SIMPLE RAPPROCHEMENT
En comparant la poésie antique à celle de de nos jours, on est frappé de la différence profonde qui existe entre elles. Les épopées homériques et virgiliennes semblent être et sont en réalité le tableau grandiose et fidèle des mœurs de toute une civilisation, la peinture des luttes, des fêtes, des croyances religieuses, en un mot delà vie des peuples de l'antiquité. Nos poèmes à nous, ne sont plus que l'expression des souffrances ou des ivresses du poète qui les écrit. Tandis que les premières peuvent être considérées comme les magnifiques testaments de la Grèce et de Rome, testaments dans les-
quels ces nations nous ont légué leur histoire et leur esprit, les seconds ne sont qu'une sorte de journal des doutes, des aspirations fiévreuses ou des joies intimes d'un individu. Dans les premières enfin, c'est un peuple tout entier qui parle à la postérité par la lyre du poète en l'âme duquel il se résume; dans les seconds, c'est le poète seul qui parle de lui au peuple, la plupart du temps indifférent à bon droit à ses strophes exclusives et égoïstes. Aussi, les rapsodes antiques , ayant à leur disposition d'immenses matériaux et une inspiration sans fin qui leur venait de la grandeur même de leur tache, nous ont laissé des monuments qui, par leurs proportions et leur solidité, ont défié les siècles de barbarie venus après eux ; et auxquels l'immortalité est définitivement acquise.
Au lieu de pareils monuments, nos poètes, ne cherchant leur inspiration et leurs matériaux qu'en eux-mêmes, ont bien vite épuisé leurs ressources personnelles. Ils ne nous ont donné que des élégies, des odes ou des méditations, sans plan d'ensemble, sans lien apparent, .-ans unité, sans ampleur dans les proportions
et différant entre elles de sentiment et de forme T selon le caprice du moment qui les a inspirées.
Certes, ce n'est pas à moi de critiquer ce fait, dont j'ai, pour ma part, subi complètement l'influence et dont , dans ma sphère très obscure, j'ai personnellement suivi l'entraînement. Mais j'ai été amené souvent à le constater, autant dans notre poésie épique que dans notre poésie dramatique qui présente les mêmes caractères. Et je me suis demandé chaque fois, avec quelque perplexité, je l'avoue, quel accueil la postérité réservera aux productions de la littérature contemporaine, si multipliées et si diverses, qu'aucun lien profond d'aucune sorte ne relie plus et que le vent de l'indifférence ou du scepticisme disperse, à peine écloses, vers le grand courant de l'oubli.
Nous savons de quel intérêt et de quelle utilité ont été pour nous les magnifiques épopées antiques où sont venus se mêler, sans s'y confondre, tous les éléments de vie et de prospérité des peuples qu'elles personnifient. Pouvonsnous croire sérieusement que nos travaux seront, pour l'avenir, d'une utilité et d'un intérêt aussi grands que les épopées antiques l'ont été
pour nous? Il n'y a pas lieu de l'espérer. La postérité cherchera en vain dans notre littérature, si elle arrive jusqu'à elle, l'écho du bruit que notre siècle a fait dans l'éternité. Elle n'y trouvera que les doutes, les larmes, la vanité, les terreurs, les amours ou les haines des individus : nos personnalités enfin. Et si tous ces éléments épars contiennent en eux le germe d'une odyssée quelconque, il faudra bien un tel esprit de synthèse pour la dégager du chaos tumultueux de nos passions, pour en construire le monument que nous n'avons pas su élever, faute d'un de ces puissants et sublimes architectes qui ont donné à l'Inde les Védas) au peuple juif, la Bible et les Prophètes, au Christianisme, les Evangiles, à la Grèce, Ylliade et Y Odyssée, à Rome, Y Enéide, à l'Italie, la Divine Comédie et la Jérusalem délivrée, au Portugal, les Lusiades, etc., etc.
Ceux-là connaissaient et possédaient tout aussi bien que nous le sentiment de la poésie intime et personnelle : leurs œuvres en font foi et nul ne songe, certes, à le leur contester.
Mais ce sentiment ne constituait pas exclusivement leur génie, comme chez les poètes mo-
dernes. Il n'en était, au contraire, qu'une face brillante, il n'était qu'un accord dans l'harmonie de l'ensemble qu'ils embrassaient , qu'une corde de leur lyre, pour ainsi dire universelle.
Les grands poètes antiques, en un mot, ont été les échos de leur siècle, de leur nation : les échos de l'humanité. Les poètes contemporains sont les échos d'eux-mêmes. Et s'ils peignent quelques-unes des joies et des souffrances de leur temps, ce n'est pas parce qu'ils écoutent chanter les unes ou pleurer les autres autour d'eux ; c'est uniquement parce qu'ils en sont heureux ou qu'ils en souffrent personnellement.
Au lieu de résumer en eux leur siècle, ils semblent vouloir s'imposer à lui et le dominer de leur individualité fanfaronne ou maladive. De là, la froideur et l'éloignement des foules pour les poètes, de là, l'isolement de ceux-ci et les jugements sévères que la postérité portera sur leurs œuvres.
ÀZÉLÂ ou la beauté
11 y avait une fois dans un pays lointain, si lointain qu'on ne le trouvait sur aucune carte de géographie, un jeune roi si beau, si beau que le soleil était jaloux de lui. Sa mère, tout naturellement, l'aimait à la folie et ne désirait rien tant que de le marier; mais elle voulait lui faire épouser la plus belle fille du monde, afin, disait-elle, d'avoir des petits-fils encore plus beaux que leur père.
Elle avait, dans ce but, envoyé des ambassadeurs dans tous les pays pour rechercher et pour lui amener les femmes les plus remarquable?. Pendant ce temps, elle avait tant et
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tant parlé à son fils de sa beauté, elle lui avait tellement rempli la tête de toutes ses folles idées, que le pauvre prince n'osait plus regarder une seule femme, dans la crainte de s'éprendre de quelque beauté secondaire, indigne de sa personne et de son rang.
Les ambassadeurs arrivaient cependant.
Ceux-ci amenaient des Yénus chinoises aux pieds microscopiques: ceux-là des femmes jaunes, noires ou rouges. Puis c'étaient de brunes Espagnoles, des Grecques héroïques, des Italiennes passionnées, des Françaises sans taille, tant elles étaient fines, des Allemandes roses, des Anglaises transparentes : enfin tous les trésors que Dieu fit jaillir de la côte d'Adam pour compléter la Création. Certes, cette réunion eût fourni un adorable sérail au prince ; mais les lois et les mœurs de ce pays n'autorisaient les hommes, et même les rois, à n'avoir qu'une seule femme. Or. la difficulté résidait précisément dans le choix à faire entre toutes. Le jeune monarque était fort inquiet; la reinemère était fort irrésolue. Ils ne savaient à quel saint se vouer.
Ils firent assembler, pour sortir d'embarras.
les savants et les philosophes du royaume et leur exposèrent leurs angoisses.
La reine leur dit qu'elle avait eu une vision pendant sa grossesse et qu'une fée lui avait prédit que son fils ne pourrait être heureux qu'avec la plus belle femme du monde. Il n'est pas bien prouvé que la reine eût eu cette vision ; mais elle eût été honteuse d'avouer qu'elle se donnait tant de mal pour satisfaire son caprice maternel.
Les savants s'inclinèrent, (les rois étaient fort respectés en ce temps-là,) et demandèrent à voir les femmes amenées par les ambassadeurs, pour décider quelle était la plus belle de la collection. A la suite d'un long et scrupuleux examen, ils tinrent un grand conseil et chacun fit un beau discours pour prouver qu'il avait seul raison et que ses collègues avaient tort. Le président d'âge détestait les beautés modernes, parce qu'il avait passé sa vie dans l'étude de l'antiquité, en compagnie de momies qu'il avait extraites à grands frais des nécropoles égyptiennes. Il avait lu, je ne sais où, une description exacte de la belle Hélène et ne trouvant pas de femme semblable à madame
Ménélas, il déclara que le roi devait attendre. Un autre pourtant adorait les brunes et lui conseillait une Espagnole. Mais survenait un brun qui prétendait que l'Espagnole était affreuse et que le roi ne pouvait épouser qu'une blonde et diaphane Anglaise. Bref, ils remplirent si consciencieusement leur rôle de savants, ils disputèrent et crièrent si bien sans s'entendre, citèrent tant de grec, de latin, de chinois, d'arabe et de sanscrit, invoquèrent tant d'auteurs et tant de sentences, que le pauvre prince rentra dans son palais avec une migraine épouvantable et ne voulut plus, de quelques jours, penser à ce malheureux choix.
Pourtant, comme il fallait se décider, il .dit un soir à sa mère : « Oh ! que nous avons été fous de nous en remettre au jugement des savants en pareille matière ! nous avions oublié, ma mère, que rien n'est bête au monde comme un savant quand il s'agit de femmes et d'amour. Que voulez-vous que ces gens-ià comprennent en dehors des préoccupations qui les absorbent? Appelez, au contraire, les amants de la beauté, les artistes, les peintres et les sculpteurs. Ceux-là sont les adorateurs de la forme
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et ils sauront bien découvrir la perfection dans sa manifestation matérielle. »
On convoqua donc les artistes.
Mais ce fut bien pire alors ! Quels combats ils se livrèrent sous les yeux de l'infortuné prince! L'un adorait les vierges de Raphaël; il avait raison en cela, mais son tort était de n'en pas trouver de vivante. L'autre voulait une bacchante, une vierge folle. Un autre idolâtrait les couleurs chaudes et ne voyait la beauté que sous un front orangé et des joues pourprées. Un autre vantait les yeux d'azur et la peau blanche. Ce furent les mêmes orages, les mêmes tiraillements, la même confusion. Le i;oi fut bien malade ce jour-là. C'était plus que de la migraine, c'était presque une congestion cérébrale.
Dès qu'il fut rétabli, il se dit : « Bon ! j'ai oublié les poètes. L^s poètes parlent si bien de la beauté qu'ils ne manqueront pas de la découvrir et de s'agenouiller devant elle, car la beauté c'est la divinité pour cette race d'hommes dont le cœur, comme la parole, a quelque chose de céleste. »
Mais il éprouva avec les poètes une désillu-
sion aussi profonde qu'avec les savants et les artistes. Chacun avait son idéal, sa Laure. sa Béatrix, son Elvire, que sais-je ? sa Marguerite! Tous proclamèrent la plus belle celle qui se rapprochait le plus du t}-pe rêvé. Toutes ces femmes enfin furent choisies par quelqu'un et nulle, comme le roi le voulait, ne le fut par tous.
Aussi ses nuits devinrent-elles sans sommeil et ses jours sans repos. Rien ne l'amusait plus: il maigrissait. C'était pitié! Il ne savait plus que faire d'une existence qu'il avait vouée à cette idée impossible de s'unir, lui le plus bel homme, a la plus belle femme, et de montrer à l'admiration de ses peuples ce double chefd'œuvre de Dieu complété par l'hymen.
Après plusieurs nuits d'insomnie et de dëcou. ragement, il se dit un matin : « Si je demandais aux femmes? » — Il avait été si malheureux après la réunion des savants ; si accablé d'odes, de sonnets, de ballades et de madrigaux après celle des poètes, qu'il finit par en arriver à cette dernière pensée. Mais il voulut interroger chaque femme en particulier; car, se dit-il, si nous, hommes, qui sommes la sagesse, la raison, le m 7
génie personnifiés; si nous, les rois de la Création, nous ne pouvons nous entendre et nous mettre d'accord sur ce point, qu'arrivera-t-il, grand Dieu ! si je mets en présence tous ces amours-propres, toutes ces faiblesses, toutes ces rivalités, toutes cespassions, tout ce monde d'esprits subalternes et jaloux?
Que les femmes de tous les pays pardonnent à ce jeune roi un pareil déraisonnement : il n'était pas majeur. Puis, il avait lu beaucoup de livres de philosophie et il avait étudié les lois. Or, en voyant la part que les législateurs y avaient faite aux femmes, il jugeait celles-ci par analogie, ou par induction si vous aimez mieux. Yous savez, d'ailleurs, qu'il vivait toujours loin du sexe aimable, dans la crainte de devenir amoureux de quelque beauté inférieure et de manquer ainsi sa destinée.
Il donna donc un grand et splendide bal où il réunit toutes les nobles dames de sa cour et toutes les femmes qu'on lui avait amenées. Puis, il s'approcha de l'une d'elles et se mit à parler de la beauté des autres femmes. Mais quelle ne fut pas sa surprise! Son interlocutrice, qui avait d'abord convenu avec lui que celle-ci où
celle-là était fort belle, finissait toujours par lui faire découvrir chez toutes des défauts ou des vices qui les rendaient affreuses. Elle faisait bien une réserve sur elle-même et laissait entrevoir une grâce ou une qualité en elle à mesure qu'elle découvrait une imperfection chez sa voisine ; mais dès que le roi allait consulter les autres femmes sur la dernière qui lui avait parlé, on lui prouvait que celle-ci était encore la pire de toutes. « Bon, se dit-il à la fin, au moins mes savants trouvaient chacun une femme de leur goût, tandis qu'ici, toutes prétendent être la perle des belles et toutes me prouvent qu'elles ne le sont qu'à leurs propres yeux. 0 mon Dieu! mon Dieu ! que faire? »
Et il s'en alla désespéré dans ses jardins. Il eût volontiers dit à la rose qui se balançait fière et royale sur sa tige : « 0 toi, la plus belle des fleurs, dis-moi la plus belle des femmes ? » Mais ses yeux s'arrêtaient sur un lis éclatant et il se demandait si le cœur pourpré de la rose était réellement plus beau que la robe immaculée du lis. Puis toutes les autres fleurs étalaient leurs couleurs brillantes, leurs pétales embaumés, leurs doux calices que la brise des
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nuits emplit de miel et de rosée. Et toutes semblaient à Fenvi lui reprocher la moindre préférence pour l'une d'elles. Et comme le jeune prince adorait les fleurs, il était prêt à se jeter à genoux devant elles et à s'écrier: « Pardonnez-moi! vous êtes toutes également belles, également aimées et je n'ai pas fait de choix entre vous. »
Et il rentra plus désolé que jamais.
Il demanda aussi conseil à la lune et aux planètes; mais la lune et les planètes ne répondirent pas. Les constellations avaient même l'air de se moquer de lui. Au moment où une étoile lui paraissait plus grande, plus lumineuse et partant plus belle que les autres et où il se promettait de se faire dire, par son astrologue, à laquelle de toutes les femmes cette étoile était attachée, des milliards d'autres étoiles brillaient, brillaient tout-à-coup comme des épingles de diamant qui lui seraient entrées dans les prunelles. Il fermait les yeux précipitamment , mais quand il les rouvrait l'étoile bien-aimée avait disparu ou s'était confondue dans l'essaim de ses sœurs célestes. Décidément le malheur du prince allait le rendre fou, Sa
mère n'était pas sans inquiétudes sérieuses pour sa vie.
Quand on a tout essayé, tout épuisé et que le cas est bien désespéré, on finit par où Ton aurait dû commencer : on pense à Dieu. Ainsi fit le prince. 11 se mit à genoux un soir, après avoir regardé coucher le soleil. Il pria et pleura longtemps. En se relevant, calmé par cette effusion de larmes, il avisa un vieil ermite qui regagnait à pas lents une petite cabane au versant de la colline. « Oh! se dit le prince, qui sait si ce saint homme ne me donnerait pas un salutaire conseil? »
Et il suivit le solitaire.
Or, cet ermite avait une grande réputation de sagesse, parce qu'il vivait seul, parlait peu ; -que lorsqu'un malheureux venait à lui, il écoutait patiemment dix fois, vingt fois le récit de sa peine et que si quelque rare parole s'exhalait de ses lèvres, c'était pour consoler les douleurs qu'on venait lui confier et non pour les irriter comme le font maladroitement les gens qui n'ont pas souffert.
Le jeune roi le trouva assis au pied d'un chêne centenaire, occupé à égrener un long ro-
saire. Il lui conta tout ce qui lui était arrivé. Le bon solitaire ne l'interrompit pas ; il ne lui dit pas que son infortune était la faute de sa mère et la sienne ; il ne lui fit pas de dissertation pour lui prouver que la beauté absolue n'existe pas et que l'idéal , comme le règne de Dieu, n'est pas de ce monde; mais il lui dit ces mots que le prince recueillit avec une avidité respectueuse :
« La beauté est dans les yeux de celui qui « aime et sur le front de celle qui est aimée. « Retourne au palais, vis parmi les femmes. c( Regarde-les bien toutes et celle-là sera la a plus belle qui sera aimée de toi. »
Le prince ne comprit pas bien d'abord cet oracle. Il crut que l'ermite lui avait dit que celle qu'il aimerait le plus deviendrait la plus belle. — Voilà qui est parler, se dit-il, ce sera vite fait! Et moi qui me privais de regarder les femmes, tant j'avais peur de m'éprendre de l'une d'elles avant d'avoir trouvé la plus jolie, tant je craignais qu'un sot amour ne m'empéchàt de contenter ma mère ! Je vais, sans faute, devenir amoureux demain ou même ce soir. Et pourquoi pas tout de suite ?
Puis, tout en cheminant, il se dit encore : qui sait si je ne le suis pas déjà quelque peu? Voyons, cherchons bien. — Et il cherchait, en effet, avec une conscience toute royale. Or. dans ce pays-là, les rois étaient des modèles de conscience et des types de sincérité. On dit que les temps sont bien changés depuis!...
Il eut beau chercher : il ne se trouva épris d'aucune de ces belles figures passionnées que ses ambassadeurs avaient fait défiler devant lui. La seule femme au souvenir de laquelle il ne resta pas indifférent fut une chère et douce petite fille qui avait été sa sœur de lait et qui se nommait Àzéla. Mais celle-là n'était pas belle à être épousée. Elle était si naïve, si bonne et si modeste, qu'au palais personne ne l'avait encore remarquée. Le jeune prince se rappela avec attendrissement combien Azéla lui avait, dans une foule de circonstances, donné d'utiles conseils, combien elle l'avait plaint et combien elle avait pleuré lorsqu'il avait failli mourir à la suite du conseil tenu par les artistes ; combien elle savait le consoler et l'égayer lorsque son peuple ou ses ministres l'avaient tant ennuvé. Oh ! si le solitaire était sorcier, s'écria-
t-il ; si j'avais le pouvoir de rendre Azéla la plus belle, je sens que je l'aimerais. Après tout, ajoutait-il, si j'ai bien compris la parole de l'ermite, ne suffit-il pas que je l'aime pour qu'elle devienne sans rivale?
Il en rêva toute la nuit: puis, le lendemain, il revit Azéla. Bravo! pensa-t-il, cela ne va pas si mal déjà. Azéla est mieux qu'hier. Ses yeux sont bien encore un peu petits , mais ils sont doux et spirituels. D'ailleurs, mon amour les agrandira. Azéla est pâle, mais cette pâleur lui sied à ravir et lui donne un air d'adorable mélancolie. Sa bouche est grande, mais ce défaut, si c'en est un, lui donne ce sourire ouvert et franc qui va au cœur.
Enchanté du résultat de cet examen, il prit Azéla par la main et l'emmena dans le jardin du palais, tandis que le soleil de midi dorait les cimes voisines, que les cigales chantaient dans le feuillage et que la campagne muette semblait adresser à Dieu une prière mentale, toute d'amour, de reconnaissance et d'adoration.
— Azéla, lui dit le prince, si je n'étais pas roi, si ma mère n'avait pas conçu la folle idée,.
(remarquez qu'il disait la folle idée) de me marier à la plus belle femme du monde, si enfin, j'étais un simple mortel, si j'étais libre et si je t'aimais, dis, Azéla, m'aimerais-tu?
Azéla baissa la tête ; puis, après un long silence, elle releva vers le prince ses yeux inondés de larmes et lui dit d'une voix si tremblante et si émue qu'il l'entendit à peine : — « Tu me le demandes ? »
A ces mots, elle lui parut si belle qu'il crut que le ciel l'avait exaucé. Il se précipita à ses genoux et s'écria : « Oh merci ! merci mon Dieu î la voilà celle que vous me destiniez. Je l'ai aimée, et selon la parole de Termite, le miracle s'est accompli. C'est Azéla qui est kl plus belle, n
Et le prince courut raconter à la reine-mère tout ce qui s'était passé. Je vous laisse à penser le bruit qu'elle fit et le désespoir qui s'empara d'elle. Azéla, en effet, n'avait pas changé : elle avait toujours de petits yeux, une bouche grande et une pâleur qui eût fait parfois douter de sa santé.
La pauvre mère se jeta tout en pleurs aux pieds du roi. Il ne la releva pas. Il lui soutint,
avec la logique terrible de l'amour, que depuis qu'il aimait Azéla, celle-ci était réellement devenue la plus belle des femmes.
La reine, furieuse, assembla les savants et leur dit qu'ils étaient des ânes. La vérité, comme nous Pavons dit tout-à-Fheure, parle parfois par la bouche des rois. Elle réunit les peintres, les poètes et les sculpteurs et les traita également de fousr de rêveurs, de maniaques et finalement d'imbécilles. Eiîe fit comparaître toutes les femmes que le roi avait consultées et les chassa de son empire. Pour comble de malheur , lorsque le solitaire, sur qui la reine comptait encore pour faire revenir le roi de sa folie, vint dire à ce dernier qu'il s'était mépris sur le sens de ses paroles, le roi lui répondit avec l'arrogance de la conviction : « Mon père, votre prophétie s'est accomplie. La beauté d'Azéla est maintenant dans mes yeux et dans mon cœur et je saurai l'y garder à l'abri de toutes les tentatives qu'on fera pour l'en arracher. »
Le dénoûment que la mère avait prévu et redouté ne se fit pas attendre. Après avoir contemplé Âzéla tout un jour, le prince lui dit
Je soir : « Nous étions tous aveugles , mon Azéla. Tu as toujours été belle, la plus belle de toutes. Je m'en souviens maintenant et je ne sais pas comment tous ne l'ont pas proclamé dès le premier jour. »
Et il l'épousa, et la pauvre reine-mère en mourut de chagrin. Mais comme Azéla avait pris le titre de reine en devenant la femme du prince, ses fidèles sujets, tout en ayant l'air de pleurer la reine morte purent crier, comme cela se pratique encore de nos jours : « Vive la reine ! »
L'histoire ne dit pas si les enfants de ce royal couple furent beaux.
La morale de ce petit conte est toute dans cette maxime du vieil ermite de ce temps-là : à savoir que la beauté absolue n'est pas plus de ce monde que l'idéal, et qu'il est absurde et môme coupable d'user sa santé et sa vie à la poursuite de l'impossible, lorsque nous pouvons être si heureux avec les biens que Dieu a daigné mettre à notre portée.