A LA LUNE
Pourquoi te caches-lu, pâle reine du soir? Crains-tu qu'en l'admirant mon œil ne te profane? Ta douce image, au fond de la mer diaphane, Ne se réfléchit plus comme dans un miroir ; Va ton disque, pareil à la fleur qui se fane, S'incline tristement sous le nuage noir.
Ouand des cieux tes rayons blanchissent la lisière, L'uni\ers, inondé de tes flots de lumière. S'endort en souriant, comme l'enfant vermeil Dont les yeux maternels protègent le sommeil. Mais quand lu disparais derrière les nuages. On dirait que l'effroi fait trembler les feuillages.
Qu'un immense suaire esl tendu sur les mers, El que le cauchemar pèse sur l'univers.
N'aimes-tu pas à voir errer l'amant lidèlc
Autour de la demeure où sa maîtresse dort,
Nos champs tout constellés de fleurs de pourpre et d'or,
Nos rochers de silex que la vague denlêlc ,
Et le hardi pécheur qui rêve loin du Lord
Tandis que son bateau sur la mer se balance ?
N'aimes -tu pas à voir, ô vierge du silence,
Le poète attiser à les chastes rayons
Le foyer presque éteint de ses illusions ?
Ne sais- tu pas qu'à l'heure où le hibou dèserle La lézarde des murs par les ronces couverte, Le brigand, étrcignant un poignard dans ses mains, Guelle les voyageurs à l'angle dos chemins ? Ne sais -tu pas qu'alors ta lumière l'effraie ; Qu'à travers les sentiers ténébreux qu'il se fraie, Chacun de tes regards le suit comme un remords ; Qu'à chaque battement des ailes de l'orfraie. Tremblant, il croit ouïr un tintement de mort?
Plane donc au-dessus de tes lugubres voiles Et, dans le p;dais bleu que ton disque [ arcourt. Souris à ton cortège étincelant d'étoiles, Comme une jeune reine au milieu de sa cour î
Un soir, lorsque yclais enfant, je me rappdle Qu'en le voyant briller dans les vagues du Lord, Je m'élançai, croyant saisir Ion globe d'or. Vraiment ceUe capture aurait été bien belle! Mais j'enlendis le flot qui riait, le cruel ! Il riait, l'emportant dans la rade profonde. . . Doux astre î c'est ainsi que, pour chaque mortel. Le bonheur luit au fond des douleurs de ce monde. Quand il croit le saisir, le flot des maux l'inonde : Le bonheur, comme toi, n'habite que le ciel î
Lorsque IVclat des ci eux se ternit et se plombe ; Lorsque le front des bois pend, livide, abattu. Vers la terre glacée où sa couronne tombe ; Lorsque le flot marin, blanc comme la colombe^ Cliassé par le mistral sur nos rives s'est tu, Derrière le nuage aussi noir que la tombe, Pâle reine du soir, pourquoi le caches-tu?
^cg^