‹ ŒuvresChapitre 5 sur 72 · LA TRUELLE CASSÉE · texte numérisé non relu

LA TRUELLE CASSÉE

En dégringolant d'une échelle,

— J'en ai les membres tout perclus^ —

J'ai cassé ma vieille truelle,

Un acier comme on n'en fait plus !

Ma chute n'a rien qui m'émeuve ; Mais l'outil brisé dans ma main, Il faut qu'une truelle neuve Vienne le remplacer demain.

Sera-t-cUe aussi bien trempée?

J'en doute fort : elle valait

La line lame d'une épée , Et nulle autre ne ré^ralail .

(Jui (lira ses travaux sans nombre.

Utiles autant qu'ignorés.

Dans les caves où règne l'ombre, Sur les toits, de soleil dorés ?

Comme elle polissait le plâtre î Comme elle glaçait, sous mes doigts, Le stuc qui simule Talbàtre, Le marbre, la pierre et le bois î

Et comme elle taillait la brique î i\on, jamais caouch ne fit si bien, Au signal d'un pacha lubrique, Voler la tète d"un clirélien !

Comme elle résonnait dans l'auge Et, pour le patron enchanté, Comme ce bruit faisait l'éloge De ma robuste activité î

Combien de fois j'ai vu paraître A son tintement arîrenlin

Les lillctles à leur fenèire, Dans la toilette du matiu î

A son assistance discrète Combien de gens ont eu recours Pour sceller dans une cachette L'or pour lequel on craint toujours !

Que de murs, que de cheminées, Combien de boudoiis jour l'amour, D'alcôves pour les hyménées Elle construisit tour à tour î

Semant quelques fleurs poétiques Sur les misères du métier, Que de quatrains et de distiques Elle traça sur le mortier î

Mais tout a conspiré sa perte, Jusque le temps qui la trouvait — Lui qui détruit tout, — trop experts A réparer le mal qu'il fait.

Le temps jaloux, que rien n'arrête Et dont rien n'assouvit la faim,

A tant aminci son arcle Qu'elle a dû se bri.ser enfin.

Oui, la doyenne a fait sa tache ; Mais au r^'le qu'elle a rempli Qu'un souvei.ir, du moins, s'attaclie Pour la préserver de Toubli.

Sans souci de la destinée, I/homme toujours doit travailler Pour qu'il trouve a}.rès sa journée Le rejios sur son oieiller.

J'ai, grâce à toi, chère truelle.

Goûté ce bonheiT moconna.

Contre la iortuiiC cruelle.

Mon cœur j ar toi lut prévenu.

Quand la i^doire a.:»acait ma lèvre, Quand l'idéal lenlaii ma foi.

Tu sus combattre celte fièvre El j'en fus délivré ] ar loi.

Je te dois donc cel humble hommage, Ma vieille amie, en le qui liant,

Car c'est trop d'un jour de chômage Et ma truelle neuve attend.

Tu le sais, toi que je regrette :

Je ne vis pas de ma chanson.

Or, qui nourrirait le poète Si ce n'était pas le maçon ?

JACQUES PLÂISANS

Cette mort est pour moi cruelle et déchirante. Ce fut lui qui m'apprit le métier de maçon. J'avais dix ans alors, il en avait quarante ; Et, la misère étant ma plus proche parente. Ma gratitude seule acquittait la leçon.

Pourtant, lorsqu'à la paie il obtenait du maître Qu'on daignât m accorder deux sous de plus par jour. Je lui faisais cadeau d'une pipe ou d'un mètre. Et nous allions parfois jusques à nous permettre La goutte de genièvre ou de parfait amour.

11 fallut à ma mère un an d'économie

Pour qu'elle put enfin m'acheter des outils.

Quelle fête ! . . . 11 lui dit : « Bravo ! la vieille amie î •

Puis, m'embrassant avec sa rude bonhomie :

— « J'en fais le Benjamin de tous nos apprentis. >>

Nous nous aimions malgré la différence d'âge. Moi, ténor grêle, et lui baryton magistral, Quand l'hiver, sur les toits, marbrait notre visage, Pour nous réconforter les bras et le courage Nous chantions Béranger d'une voix de mistral.

En commun, à midi, calmant la faim virile. Nous mettions le couvert au premier coin venu : Lui, son fromage, et moi mes haricots sans huile. Et nous dînions gaîment sur la pierre ou la tuile, La botte de radis complétant le menu.

Nous n'avions pas besoin de vermouth ni d'absinthe. Un pain bis pour chacun n'était qu'un mince lot. Je n'avais pas de vin, mais lui buvait sa pinte. Quant aux verres, nul d'eux pour bris ne porta plainte, Car nous vidions tous deux la bouteille au goulot.

Au travail comme à table il ne craignait personne.

Mais on lui reprochait un terrible défaut.

Un vice oii, de nos jours, maint ouvrier s'adonne

El que pas un patron ni bourgeois ne pardonne : Il raillait les travers du monde comme il faut.

Bien pire î il appelait la vindicte publique Sur l'oisif qui s'engraisse aux dépens du budget. Enfin, chut ! . . . il osait aimer la République, Etayant cet amour de raisons sans réplique, Si bonnes que souvent plus d'un les partageait.

De là, mon vieux Brutus, mon brave prolétaire

Etait redouté presque à Tégal d'un Marat ;

Et, bien qu'il n'eut point fait de mal au ver de terre,

On réservait pour lui le travail solitaire

De crainte qu'à sa suite il ne nous égarât.

J'ai grandi, j'ai vécu probe en sa compagnie. J'eus de nombreux amis, il fut un des meilleurs. Naguères de ses yeux la vitre s'est ternie. Je le savais aussi souffrant d'une hernie. Infirmité commune à bien des travailleurs.

Dédaigneux du repos que chacun aj)précie. Il nous disait toujours : pas encore, demain ! Hier il s'était plaint de sa vue obscurcie. Le soir il s'affaissait. C'était l'apoplexie. Elle l'a foudroyé la truelle à la main !

Nous l'avons, sur nos bras, porté dans sa chambretle. Sur son vieux lit de bancs on a couché le mort. Sa femme est idiote. Elle a levé la tête. — « Que de monde chez nous ! est-ce que c'est ma lete ? « Et ce grand paresseux î voyez donc comme il dort ! »

Son fils, un forgeron, noir de suie et de rouille Est arrivé. — Le père avait déjà franchi La porte que sur nous l'éternité verrouille. Il s'est précipité sur la froide dépouille. Couvrant de pleurs ce front par le trépas blanchi.

Heureux qui meurt ainsi, puisqu'il faut que l'on meure! Du fardeau de la vie être ainsi délivré. Embrasser du regard l'amitié qui nous pleure, Mourir sans agonie, être tué sur l'heure. Oh ! que c'est beau ! Pourquoi suis-je donc si navré ?

Pauvre, on s'est cotisé pour lui ijayer sa bière. Jusque devant la mort l'égalité n'est rien ! Pour le prêtre de Job, de Jésus et de Pierre, De l'argent, ou sinon ni cercueil, ni prière^ De l'argent, ou sinon enterré comme un chien !

Que dirons-nous de lui, ce soir au cimetière?

Certes, pour Toraison aux funèbres accens, Ce vieillard fournirait une belle matière. Un mot doit résumer pourtant sa vie entière ; « Il mourut au travail à soixante-dix ans ! »

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