UN CANONNIER DU ROMULUS
Presque tous les promontoires du littoral provençal sont couronnés de petites chapelles dédiées à la patronne des marins. Dans chacun de ces ermitages, la Vierge est honorée sous un nom différent, tiré des miracles que la dévotion des habitants de la localité lui attribue.
Parmi les plus vénérées de ces madones protectrices, on cite Notre-Dame de la Garde, dont la chapelle, bâtie entre Saint-Nazaire et Toulon, sur le sommet du cap Sicier, semble suspendue dans les nuages.
Le premier vendredi de mai, jour consacré
par la tradition, les malades du pays vont processionnellement implorer le secours de cette divine consolatrice des affligés. Et le dimanche suivant, pour la remercier sans doute des guérisons qu'on espère obtenir d'elle, on se porte en foule vers la chapelle, où le service divin est célébré sur un autel couvert de bouquets et d'ex-voto. C'est ce pèlerinage qu'on désigne en Provence sous le nom de fête du Mai,
Au pied de la montagne, dans un grand cadre de chênes et de pins, se déroule du sud au nordest une jolie plaine où les pèlerins du Mai, au retour de la messe, trouvent des restaurants en plein vent, sub dio. des bals sous les pinèdes, et, de tous cotés, des marchands de bimbeloterie et de bijoux, qui accourent au Mai comme à une foire.
Au mois d'avril 1856, je convins avec un de mes amis, qui s'est fait une belle réputation dans les arts et qu appelait le Yernet de
l'aquarelle, d'accomplir un pèlerinage d'artiste à ce promontoire, but de tant d'autres pèlerinages plus profanes sous d. s dehors plus religieux. Fcndan inze jours qui i rent le premier dimanche de mai, nous rêvâmes de
guirlandes de jeunes filles, vêtues de blanc, dansant sur les tapis de gazon à l'ombre des grands arbres ; de chansons joyeuses et de sonores celais de rire, effarouchant les graves échos des solitudes. Pendant quinze jours nous caressâmes la perspective de si douces pastorales, nous entrevîmes de si adorables églogues en action, que les ombres de Virgile et de Théocrite durent en être profondément humiliées. Il est vrai qu'elles furent vengées par le plus grand luxe de mystification que le hasard ait jamais déployé contre de pauvres songes de poète.
Le 3 mai, en effet, à six heures du matin, nous nous embarquâmes, Courdouan et moi, à bord d'un des pyroscaphes qui transportent ce jour-là, de Toulon à la Seyne, les nombreux pèlerins du Mai. Courdouan portait sous le bras un album destiné à reproduire les groupes gracieux de jeunes gens, les rocs pittoresques, les bouquets de pins qu'il rencontrerait sur son passage ; moi je portais sur l'épaule un fusil aussi incommode qu'innocent, mais qui devait donner à ma prosaïque personne une certaine contenance, au milieu de la foule endimanchée
qui se presse à pareil jour, sur la route que nous allions 'parcourir.
Le petit navire à vapeur était chargé à fond. Plus de trois cents passagers encombraient son pont et ses cabines. Nous avions donc en perspective une traversée laborieuse. J'avais froid et, dans un soudain accès d'impatience, je levai vers le ciel un regard presque impertinent, comme pour lui demander raison de cette première contrariété.
Le ciel n'était guère de meilleure humeur que moi. Je constatai la coïncidence, mais je n'en fus ni flatté ni radouci. Des nuages lourds et gris voilaient l'horizon, et le soleil n'ouvrait ses yeux qu'avec effort, comme quelqu'un qui a passé une mauvaise nuit.
La mer n'avait pas plus de sourires que le ciel. Une houle hargneuse soulevait par intervalles inégaux le navire qui râlait de fatigue et d'ennui. Une brise du sud-est humide et froide, nous pénétrait les vêtements et les os. Les jeunes pèlerins du Mai, agacés par les beautés de seize ans assises contre les bastingages, protestaient seuls par des chants et des rires contre les maussades présages de l'atmosphère.
Mais, il était facile de le voir, les plus gais de la troupe se battaient les flancs pour échapper aux influences extérieures : ils grelottaient sous leurs trop précoces vêtements d'été, et ils allaient regretter bientôt cette fanfaronnade de toilette que le ciel, contre sa bonhomie habituelle, ne voulait pas ratifier cette fois.
Il était plus de sept heures quand nous débarquâmes à La Seyne. Nous étions gelés , morfondus et peu disposés à poursuivre les églogues rêvées. Je fus, pour ma part, sérieusement tenté de précipiter mon fusil dans la darse, ne fût-ce que pour me venger contre quelque chose du prosaïque début de notre excursion. J'allongeai même un pas résolu vers le navire qui allait retourner à Toulon. Mais Courdouan me retint. Il me fit remarquer deux essaims de jeunes filles coquettes et charmantes, portant dans des corbeilles d'osier blanc des fruits et des fleurs et se dirigeant courageusement vers le Mai. Il me montra au loin d'admirables groupes de pins qui nous appelaient d'un air perfide. Il me fit rougir de mes craintes, me traita même de poltron ; bref, il stimula si bien mes jambes, mon amour-propre et mon imagination, qu'un
quart d'heure après , malgré mes pressentiments que j'ai, par expérience, le droit de croire infaillibles, je franchissais avec lui les pentes raides et poudreuses qui conduisent, par des sentiers de chevriers, à la chapelle de Notre- Dame de la Garde, perchée sur la crête la plus élevée du Cap.
« Voilà, me dis-je une fois en route, la plus grande preuve de dévoûment que j'aie jamais donnée à l'art et à l'amitié. »
Vers dix heures, nous atteignîmes la plaine. Quelques quadrilles étaient déjà organisés. Je remarquai en passant que Ton dansait sans plaisir et sans entrain et que l'inquiétude envahissait les plus obstinés champions de la fête. J'acquis la certitude que si j'avais été le seul, à bord, à manifester du malaise et de l'hésitation, c'est que j'avais seul osé être sincère.
Enfin, après quelques soudaines irradiations de soleil, qui faisaient ressembler les nuages à de grandes ombres chinoises, d'orageuses bouffées de vent montèrent de la mer. La pluie que mes nerfs, véritables baromètres vivants, avaient pressentie le matin, commença à détremper les chemins. — On soutint assez bra-
vemcnt la première ondée, espérant sans doute désarmer le veto intempestif des éléments. Mais les averses devenant de plus en plus fréquentes, force fut de battre en retraite. Dès ce moment, la démoralisation s'empara de tous ces pimpants danseurs et la débandade fut complète. Mon compagnon de route, dont l'enthousiasme artistique m'avait entraîné malgré moi dans cette équipée, était plus penaud, plus déconcerté que personne. J'eus un instant la pensée de lui proposer d'esquisser la déroute générale dont nous étions témoins, tandis que je monterais la garde à ses côtés, dans la crainte que quelque pèlerin furieux ne prit ce croquis pour une épigramme à son adresse. Cependant, comme j'étais en frais de sacrifices depuis le matin, je voulus me montrer clément jusqu'au bout et je rengainai ma petite vengeance.
Nous reprîmes le chemin de La Seyne avec une ardeur toute différente de celle dont nous venions de faire preuve quelques heures auparavant. Mais à peine avions-nous fait quelques milles qu'un épouvantable torrent d'eau nous arrêta tout court. Il me sembla qu'un nuage
diluvien s'ouvrait en grand sur nos tûtes et que nous étions enveloppés d'eau comme si nous nous trouvions plongés en pleine rade, les pieds rivés au fond. Cela ne dura heureusement que quelques minutes : juste le temps qu'il fallait pour ne pas être tout-a-fait asphyxié.
Quand les arbres et les rochers reparurent autour de nous sur les marges du chemin, nous aperçûmes à nos cotés nn brave vieillard qui avait été. comme nous, submergé par le tourbillon et qui secouait ses cheveux à la façon du plongeur qui reparait à la surface de Teau.
— Monsieur le chasseur, dit-il en s'adressant à moi. que dites-vous de ce temps?
— Un peu pénétrant, répondis-je avec gravité.
— Si vous et votre compagnon vouliez accepdans ma petite maison de campagne, à cent
pas d'ici, une hospitalité que je vous offre de bien grand cœur, vous échapperiez peut-être à un déluge semblable à celui de tout-àl'heure?
Je m'inclinai autant que la raideur de mes
vêtements, collés sur ma peau, me le permit et je répondis gracieusement :
— Merci , mon brave homme. Vous devez sentir par vous-même que le bain est trop complet pour que notre costume redoute de nouvelles inondations.
Il insista cependant et Courdouan finit par céder. Je le suivis avec la même résignation que j'avais montrée le matin , et j'eus lieu de me louer de cette détermination car Courdouan avait flairé cette fois une bonne aubaine d'artiste, à l'aide de laquelle il espérait bien que nous nous dédommagerions des fatigues et des mystifications de la journée.
En arrivant à l'habitation nous trouvâmes un bon feu attisé par une jolie enfant, et devant lequel nous nous installâmes avec un sentiment de bien-être infini. Pendant que la chaleur séchait nos habits trempés, mon regard découvrit, dans un angle de la cheminée, une histoire de Napoléon illustrée par Horace Yernet, et dans l'autre un grand buste de l'Empereur. Ces deux découvertes m' éclairèrent sur les goûts littéraires et sur le culte politique de notre hôte, lequel, pendant cet examen, changeait de vête-
ments et répondait avec plus ou moins de succès aux reproches que sa fille lui adressait sur la folle témérité d'un voyage au Mai par un ciel aussi menaçant qu'on l'avait vu le matin. Sa toilette terminée, il vient s'asseoir auprès de nous d'un air jovial et je remarquai alors avec étonnement que le ruban rouge de la Légion-d'Honneur était noué à la boutonnière de sa veste de pinchinat.
— Monsieur a été militaire sans doute? demanda Courdouan, dont les regards avaient suivi la direction des miens.
— Marin, Monsieur, canonnier de marine.
— Et y a-t-îl longtemps que vous avez été mis à la retraite ?
— Oh oui! bien longtemps, dit-il avec un mélancolique sourire ; voilà plus de trente ans que je vis dans cette bastide retirée. J'y consacre ce qui me reste de forces à travailler la terre et à élever ma fille.
— Quel a été votre dernier navire? dis-je d'un air distrait, autant pour flatter les souvenirs de notre vieil hôte que pour changer la tournure de la conversation, qui menaçait de
tomber dans l'attendrissement et les confidences de famille.
Le vieux marin releva sa tête par un mouvement soudain de verdeur et de jeunesse et, d'une voix orgueilleuse, cria, plutôt qu'il ne prononça, le nom du Romulus.
Mon enfance avait si souvent entendu raconter le combat du Romulus, cette glorieuse lutte d'un vaisseau contre toute une escadre, et qui jeta un dernier rayon sur la malheureuse marine de l'Empire, que, devenu homme, cette histoire me semblait déjà ensevelie dans la nuit des temps. En retrouvant tout-à-coup un héros encore vivant de cette belle épopée, j'assignai vite, dans mon cerveau une date plus exacte à cet événement et je regardai avec une avidité respectueuse ce débris d'une génération d'hommes qui, après quarante ans de fatigues surhumaines, de guerres, de privations et de souffrances, ont trouvé en eux assez de forces pour vivre encore trente ans dans la pauvreté et les soucis domestiques.
— La pluie tombe à torrents, dis-je au vieux canonnier. Nous ne pourrons nous remettre en route que dans quelques heures peut-être.
Soyez aimable tout-à-fait et complétez votre cordiale hospitalité par le récit du combat du Romulus, dont j'ai lu ou entendu une foule de narrations toutes plus contradictoires les unes que les autres.
— C'est une histoire trop vieille pour qu'elle puisse vous intéresser, répondit-il.
— Les faits de ce genre ne vieillissent jamais, repris-je avec insistance. Qu'}^ a-t-il de plus immortel que la gloire ?
— Je vous promets , dit Courdouan , de m'inspirer de votre récit et de reproduire un jour sur la toile, tel que vous nous le tracerez, le tableau du combat du Romulus.
— Et moi, ajoutai-je, je m'engage à retenir fidèlement votre narration, à la publier et à dire, à ce propos, beaucoup de mal des Anglais.
J'avais bien la conviction que j'excitais en lui une passion mauvaise et qui n'est plus guère de notre temps, en lui promettant de jeter l'anathème à nos vieux rivaux, dans la publication du récit qu'il allait nous faire ; mais j'avais aussi la conviction que c'était le seul moyen de desserrer les dents à ce vieux loup de
mer. En effet, cette considération l'emporta sur tous ses scrupules de modestie et sur sa difficulté d'élocution.
— « Ecoutez, dit-il en s'agitant sur sa chaise, comme si ce souvenir l'eût galvanisé.
« En 1814, le 11 février, le vice-amiral Emériau qui avait sous son commandement, dans la rade de Toulon, vingt- un vaisseaux de ligne, dont quatre à trois batteries, et onze frégates, détacha de cette escadre une division de quatre vaisseaux et de trois frégates pour aller protéger l'arrivée du vaisseau le Scipion qui ralliait le port de Toulon. Ce vaisseau, construit à Gênes, y avait été longtemps retenu par le blocus anglais. Mais un coup de vent du sudest ayant forcé les vaisseaux britanniques à gagner le large, il s'était hâté de prendre la mer; et c'est sur le signal des vigies de la côte, qui nous avaient informé de ce mouvement, que le vice-amiral Emériau expédia au-devant du Scipion, sous les ordres du contre-amiral Cosmao, les vaisseaux le Sceptre, le Trident, le Génois et le Romulus, et les frégates la Médée, VAdrienne et la Dryade.
« Nous dérapâmes immédiatement. Nous
— fo —
rencontrâmes au large des vents variables, a l'aide desquels notre division se trouvait le lendemain, à la pointe du jour, à vingt milles environ dans l'est des iles d'Hyères.
Au lever du soleil, la Mèdèi signala deux frégates anglaises auxquelles on s'empressa de donner la chasse, pendant que le Scipion, signalé aussi dans le golfe Juan, arrivait à nous sous toutes voiles.
t Mais outre les deux frégates ennemies, la vigie aperçut bientôt un trois-ponts anglais, puis un second, puis un vaisseau de quatrevingts, puis un autre, puis d'autres encore; si bien que, vingt minutes après, nous reconnûmes l'escadre rouge, aux ordres de sir Pelew. (depuis lord Exmouth), composée de quinze vaisseaux et de trois frégates, arrivant sur nous beaupré sur poupe, toutes voiles dehors !
« L'escadre anglaise trouvant au large des chances de vent favorables que la proximité de Ja côte nous enlevait, courait sur nous avec une effrayante rapidité. Aussi le cri terrible de avanie-bas ! résonna-t-ii dans les entrailles des vaisseaux de la division française. Cependant. Ja brise arrivant enfin dans nos eaux, nous charvi 5
geàmes la mature d'autant de toile qu'elle en pouvait porter, et nous prîmes chasse devant l'ennemi vers le mouillage des îles d'Hyères.
« La brise continuant à nous servir, ordre fut donné de ne plus nous arrêter qu'à Toulon et de serrer la côte le plus près possible. L'amiral anglais, devinant ce projet, doubla rapidement les îles, et à peine la division française était-elle par le travers du cap Carqueirane, que déjà les vaisseaux d'avant garde de l'escadre rouge marchaient sur une ligne parallèle à la notre, à deux ou trois portées de canon. Dix minutes après, des volées étaient échangées entre le Sceptre et le vaisseau-amiral anglais, le Catédonia. — Le Sceptre, le Génois, le Trident, le Scipion, Y Advienne et la Médée parvinrent à franchir la ligne anglaise. La Dryade et le Romulus, vaisseau de serre-file et mauvais voilier, furent coupés. La Dryade, commandée par M. Charles Baudin, capitaine de frégate, depuis vice-amiral, passa résolument devant le trois-ponts anglais, au risque d'être broyée. Elle passa si près de lui qu'elle faillit lui emporter le beaupré. Malgré la perspective certaine d'être foudroyé, le commandant Bau-
din resta debout sur les bastingages, et équipage, au lieu de se coucher à plat ventre, comme l'ordre lui en avait été donné, s'éla tout entier dans les hunes, au cri de : Vive V Empereur ! Lord Exmouth, surpris et confondu d'une audace aussi inouïe, ôta son chapeau, salua la frégate et garda tout son feu pour le Bomulus.
— Il me semble , dis-je en interrompant notre narrateur, que voilà un beau procédé de la part de l'amiral anglais et qui devrait vous réconcilier un peu avec lui ?
— Oui , reprit-il en frappant du pied sur les tisons; mais vous ne voyez donc pas le cal cul qui se cachait sous cette prétendue générosité. L'amiral anglais craignait tout simplement qu'un engagement avec la Dryade, quelque rapide qu'il fut, ne donnât au Romulus le temps de s'engolfer dans la baie. Cela est tellement vrai que, dès que la frégate eut cesse ie lui barrer le passage, le Calédonia se trouva par le travers du Romulus. à deux portée^ de pistolet.
c< Nous avions à notre bord deux hommes d'un immense courage et d'une prodigiei
bileté : le capitaine de vaisseau Rolland, qui commandait le navire et le pilote Reboul qui connaissait, à un pouce près, la hauteur du fond sur toute la longueur de la cote. C'est à ces deux hommes, plus encore qu'à la bravoure de son équipage, que le Romidus dut son salut.
«. Nous arrivions alors sous les falaises à pic de Sainte-Marguerite. Nous passions si près d'elles que les vergues semblaient en effleurer les roches verticales et que, durant le combat qui allait s'engager, les éclats de rochers soulevés par les boulets ennemis, vinrent blesser des hommes jusque sur le pont du Romidus.
« C'est en ce moment qu'une effroyable détonation partit des flancs du Calédonia. Un silence d'une minute se fit. Le cri de feu î poussé par le capitaine Rolland retentit alors comme un grondement de tonnerre dans notre batterie et le Romidus lança sa première bordée de bâbord au cri de : Vive V Empereur !
a Au bruit de la canonnade, le Sceptre et le reste de la division revinrent subitement au vent ^our entrer dans le feu, mais YAusterlitz, qui commandait la rade, à l'aide de signaux qu'il
arbora, intima Tordre au contre-amiral Cosmao de rallier l'escadre avec les vaisseaux de sa division et nous laissa réduits à nos propres forces, devant le géant qui nous écrasait.
« Nous avions à peine rechargé que les grappins d'abordage roulèrent leurs ongles de fer autour de nos vergues, et qu'un second vaisseau à trois-ponts, le Boyne, monté par le contre-amiral Smith, vint canonner le Romulus à une demi-portée de pistolet. Nous reçûmes le nouveau venu de la même façon que nous avions reçu le Calèdonia et nous serrâmes la cote le plus près possible, autant pour éviter un abordage qui nous eût livré à l'ennerrëfj que pour entraîner celui-ci à s'échouer sur les bancs de rochers, entre lesquels notre vaisseau glissait avec un bonheur qui tenait du prodige.
« Pendant un quart d'heure, les Anglais, prônant notre vaisseau pour le Scipion, au-devant duquel notre division avait été envoyée, nous crièrent : Rendez-vous, braves Génois! Notre mitraille répondit seule pour nous.
ce En ce moment, un secours inespéré nous tomba du ciel. Il faut vous dire qu'à cette épo-
qu'\ Ja Fiance était épuisée d'hommes ; que les vaisseaux étaient loin d'avoir un équipage de guerre complet et que les fortifications de second ordre étaient totalement désertes. Les Anglais le savaient aussi bien que nous, puisqu'ils avaient osé s'aventurer ainsi jusque sous le fort de Sainte-Marguerite, où le combat avait lieu. Mais ils n'avaient pas prévu le dévouement d'un brave citoyen nommé Blache, qui. attiré sur la falaise par le bruit de la canonnade, pénétra dans le fort avec ses enfants, défonça la poudrière, chargea les canons et causa de graves avaries dans la mâture du Galédoftia . lequel commençait d'ailleurs à s'éloigner de nous> ayant deviné notre intention de le faire écbouer.
« Mais un troisième vaisseau anglais de quatre-vingts bouches à feu et tirant moins d'eau que les deux trois-ponts , arriva sur nous et nous mitrailla presque bord à bord avec une nouvelle fureur. Tout-à-coup deux nouvelles funestes se répandirent dans le vaisseau. Le capitaine Rolland venait de tomber sans connaissance sur le pont, frappe d'unbiscaïen à la tête, et un boulet venait de traverser de part en
part la sainte-barbe, de sorte qu'on s'attendait a voir sauter le navire à chaque seconde.
« Ces deux désastres qui doublaient pour nous Timminence de la mort, au lieu de nous abattre, montèrent notre cerveau au paroxysme de l'enthousiasme. Le Romulus , encombré de morts et de blessés qui roulaient dans une sorte de boue sanglante, répondit coup pour coup pendant une heure encore aux trois cents bouches à feu qui le foudroyaient, jusqu'à ce qu'enfin il fut parvenu à s'engolfer dans la baie de Toulon, où les vaisseaux anglais l'abandonnèrent.
« Nous quittâmes alors la batterie de trentesix, où tout ce qui était resté vivant à bord s'était réfugié. Il n'y avait plus que deux hommes debout sur le pont : le capitaine Rolland, qui commandait encore le feu ma'gré la blessure qui avait fracassé son crâne, et le pilote Reboul qui tenait encore la barre du gouvernail. Sur un signe du capitaine, je courus à la poupe, en passant par les porte-haubans, le pont étant tout-a-fait impraticable : je chargeai encore à mitraille les trois seules pièces qui, de toute l'artillerie des gaillards, restassent en
état de fonctionner, et je les tirai sur le Boyne que j'enfilai de l'arrière à l'avant et à bord duquel cette dernière décharge, tout-à-fait inattendue, fit un carnage horrible.
« Un quart d'heure après, le Romulus, ayant sa joue et sa hanche de bâbord complètement démantelées, ses bastingages rasés comme un ponton, ses bas- mâts écharpés, son mât. de misaine rompu, ses huniers et ses perroquets coupés, ses manœuvres courantes hachées, ses voiles criblées, dont les lambeaux pendaient le long du bord, rentrait triomphant dans la rade semblable à un sanglier éventré qui, par ses flancs entr'ouverts, traîne encore jusqu'à sa tanière ses entrailles pantelantes.
« L'escadre nous accueillit par des bravos frénétiques. Les équipages, debout sur les vergues, le chapeau en l'air, nous saluèrent du cri mille fois répété de : Vive le Romulus! L'Empereur, qui apprit à Champ-Aubert notre magnifique défense, créa notre commandant baron de l'Empire et commandeur de la Légiond'Honneur ; puis il signa quarante brevets de chevalier du même ordre pour les officiers et l'équipage du Romulus. Je fus compris au
iô —
nombre des quarante élus dont ces brevets vinrent étoiler la poitrine.
« Mais notre triomphe le plus éclatant nous vint de lord Exmouth lui-même. Il avait à bord du Calèionia un jeune français, élève de marine, qu'il avait fait prisonnier à La Ciotat. Il l'avait fait monter de force sur le pont, au moment de l'action, pour lui « montrer comment <x les Anglais prenaient un vaisseau français. »
« Après le combat, l'amiral prit la main du jeune homme et lui dit :
— « Si j'ai jamais cru prendre un vaisseau. « c'a été, à coup sûr, le Romulus. Allez dire « de ma part au commandant Rolland, au nom « de qui je vous fais libre, qu'il est un grand a marin et un grand cœur î »
« Ce combat nous coûta cher : nous eûmes trente-deux hommes tués, parmi lesquels trois lieutenants de vaisseau. Cent quatre-vingts blessés furent amputés dans la nuit, et il ne resta pas à bord vingt hommes intncts. Mais soyez bien persuadés qu'à bord des trois vaisseaux anglais le massacre ne dut pas être moindre.
« Voilà le récit du combat du Romulus, au-
quel l'escadre française, mouillée dans la rade, assista, pour ainsi dire, les bras croisés, retenue à l'ancre par le vent debout, par ses instructions peut-être, et obligée d'ailleurs de défendre la rade elle-même. Car l'amiral anglais, craignant que le Calédonia ne s'engagea trop avant à la poursuite du Romulus, avait, dans le cas où la retraite lui eût été coupée, fait le signal suprême à son escadre d'entrer à pleines voiles dans le port et de venir le dégager sous les canons de tous nos vaisseaux et de tous nos forts. »
Le vieux marin se tut. Ses yeux qui, pendant tout ce récit, avaient lancé des éclairs comme le canon du Romulus, se gonflèrent de larmes que je compris. Je sentis que l'émotion me gagnait à mon tour et je me levai sur-le-champ, après avoir étreint avec admiration et respect les mains tremblantes de notre vieil hôte.
Quand nous prîmes congé de lui, le ciel était redevenu presque beau. Il nous arrêta sur le seuil pour me rappeler la promesse que j'accomplis aujourd'hui. Je repris avec Courdouan le chemin de La Seyne. Nous avions été tous deux si impressionnés par ce récit que nous
aurions complètement oublié le triste concours de circonstances atmosphériques qui nous avait amenés devant la cheminée du vieux canonnier. sans l'encombrement de passagers que nous rencontrâmes à bord des bateaux à vapeur ed Toulon. Que de toilettes fripées et souillées de fange ! que de chapeaux de paille collés sur les joues et affectant les formes les plus phénoménales ! Que de pèlerins et surtout que de pèlerines maussades et furieuses contre ce grand mystificateur qne Ton appelle le mois de mai !
Aujourd'hui cependant, le souvenir de la tempête qui contraria cette excursion s'est totalement effacé de ma mémoire, pour n'y laisser que celui du récit recueilli, par un hasard provident :el, de la bouche même d'un héros du Romulus. Et je me demande si, en accomplissant notre pèlerinage à Notre-Dame delà Garde, tel que nous l'avions projeté, nous aurions été aussi bien partagés sous le rapport poétique, et si l'histoire de l'héroïque défense du Romulus ne vaut pas mieux qu'une fade églogue? J'arrive à cette conclusion que, grâce à l'épouvantable déluge qui nous assaillit ce jour-là, je puis prouver ce que je dis au vieux marin en le
quittant : « Rien ne vieillit moins que la gloire ! * Et la preuve, c'est qu'un demi-siècle après le combat du Romulus , je rends un nouvel hommage aux héros de cette lutte homérique ; c'est que ce récit a inspiré à Courdouau une de ses plus admirables compositions.