L'EXPANSION
A AUGt° GARBEIRON
Épanche dans mon sein ta joie et tes angoisses.
Mon cœur a tant souffert lorsque le tien souffrait Que tu l'attristes et le froisses Quand tu lui caches un secret.
Il est, clos à l'œil de l'envie, Au fond du cœur un nid obscur.
L'homme y cache ce que sa vie A de plus triste et de plus pur.
Là, s'endorment nos rêveries Les plus blanches, les plus chéries.
L'amour brisé, l'espoir déçu; Là, le baume que Dieu possède Et qu'il verse à qui l'intercédé Nous alimente à noire insu.
Eh bien ! parfois, bien-aimé frère !
L'invisible esprit du Seigneur Vient visiter ce sanctuaire.
Où nous couvons notre bonheur.
Et quand il trouve le calice Trop plein de maux ou de délice Et prêt à verser par les bords.
Il parle au cœur, le cœur devine, Et l'expansion, clef divine.
Laisse envoler tous ces trésors.
Épanche tes vertus, ces fleurs que tu cultives Avec un soin si tendre, un si profond amour. Car il faut à ces sensitives L'ombre et le soleil tour à tour.
Épanche ta jeunesse. En elle Dieu fait vibrer la grande voix, La muse ardente et solennelle Qui gémit et chante à la fois.
C'est la mélodie inconnue
Qui de Pinfini t'est venue Comme un bel ange au nimbe d*or ; C'est l'inexorable sibylle Qui vient à ta langue nubile Demander sans cesse un essor.
L'expansion c'est, ô poète î
La fleur dont le puissant parfum
Peut ouvrir ta bouche muette ;
Qui de nos deux cœurs n'en fait qu'un ;
Qui l'un à l'autre nous révèle.
Qui vivifie et renouvelle
L'homme brisé qu'il rajeunit ;
C'est le vent qui pousse notre aile
Vers toute âme qui nous appelle.
C'est elle enfin qui nous unit.
Épanche tout ton cœur, c'est Dieu qui te l'ordonne. De son suf)rême arrêt lu ne peux triompher.
La coupe pleine qu'il te donne
En débordant peut t'étouffer.
Car l'expansion c'est la vie.
C'est comme un festin éternel.
Où la sainte amitié convie Ton cœur aimant et fraternel.
C^est le creuset où le poète, En tous lieux, à toute heure, jette Ses sentiments les plus sacrés.
Afin que leur impure écume Au brasier divin se consume Et qu'ils en sortent épurés.
L'expansion c'est l'étincelle Qui fait éclater tour à tour Tout ce que notre cœur recèle De doute amer, d'ardent amour.
C'est la chaire où chacun peut dire Tout ce qu'il regrette ou désire.
Sans craindre les rires moqueurs.
C'esl la sublime eucharistie Où le ciel à la même hostie Fait communier tous les cœurs î
Épanche donc, poète, épanche donc au monde Tes douleurs du passé, tes songes d'avenir. Tout ce qui t'embrase ou l'inonde Et qu'en vain tu veux contenir.
Souviens-loi de ces nuits sereines, De ces heureuses nuits d'été.
Où notre esprit brisait les rênes Dont l'étreint la réalité ;
De ces nuits où, du flanc des nues, Descendaient des voix inconnues Que nous écoutions à genoux ; Nuits si splendides et si belles Que nos tristesses immortelles Oubliaient de pleurer en nous î
L'été nous les ramène encore Ces fraîches nuits d'illusions Qui, du crépuscule à l'aurore, Ecoutent nos expansions ; Où ton œil descend et pénètre Dans les profondeurs de notre être ; Où, semblable au jeune Daniel, Le front inspiré, tu m'expliques Tous ces signes cabalistiques Que les étoiles font au ciel.
Épanche sur nos fronts tout ce que tes doigts d'ange D'accords tombés des cieux recueillent ici-bas.
Et nous te rendrons en échange ^.
Notre force que tu n'as pas. |
Le soleil épanche à nos terres Des flots d'amoureuses ardeurs, La lune épanche ses mystères.
Ses mélancoliques splendeurs ;
La montagne, ses eaux profondes.
L'ouragan, ses lueurs fécondes.
Le printemps, sa sève et ses fleurs.
L'été, ses fruits d'or et sa flamme.
Épanche donc toute ton Ame, Tous tes sourires, tous tes pleurs.
>''imite pas cette démence
De nos vains sages d'aujourd'hui.
Qui, s'enterrant dans leur silence.
Ferment leur vie à l'œil d'autrui.
Gaie ou triste, folle ou sensée.
Réchauffe toujours ta pensée
Au soleil de notre amitié ;
L'expansion double la joie
Et des maux, que Dieu nous envoie,
Allège le faix de moitié.
Épanche au sein de tous ton amc inassouvie. Et dans l'amour de tous tu trouveras la foi ; Épanche en Dieu toute la vie Que Dieu lui-même épanche en toi 1