berceau. Tant que j'ai pu travailler, je l'ai fait pour nourrir ma pauvre mère. Mes forces épuisées me trahissent aujourd'hui, et je ne puis plus lutter. J'étais né pour aimer, j'ai aimé: ma vie est finie. » Un mois après cette triste entrevue, Henry avait cessé de vivre dans les bras de sa mère. Il mourut d'une phtisie dont il avait bu le poison sur les lèvres de Marie. Sa pauvre vieille mère, perdue pour le travail, subsiste, comme aux premières années de son veuvage, des bienfaits du curé et des aumônes de quelques familles généreuses. Ses voisins, jaloux du bien-être qu'elle tenait de son fils, l'ont abandonnée à sa douleur et à sa misère, ce qui fait dire tristement au bon vieillard
qui dessert la chapelle du lieu : que, chez les plus riches comme chez les plus pauvres, un des fléaux de l'humanité c'est d'envier toujours le bien-être d'autrui et de ne lui jamais pardonner le bonheur.