PHYSIOLOGIE DE LA TOUX
Non. Dieu merci, ceci n'est pas un article de médecine. Je m'empresse de vous en prévenir afin que ce titre ne vous décourage pas tout d'abord. Mon but est tout simplement d'examiner ce que l'action de la ton m peut offrir d'observations morales.
Je laisse donc de coté la toux métallique du phthisique ; la cruelle toux du rhume en général et de la grippe en particulier et je vais passer en revue les diverses toux volontaires, celles qui trahissent chez les individus certaines dispositions de l'âme. Vous verrez qu'en bien ob-
servant, il est facile de deviner le caractère ou l'humeur de celui qui produit ce que le dictionnaire appelle : a T3ruit que Ton fait en toussant. »
Il est des gens qui toussent par contenance. Ceux-là toussent sottement : pour faire quelque chose. Ils y mettent de la conscience. Ce n'est pas leur faute s'ils n'arrivent qu'à faire quelque chose de profondément insignifiant. Si vous leur demandiez : « Pourquoi toussez-vous ? » ils vous répondraient peut-être que cela vaut mieux que de ne rien faire ou que cela leur tient compagnie. C'est l'histoire de ces femmes royalement fainéantes qui, dans un but tout aussi sérieux, portent partout un sac à ouvrage.
Dans la catégorie des toux de contenance, on peut classer les suivantes :
1° La toux des personnes qui s'ennuient dans un salon d'attente, chez un docteur ou un homme da loi, chez un ministre ou un feuilletoniste. On tousse alors pour entendre un son quelconque et pour s'assurer soi-même qu'on n'est pas endormi. Dans cette circonstance, la toux peut être encore la traduction d'une impatience qu'on ne contient plus. Elle veut dire:
« Que diable faites-vous donc là dedans? Dépêchez-vous. Vous voyez bien qu'on attend. »
% La toux des gens timides qui toussent pour s'encourager à parler; qui, dans ce court intervalle, saisissent la pensée fugitive ou retardent d'autant le moment de dire à quelqu'un quelque chose de désagréable, ou bien qui gagnent du temps pour formuler intérieurement une phrase dont ils ne sont pas satisfaits et qu'ils n'ont pas la présence d'esprit de changer pour une meilleure. Cette toux est basse , hésitante : elle a peur de s'entendre.
3° Enfin, la toux des gens orgueilleux, qui s'imaginent que le monde est heureux de les porter. — Le monde ne leur dit pas avec quelle répugnance et quel ennui il les subit. Ecoutezles : — Hum ! Hum ! — Cela veut dire : « Je suis là ; vous avez le bonheur de me posséder. C'est bien moi, en chair et en os, et la caisse est bonne. Voyez plutôt : Hum ! hum ! Je suis un homme important : Hum ! Je suis riche, j'ai de belles maisons : Humm ! humm î à Cette touxlà est sonore, retentissante, insolente même. C'est celle des gros ventres, des courtes jambes, des encolures rubicondes et apoplectiques.
La toux de l'orgueilleux convient également au sot qui se croit homme de génie, grand poète ou profond politique ; à l'important qui a obtenu un grade élevé dans la garde nationale, au parvenu , à l'homme enrichi par quelque commerce suspect. Yoilà pourquoi on est si souvent exposé à en être assourdi.
Une autre toux bien caractéristique est celle des menteurs et des hypocrites. Un menteur tousse au moment où il vous dit : « Je vais vous raconter cela dans la plus stricte vérité ; » ou bien : « à vous parler franchement, etc. » Sur ce, une petite toux. Méfiez -vous : il tousse pour se donner le temps d'inventer son mensonge, de le polir et de le couvrir d'un vernis de vérité.
L'hypocrite toussera au moment de vous faire une protestation. C'est pour avoir occasion de détourner la tète au moment où votre regard, scrutant sa conscience, cherche et interroge le sien.
Ensuite, vient la toux des dévots et des dévotes. Oh ! celle-ci offre un vaste champ à l'observation. 11 y en a de plusieurs sortes • la toux du vrai dévot, celle du tartuffe, celle de la rue, celle de l'église, celle du dévot qui va à con-
fe3se, celle du dévot qui en revient, celle de la dévote qui veut vous faire comprendre qu'elle est à jeun ou en état de grâce. Et une foule d'autres nuances qu'il serait trop long et trop puéril d'énumérer.
Le dévot important, le fabricien qui paie les riches ornements et les réparations de la paroisse, se plaît à faire trembler les vitraux et à réveiller en sursaut les paisibles échos de l'orgue endormi. L'église est-elle comble ? écoute-t-on un sermon? C'est alors qu'il tousse le plus bruyamment. Il veut faire voir qu'il est là comme chez lui, qu'il a le droit de s'y carrer à l'aise et qu'il ne fait pas de cérémonie avec le bon Dieu. Comment donc! un homme de son calibre? Il ne se gène pas pour si peu ! Dieu est sans doute flatté de sa présence. — L'église, au contraire, est-elle déserte et calme ? priezvous avec ferveur ? ce silence porte-t-il dans les cœurs pieux ce recueillement qu'on n'ose troubler? Mon dévot ne s'en soucie pas le moins du monde : il toussera encore avec délices, sans le moindre prétexte, ne fût-ce que pour vous apprendre que personne n'a le droit
de se recueillir sans l'avoir remarqué et admire.
Mais voyez cette dévote dont les pieds de bergeronnette rasent le sol; qui marche les yeux baissés et compose ses moindres mouvements ! elle fait entendre un petit bruit mystérieux qui ressemble à un soupir. Cette toux-là est moelleuse et douce : moelleuse comme du velours, douce comme de la confiture.
Cette femme n'est pas appréciée, soyez-en sûr! c'est un modèle de vertu, c'est quelque chose dont l'excellence ne peut se deviner ; et vous verrez tout cela dans sa toux si vous sa vez l'observer. Mais comment vous dire tout ce que j'y vois, moi? J'ai beaucoup de penchant à épargner les femmes. Passons donc sur cette pauvre dévote qui semble dire avec modestie : « Je suis la perfection, rien ne m'égale ! »
11 est une toux acariâtre et sèche dont sont affligées certaines mégères. Quand je dis affligées, ce n'est pas que cette toux ne soit volontaire ou toute d'habitude comme les précédentes ; mais dans cette habitude je vois le doigt de Dieu qui, quoi qu'on en dise, ne dédaigne pas d'intervenir dans des choses encore plus
infimes. Il a envoyé à ces femmes cette manie dans une intention semblable à celle des rats qui attachèrent un grelot au cou de certain chat pendant son sommeil : c'est pour qu'on les entende venir; c'est en pitié des subordonnés, des servantes et des enfants ; c'est, en un mot, pour sonner l'alarme. — Ecoutez, écoutez : c'est le grondement qui précède l'orage ; c'est une sorte de tocsin, un véritable branle-bas de combat domestique. — Elle résonne sur l'escalier : « Voici Madame! vite! vite! » La jeune fille cache dans sa corbeille le roman qu'elle lisait; la bonne reprend le plumeau qu'elle avait oublié pour se regarder au miroir ; la couturière quitte bien vite le carreau de vitre à travers lequel son regard flâneur lorgnait les passants. Chacun revient tremblant à son poste et tout rentre dans l'ordre par enchantement. Et la toux de la femme incomprise qui a le malheur d'avoir un bon mari qui Faime et de beaux enfants dont elle ne se soucie guère ! Elle tousse parce que ses malheurs lui abîment la poitrine. Ne le voyez-vous pas ? — Elle se meurt ! Elle se mourra ainsi jusqu'à ce que, pour faire diversion à sa langueur, elle ait fait
périr son mari de chagrin ou qu'elle ait des beaux-fils ou des belles-filles à désoler.
Observons, en passant, la toux de certains amants malheureux qui toussent en tournant les yeux vers le ciel et en portant leur main sur le cœur. J'en ai connu un qui, dans ce caslà. collait son mouchoir à sa bouche, le regardait furtivement et le cachait ensuite pour faire croire qu'il était sanglant. Ce manège se faisait à l'endroit d'une femme mariée qu'on voulait attendrir. Ce n'était pas d'une mauvaise politique . c'était, au contraire, une toux très diplomatique , parce que les femmes sont attirées vers la souffrance comme le papillon vers la fleur, comme le phalène vers la lumière. Elle devint veuve. Il se guérit alors de l'amour et de la poitrine. Et pourtant, elle avait pris en pitié ce moribond de commande. (( Pauvre malheureux, disait-elle, il se meurt et c'est pour moi ! Que ma tendre compassion console au moins les jours qui lui restent à vivre. » L'agonisant se garda bien de mourir. Dès qu'elle fut libre, il cessa, comme par miracle, de tousser et de l'adorer.
Il y a encore bien d'autres toux de conven-
tioii : par exemple, la toux sous un balcon, la nuit; celle qui, dans un salon, veut dire : j'ai reçu votre lettre etc , etc.; » la toux que fait entendre une femme pour avertir son mari qu'il vient de commettre une indiscrétion, de dire une naïveté ou une sottise. Dans le monde, c'est presque toujours la même chose.
Outre ces toux volontaires qui annoncent une certaine humeur, un caractère particulier, on peut, poussant l'observation plus loin, deviner même, dans la manière de tousser des personnes, leurs vices ou leurs faiblesses. Ainsi, quelque enrhumé que soit un homme aimable, il ne toussera jamais comme un brutal, un sot ou un égoïste. L'homme impérieux, indigné de subir quelque chose qui le domine, s'en vengera en assommant les autres. Il toussera avec acharnement et en aveuglant ses malheureux voisins. Je connais des hommes de ce tempérament qui ne peuvent supporter un rhume avec patience. Us l'irritent et l'agacent en toussant avec colère, avec fureur. Que le ciel, pour notre repos, nous garde de les voir s'enrhumer souvent.
Je ne finirai pas sans citer la toux des amoureux. I! en estj en effet, qui no s'abordent ja-
mais sans tousser. C'est le résultat d'un mouvement nerveux qui se traduit par la pâleur chez les uns, la rougeur chez les autres et quelquefois par des frémissements intérieurs qui offriraient à la psychologie plus d'un sujet de méditation.
Il est encore une toux, involontaire sans être maladive, qui est bien la plus intéressante de toutes peut-être : c'est la toux d'émotion Celleci a toutes mes s;\ mpathies, et pour cause !
Observons donc les toux autour de nous. Tant de gens portent un faux visage, même en carême, qu'il ne faut négliger aucun moyen de lire dans les cœurs et de déchirer les masques.