OSSIAN
Ruines de Selma que les glaciers recèlent. Où les nuages noirs et les ans s'amoncèlent ; Où, (les rochers géants qui nous barrent le Nord, Le souffle du printemps emporte Tavalanche, Comme on voit des vieillards la chevelure blanche S'envoler au vent de la mort ;
Lange des souvenirs sur vous vient de descendre; Ses pieds, de vos tombeaux, font voltiger la cendre,
Il impose silence aux flots de TOcéan, Et de ces monts glacés, ensablés dans les grèves, J'ai vu, la liarpe en main, le front voilé de rêves. Se lever Tombre d'Ossian.
01 1 ! pourquoi déserter ta glorieuse tombe ? Sur ces rocs monstrueux dont la tête surplombe. Pourquoi viens-tu gémir, transfuge du trépas? Le silence régnait sur ce sol des poètes. Et l«.s sapins, les flots, et les barpes muettes Tressaillent au bruit de tes pas !
Ah ! c'est que le cercueil te pèse, El tu viens combattre les vents ; Et l'Océan, que rien n'apaise.
T'oppose encor ses flots mouvants ; Et toi, l'œil rayonnant de flammes.
Tu repousses l'assaut des lames :
Et tes étincelants héros S'élancent de leurs lits funèbres.
Comme brillent, dans les ténèbres, Les glaives ({u'on sort des fourreaux.
Viens-tu recommencer la bataille sanglante Où Fingal, comme un roc brisé par la tourmente, Sur le penchant des monts roulait avec fureur ; Où;, quand tes bataillons, dans les plaines immenses. Secouaient tout-à-coup leurs crinières de lances, L'ennemi défaillait d'horreur ;
Où tes guerriers blessés, s'étaj^ant à des chênes. Mouraient en combattant sans souffrir que des chaînes. Comme un serpent de fer, étreignissent leur flanc ; Et saluant de loin leur patrie et leur mère. Regardaient d'un œil sec, par leur blessure amère Couler leur vie avec leur sam !
(}\x souvent, quand le soir brunissait les collines. Qu'on entendait tomber les sources cristallines. En écharpes d'azur, dans le profond torrent. L'ennemi te laissait seul, maître de la plaine. Comme un roc que la mer, lorsque Dieu la refrène. Laisse à sec en se retirant ?
Viens -tu, génie éclos dans le flanc des tempêtes, Enjamber de tes monts les colossales tètes, Runipre à coups de talon le sein des lacs gelés ? Vcu\-tu, cariatide aux robustes épaules,
Soutenir, soulever tes cieux voisins des pôles. Tes cieux, de glaçons crénelés ?
Illuminant tes nuits de sanglantes aurores, Fais- tu s'entre-choquer les rouges météores D'où tes nobles aïeux te parlaient dans les airs ? Yiens-tu, des lacs brumeux encaissés de ravines, Délivrer les guerriers que vos harpes divines Oublièrent dans leurs concerts?
Viens- tu recommencer ces fêles homériques. Où le barde, enlonnant ses hymnes héroïques. Inondait tous les cœurs d'un belliqueux frisson ; Où la cognée en main, dans vos forets prochaines. Pour servir de flambeaux vous élaguiez cent chênes Qui s'embrasaient à l'unisson ?
Où toutes les voix inspirées Célébraient la gloire et l'amour.
Où l'herbe des tombes sacrées S'arrosait de pleurs chaque jour ; Où les vierges immaculées Chantaient, de leur pudeur voilées, Leurs amants de lauriers couverts :
Comme la mer d'ivresse écume
Sous son voile flottant de brume Quand le jour dore ses flots verts ?
Oh î ces temps étaient beaux ! alors vos nobles chasses Faisaient fondre et craquer les plus épaisses glac:s î Suspendant aux plafonds vos larges boucliers Comme Dieu sous le ciel suspend les noirs nuages, Vous cherchiez des périls dans vos forets sauvages, Où fourmillaient les sangliers.
Oh î c'étaient de beaux jours î A la sainte patrie Chacun vouait son àme et son idolâtrie. Vos rois ignoraient l'art de mendier la paix ; Du sang des ennemis la mer pourprait vos grèves : Le choc des boucliers criblés de coups de glaives Faisait trembler vos bois épais.
L'étranger s'asseyant aux banquets de vos fêtes, Barde, n'y venait pas rire de vos défaites, Rougir de sang, de vin, ses drapeaux triomphants. Et, souillant vos beautés, sans pitié pour leurs larmes, Égorgeant la patrie avec vos propres armes. Clouer rignomiûie au front de vos enfants.
Barde ! celle terrible épreuve.
Nous Pavons subie à genoux.
Du fiel dont elle nous abreuve, La coupe est en cor devant nous.
Mais qui dira si les tourmentes N'épurent pas les mers fumantes, Et si des révolutions Le bras qui tue ou qui mutile.
Seigneur ! n est pas de même utile Pour épurer les nations ?
Les seize siècles morts qui dorment sur ta cendre, 0 barde glorieux, sont venus nous apprendre Que les hommes, sevrés de leurs combats mortels. Se doivent au bien-eire, au salut de leurs frères, Et, pour se préserver des tyrans et des guerres. Ce n'est plus qu'à Tamour qu'ils dressent des autels !
C'est qu'il est odieux d'avoir les mains so- 'liées. Les vêtements tachés et les armes rouillées De ce sang fraternel qu'on aurait dii bénir ! C'est qu'enfin dans le sangla liberté se noie, El que c'est un ciment bien mauvais qu'on emploie Pour édifier l'avenir!
Ossian ! si tes mers où la baleine hiverne. Si tes moals désolés dont la vaste caverne Semble boire les flots qu'on y voit s'engouffrer; Si tes champs de lichen, si tes vieilles Orcades, Où le froid, dans leur chute, a glacé les cascades. Où tout semble souffrir, où tout semble pleurer ;
Si tes palais détraits par la froide rafale. Enfin, si tout ce deuil de la terre natale Attristait ton grjnd cœur d'un douloureux effroi , Maître, viens sous nos cieux où les ombres sublimes Des troubadours, tes fils, planent au haut des cimes. L'accueil qu'ils te feront sera digne de toi.
Oh ! viens, carde nos chants Tharmonie est pareille
A celle dont la mer assouidit ton oreille.
Quitte Selma, ^lorven, déserts silencieux.
Où ton orgueilleux cœur de désespoir se brise.
Viens, sur un bl;.nc nuage apporté par la brise,
A tes puissants accords extasier nos cieux î
Viens, tu retrouveras les falaises sauvages, Le flot fumant qui mord le poitrail des rivages. L'ouragan qui parfois désole nos climats.
La mer si redoutée et pourtant si cliorie ;
Ta retrouveras la patrie Avec un beau soleil au lieu de les frimas.
Du trépied solennel où ta gloire l'exhausse. Ton génie, investi d'un divin sacerdoce. Viendra nous commander d'aimer et de bénir ; Et, levant vers le ciel ta main de patriarche ,
Tu dirigeras notre marche Aux cliamps promis où Dieu fait germer l'avenir !