A DÉRANGER
Maître, quand l'âme, lyre humaine, Au poétique ciel devenu ton domaine, Vole ardente, pareille au soleil, dieu du jour, Afin d'y conquérir ton paternel amour ; Quand le génie enfant, l'aile à peine étendue, La harpe en main, s'abat à les genoux, tu dois Diriger son essor à travers l'étendue ; Tu dois, pour l'inspirer, sur ta harpe tendue,
Guider ses inhabiles doigts.
Car plus d'un poète s'égare.
Plus d'un glorieux barde, hélas ! nouvel Icare,
Après avoir nagé dans le ciel irisé.
Sans ailes, sur le sol, tomba chauve et brisé. Car de divines voix, par les vices tuées. Ont ici-bas laissé leur hymne inaclievé : Et bien d'autres, après s'être constituées Les Memnon du Seigneur, se sont prostituées Aux richesses du réprouvé.
Maître, je t'ai pris pour modèle.
Les orages humains peuvent à tire-d'aile S'étendre dans mes cieux et tonner sur mon front ; Ils peuvent m'abreuver d'ironie et d'affront Ces hommes qui voudraient terrasser dans Tarène Tout cœur de barde libre, au sein du peuple éclos : Je suis sourd, comme Ulysse, à leur voix de sirène ; Et ma douce nacelle, à la frêle carène,
Vogue bien loin de leurs brûlots.
Toutes les douleurs de la vie, La soif de l'idéal toujours inassouvie.
L'esclavage, l'exil, les forfaits, les remords. Les peuples pressurés, des rois rongeant le mors ; li'enfant qui meurt avant de vivre, Tespérance Dont le but fuit, pareil au mirage trompeur ; Les vertus dont on rit, les tyrans qu'on encense, La sainte illusion qui laisse un vide immense Lorsqu'elle déserte le cœur, II 6
Rien ne glacera mon délire ; Car mon enthousiasme est saint, car Dieu m'inspire ; Car je chante le peuple, et je trouve dans lui Le phare du bonheur qui sur mon aube a lui. Car le peuple, ô mon maître, est le berceau sublime Des plus grandes vertus, des plus grandes douleurs ; Car il faut réchauffer tout cœur pusillanime. Il faut jeter la boue et l'anathème au crime^
Guérir les maux, tarir les pleurs !
Oh ! lorsque mes jeunes années Buvaient comme un doux miel leurs heures fortunées. Quand le sommeil, alors que le jour s'achevait, De songes d'avenir parfumait mon chevet, Qui m'aurait dit qu'un jour la belle mélodie De tes chants immortels m'eût ainsi fait rêver, Que ton génie eût lui, soleil qui s'irradie, A mes yeux éblouis, et que ma voix hardie
Osât jusqu'à toi s'élever ?
Parmi les ouvriers, ô maître !
J'appris à t'admirer avant de te connaître. A tes mâles chansons, que nous chantions en chœur. L'oubli des maux, la joie, emplissaient notre cœur ; Et tandis que ta gloire émerveillait l'Europe, Que ton nom s'étendait dans l'univers entier.
Ton front, qu'avec orgueil notre amour enveloppe. Recevait les lauriers que te tressait l'échoppe, Et l'encens du poudreux chantier.
J'ai blanchi de sombres alcôves, Où la mort vint chercher des vieillards froids et chauves. Où des mères, hélas ! vinrent per 3re le jour En transmettant leur vie au fruit de leur amour ; Où l'ouvrier mourut de faim et de misère, Où la nouvelle épouse, ange au front velouté Comme le papillon, d'une tendre poussière. Sous des lèvres de feu qu'un long amour altère.
Vit tomber sa virginité.
J'ai bâti de pauvres chaumières Et de riches palais aux coupoles allières ; Mes marteaux ont sapé les gothi^aes couvents Dont les murs, en poussière, ont volé dans les vents. Nomade paria, j'ai porté ma truelle Dans des boudoirs brillants, d'amour tout parfumés. Dans plus d'ane taverne où la joie étincelle, Où le vin généreux dans la coupe ruisselle,
Dans des galetas enfumés.
J'ai voûté des caves obscures.
Cloué l'ardoise bleue au sommet des toitures ;
J"ai blanchi de.> prisons et d'infects hôpitaux. J'ai découpé l'aconthe aux plafonds des châteaux ; ^lais dans tous les plaisirs que le travail me donne. Dans toutes les douleurs qu'il me fait éprouver, Toujours ta sainte voix dans mon âme résonne ; Toujours dans mes bras forts le sang court et bouillonne. Rien encor n'a pu m'énerver.
Car je l'entends, ô mon prophète î Dire à mon cœur : Travaille, et tu seras poète. Ou'importe la misère à qui veut parvenir ? J*^t puis tu m'entretiens de joie et d'avenir; Tu me dis qu'en mes mains le ciel mit une lyre D'où de sublimes chants tendent à s'envoler ; Ouc c^s sublimes cliants que ma voix ne peut dire Les hommes auraient dû m'apprendre à les écrire.
Afin de les leur révéler.
Oui, jadis ma jeune poitrine 1)1 ûla, comme un volcan, d'une chaleur divine ; Tout mon être, gonflé de généreux orgueil, Crut le ciel sans tempête et la mer sans écueil ; L'espérance dorée, auréole des âmes, Comme le roi du jour pourpre les hauts sommets. Sur mon front de seize ans faisait briller ses flammes; M;iis l'océan des maux, en agitant ses lames.
Éteignit ce feu pour jamais !
Pourtant, quand le vent de !a grève Le soir, vers les rochers monte comme une sève, Et m'apporte les chants de patrie et d'amour Des matelots lointains priant pour le retour ; Lorsque le cap aigu s'effde en silhouettes, Lorsque nos flots lascifs, par nos monts abrités. Font mousser dans les airs leurs neigeuses aigrettes ; Et que leur doux sillon ressemble à ce^ fossettes
Qu'en riant montrent les beautés ;
Ou bien quand la lame fracasse La falaise livide où l'ouragan s'entasse ; Quand dans l'onde, naguère aussi calme que Dieu, L'éclair rouge zigzague en couleuvres de feu, Qu'on voit se hérisser les flots aux. blanches cimes. Et que la mer, hurlant d'effroyables sanglots. Pour assouvir la faim de ses pâles abîmes Engloutit dans ses flancs presque autant de victimes
Que ce qu'elle roule de flots ;
Alors le feu sacré me brûle. Un fluide électrique en mes veines circule, Et mon cœur, qui s'ébranle au choc des éléments, Jouit de leur triomphe et souffre leurs tourments ; Et je tremble d'effroi quand la vague, insultée Par l'ouragan qu'exalte un sauvage plaisir.
Se lève exaspérée, implacable, indomptée. Et se renfîe, et blasphème avec des cris d'athée, Jusques à le faire pâlir.
^:aît^e, que sur ma brune joue Le cliar àa riche fasse éclabousser la boue ; Que la misère, aux jours sans travail de l'hiver. Me fasse du besoin sentir le dard amer ; Que le mistral, qui siffle en charriant les glaces. Et s'engouffre en râlant dans nos chantiers sans loits. Fasse saigner nos doigts sillonnés de crevasses. Et tende sur nos cœurs, si forts et si vivaces.
Le deuil qu'il lend au fond des bois ;
Toujours mon ame rajeunie Par ces quatre foyers d'où nous vient le génie. Le peuple, Béranger, l'Océan, le ciel bleu. Exhalera sa vie on cantiques de feu.
Toujours, Maître, toujours dans nos soirs de silence. Dans ceux où l'ouragan met la mer aux abois. Au nom des ouvriers, des guerriers de la France, Au nom du monde entier dont tu fonds la souffrance.
Tu seras béni par ma voix.