LA SAINT-JEAN
En aucun lieu du monde chrétien, le blond p récurseur du Christ n'est plus dignement fêté que dans le Midi de la France. Dans chaque ville, une église est consacrée à saint Jean. Cette église baptise de son nom la place sur laquelle elle s'élève et c'est au milieu de cette place qu'on brûle, le soir du 23 juin, le feu de Saint- Jean.
A la nuit, une troupe turbulente d'enfants se réunit, armée de torches de résine, devant l'hêtel-de-ville pour escorter les autorités municipales. Celles-ci, sergents de ville en grande
tenue, tambourins et musique militaire entête, se dirigent processionnellement vers là place Saint-Jean. Une compagnie de pompiers et une compagnie d'infanterie stationnent sur la place depuis le coucher du soleil ; la première doit contenir le feu ; la seconde contient la foule. Et ce n'est pas la seconde qui a le moins à faire!
Or. ce feu n'est rien moins qu'une immense pyramide de sarments secs, étagée et couronnée d'une profusion de petits pavillons tricolores. La foule, c'est toute la ville.
Au moment où le cortège débouche sur la place , les tambours battent aux champs, les portes de l'église s'ouvrent et les prêtres viennent donner à la fête municipale la consécration de la religion.
Après la bénédiction du feu, qui a lieu immédiatement, le sous-préfet ou le maire saisit cérémonieusement une torche que lui présente un jeune et bel enfant, vêtu en saint Jean, y compris l'agneau blanc et la houlettte aux faveurs roses, et la jette parmi les sarments qui ne tardent pas à s'embraser.
Dès ce moment, les autorités n'ont plus rien à faire autour du feu, à moins d'y rôtir. Elles
reviennent à la mairie au bruit des tambourins et des fanfares et font place aux pompiers qui modèrent les progrès rapides de la flamme.
Chacun se précipite alors vers le feu pour dérober à l'incendie les petits pavillons tricolores considérés comme des reliques depuis que le feu a été béni, et les malins pompiers, sous prétexte d'arroser le brasier, inondent la foule de torrents d'eau. Du reste, cette foule, composée presque exclusivement de marins, accueille avec enthousiasme ce déluge improvisé qui lui rappelle l'élément sur lequel elle vit et qu'elle aime de toute la puissance de l'habitude.
Lorsque le feu a projeté ses dernières lueurs sur la rade, où elles courent comme des frissons sur un épiderme humain, à bord de tous les navires, dans toutes les rues, par toutes les fenêtres, par tous les sabords jaillissent des cascades d'eau qui retombent bruyamment sur la tête des promeneurs. Après la fête du feu vient la fête de l'eau : les extrêmes se touchent. Le maire lui-même, en retournant à l'hôtelde -ville, n'est jamais complètement exempt d'immersion. Les jeunes filles, armées de carafes et de gargoulettes africaines, se poursui-
vent pour s'arroser comme de belles fleurs, et malheur au passant misanthrope qui, ce soir-là, se révolterait contre quelques gouttes d'eau égarées sur son chef vénérable. Car les seaux pleins l'envelopperaient d'une véritable cataracte jusqu'à sa demeure, sans que le moindre agent de police osât se montrer pour le protéger.
Et Dieu sait si les seaux ont beau jeu dans des villes comme Toulon et Marseille, placées entre les sources d'eau douce qui descendent des montagnes du littoral, et la Méditerranée qui baigne les pieds des édifices de ses vagues salées.
Autrefois, l'honneur d'embraser le bûcher était réservé au clergé. Depuis 1793, cet honneur est resté l'apanage des autorités civiles.
Je ne -puis rien dire sur l'origine du feu de Saint-Jean. J'éprouve une invincible répugnance à fouiller nos archives pleines de poussière et de ténèbres. J'ai, d'ailleurs, la conviction que je les consulterais vainement sur ce poétique sujet. Il me suffit que cette fête soit célébrée avec enthousiasme par le peuple pour que je m'y associe et que je l'applaudisse.
De vieux marins m'ont affirmé qu'elle avait été instituée par les Orientaux, chez qui la peste cessait ses ravages annuels vers le 24 juin. Ils m'ont cité, à l'appui de cette opinion, le proverbe sabir des Turcs : San Jouan venir, cjandoufV andar ; c'est-à-dire : quand Saint-Jean arrive, la peste s'en va. Une croyance beaucoup plus touchante est celle qui fait de ce feu un symbole matériel de la lumière divine incarnée dans Jésus, dont l'évangéliste de Pathmes fut le précurseur.
Mais pourquoi nous creuser inutilement la tête pour découvrir le berceau de cette gracieuse tradition, perdue dans la nuit du passé? Ne nous ramène-t-elle pas l'été, le soleil, les beaux jours, les nuits heureuses, les flots calmés ? Laissons-nous donc gagner par la joie de ce bon et brave peuple qui se contente de savoir que tout bonheur lui vient de Dieu, et ne nous obstinons pas, pour savourer un beau fruit, à chercher quel soleil nous l'a mûri ni de quel arbre il nous est tombé.