‹ ŒuvresChapitre 41 sur 72 · UNE NUIT SUR L'ATLAS · texte numérisé non relu

UNE NUIT SUR L'ATLAS

A l'heure solennelle où la nuit africaine Couvre la blanche Alger que bombarda Duquesne, Et, du Cap où tonna la voix d'Adamaslor Jusques au Nil sacré, miroir des cités mortes. Déroule au firmament les célestes cohortes De ses astres de flamme et d'or ;

L'Atlas vit s'avancer deux colossales ombres.

L'une, les yeux flétris, les pieds blancs de décombres.

Du linceul des tombeaux en pleurant se drapait.

L'aulre, aux brises des nuils qui dispersent les nues. Déployait fièrement ses belles formes nues Que la nuit seule enveloppait.

Au sommet éclatant du mont qui porte un monde. Mont que le soleil brûle et que la neige inonde, Le désert vit enfin les deux ombres s'unir. Debout sur cet autel qui dans les cieux s'efface, La Mort et le Passé se trouvaient face à face Avec la Vie et l'Avenir.

Et le Passé tourna vers le désert immense Sa tète que du temps outrageait l'inclémence ; Et sa voix réveilla mille échos dans les airs. Car de cette nuit d'or l'haleine était si calme Qu'elle n'inclinait pas la gracieuse palme, Ce panache des dattiers verts.

0 ma plaine embrasée ! ô mon désert austère ! L'infidèle a percé ton antique mystère ; Devant tes profondeurs il n'a pas reculé; Du sang des fils d'Allah la solitude est teinte Et du pied des Chrétiens la î-acrilé^e empieinle " Salit ton sable immaculé.

" Ce n'est plus maintenant qu'à de longs intervalles « Que le vol du sabot des sauvages cavales « Décrit sur ton sein blanc son sillage profond, « Et qu'aux rives du Ml que l'Occident profane, « L'Arabe audacieux conduit la caravane « A travers ton sable sans .fond.

« Tes riches juifs, au lieu de belles concubines, " A leurs bazars mesquins vendent des carabines. « Au milieu des déserts par la terreur saisis, « Craignant les razzias pour leurs lentes chamelles, " Les Arabes errants, brûlés de soif comme elles, «' Ne dorment plus dans l'oasis .

« La dent de tes lions, quand la nuit t'enveloppe, « Ne sait plus déchirer les flancs de l'antilope ; « Tes hôtes ont perdu leurs sanglants appétits ; <« Tu n'entends plus rugir d'amour et d'allégresse " La panthère féroce et la fauve tigresse « Portant la proie à leurs petits.

« Ces monstres, quand la faim dévore leurs entrailles, « N'osent plus de l'Atlas dépasser les murailles. « La peur retient leurs cris captifs dans leui larynx, « Et, toujours décimés, ces troupeaux formidables « Disparaîtront bientôt devant Thomme, semblables « A la race morte des sphynx.

« Que ne sont-ils encor ces beaux jours de silence, « Ces nuits de volupté, d'ivresse et d'indolence « Aux jardins qu'aucun souffle étranger ne souillait ; « Ces soirs où, lorsqu'au ciel le Croissant d'or se lève, « Le Croyant, sur le sol protégé par son glaive^ « Avec amour s'agenouillait !

c Désert qu'à la vengeance un beau soleil anime, « Serais-tu devenu lâche et pusillanime? « Ton siroc, que soufflaient les poumons de l'enfer, « Ne peut-il étouffer cette maudite race, « Lui qui naguère eût pu, dans son vol qui terrasse, « Foudre des poitrines de fer.

« Que ne réveilles-tu, dans l'ombre des tanières, « Tes tigres, tes lions aux puissantes crinières,, « Tes faisceaux de serpents de poisons abreuvés? ' « Que ne vient- elle donc cette ménagerie, « Pour apaiser sa faim changer en boucherie « Les camps où tes fers sont rivés.?

* Car depuis bien des jours, FEurope, ta cadette, '< Mon Afrique ! envers toi de sang et d'or s'endette. ^ Elle t'a tout ravi : ta vieille liberté,. « Tes femmes, tes enfants qu'exploite l'esclavage, « Six mille ans de repos sous la tente sauvage^. « Six mille ans de virginité.

* De ton calice amer tu bois jusqu'à la lie ;

« Il est temps de venger l'affront qui t'humilie.

* Que nul n'insulte plus ton front mâle et cuivré, « Que la foudre du dieu que ta prière encense

« Écrase les Chrétiens et que de leur présence « Ton sein soit enfin délivré.

m Du fleuve oriental dont les mille méandres « Recèlent dans leurs flots des nids de salamandres, « Aux grèves de Bénin que foule l'éléphant ; « Des cendres de Tanger aux cendres de Carthage, « Que l'Arabe soit libre et garde sans partage « Le sol (ju'il aime et qu'il défend î »

Quand cette voix se tut, quand, pâle et sans haleine, Le spectre du Passé s'effaça dans la plaine. Un parfum de vengeance au loin se répandit. Le lion affamé sortit de son repaire.

Et les vieux Musulmans que la haine exaspère Maudirent le Chrétien maudit.

Alors, illuminé du feu dé Fespémnce, L'Avenir étendit ses deUx bras vers la France ; Le docile chameau, couché sur les genoux,

Crul \ oir à l'Orient poindre Faube éclatante, El l'Arabe au front brun, accroupi sous la tente, Tressaillit clans son blanc burnous.

<' A l'œuvre, France, à l'œuvre, ô toi qui, la première <' Reçus (le l'Orient la divine lumière « Dont l'éclat t'inonda de science et de foi. « Cette clarté du ciel, il faut que lu la rendes, « Et pour ta mission tes forces sont si grandes « Que tu ne peux douter de loi !

« A l'œuvre, France ! Dieu bénit qui restitue. « Tu ne peux l'acquitter ni par le fer qui tue, « Ni par ces longs combats dont la vie est l'enjeu. « Répands sur tous l'amour que ton grand peuple couve. <» Il faut qu'au monde entier la France aujourd'hui prouve « Qu'elle est digne du choix de Dieu.

« Sûre de triompher il faut qu'elle commence « Son œuvre de géant ; il faut qu'elle ensemence û D'espérance et d'amour les cœurs qu'elle soumet : « C'est la sécurité, le travail, le bien-être, « Qu'il faut faire accej)ler, qu'il faut faire connaître « Aux fils errants de Mahomet.

« Mais ce rôle divin que tu viens d'entreprendre, " Pour le bien accomplir il faut le bien comprendre. " Si lu dois, sur ce sol où Dieu compte tes pas, '« Donner à tous le pain que le laboureur sème, « 0 France î il faut d'abord n'en pas manquer toi-même, « Et beaucoup des tiens n'en ont pas !

« Et pourtant chaque jour ton active industrie « Arrache des trésors à la terre meurtrie ; « Ton sein est arrosé, par de fécondes eaux ; « 11 ne souffre jamais des ardeurs tropicales, « Et les glaçons du Nord n'enfoncent pas les cales « De tes majestueux vaisseaux !

« Et pourtant le soleil ni les fertiles terres « Ne manquent à la faim de tes fils prolétaires. « Tu n'as pas plus d'enfants que tu n'en peux nourrir ; " Et partout la faim crie, et partout sa voix sombre " Suppute les douleurs, les angoisses sans nombre « Que tu négliges de guérir.

« Ces nomades Bédouins que tu prétends soumettre « Au moins, dans le désert, vivent sans lois ni maître. « Les tourments de la faim ne troublent pas leurs jours, « Car, libres de chercher partout leur nourriture, " Ils la puisent sans cesse aux flancs de la nature, « More qui la donne toujours.

« Eq échange des champs et des fruits qu'ils mûrissent, « Des sauvages troupeaux que les forêts nourrissent, « De ces essaims d'oiseaux fuyant leurs cieux ingrats, « De tous ces biens heureux dont seul le riche est ivre, * As-tu toujours donné le travail qui fait vivre •< A l'homme qui n'a que ses bras?

« Et si, cédant enfin à ton prestige, ô France,. « Ces tribus abjuraient leur antique croyance^ « Quelle religion meilleure que la leur •r Leur donnerais-tu, toi que le doute gangrène, « Pour supporter sans pleurs ces jours où l'homme égrène « Le rosaire de la douleur ?

« 0 France ! celte terre est providentielle ! «< Toute l'Europe attend les yeux fixés sur elle « Qu'il sorte de ses flancs des éléments nouveaux, « Des éléments de vie et de concorde humaine, « Un rayon qui Téclaire, un guide qui la mène « Au but marqué pour ses travaux.

« C'est le point de départ où se groupe le monde, •» Où, comme les torrents vont à la mer profonde « Les aspirations viennent se réunir ; « C'est la crèche du Christ, le berceau de Moïse, •« Le chemin qui conduit à la terre promise. Le marchepied de l'avenir.

« Pcar que llininanité s'y montre triomphante,

• Pour " règne il faut que ta pensëe enfante

• Une : -i^r qu'k tes vœux Dieu promet, « Une religion tonte d'amonr et telle

« Qn'elle pnisse établir nne poix immortelle « £ntre le Christ et Mahomet;

- Une religion féconde ^ universelle,

• Dont le soudain éclat puisse attirer vers elle

• Tous les peuples faussés, sans foi, sans but certain.

• Ces peuples, pour entrer dans la route nouvelle

• N'attendent qu'un soleil qui brille et leur révèle

« Le but voilé de leur destin.

• Alors le grand concours de vos forces unies

• Triplera le pro^luit de vos terres bénies.

« Le doigt de Dieu viendra mar<:[uer sor le cadr^iB « L'heure qoi dans Tamour doit fondre toute haine

• Et qui doit opérer la fusion prochaine

« De r£vangile et dn Koran.

« Alors, adorateurs du Christ et da Prophète,

• Pour faire de la vie une spiendide fête,

• Pour rendre vos liens éterods et ssBCtés^

i Transformés tout-à-coap par un commimbapt^De,

• Vous vous emparerez de ce rêve suprême

« Et vous le réaliserez ! »

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