PORTRAIT D'ANGLAISE
Nous étions tous les deux penchés à la fenêtre. Respirant du matin qu'au loin nous voyions naître L(îs parfums de jeunesse et de virginité, El contemplant l'azur de ce ciel de Marseille Qui verse tant d'amour au cœur et lui conseille La paresse et la volupté.
Dans rauslèrc réduit uiuioliv jeune extase Riait au ciel à l'heure où l'aurore Tembrase, Un visage pjlus doux cncor que ce doux ciel, Et doré par l'éclat de l'aube de la vie, Prodiguait des rejards pleins de jalouse envie A ce spectacle solennel.
("était, je m'en souviens, un beau portrait de femme, Si parfait qu'on Peut dit animé par une àme, Et que nous ne pouvions l'admirer qu'en tremblant. Une chaîne en velours ornant son cou d'ivoire, Contre son sein, serré dans une robe noire. Soutenait un crucifix blanc.
Ses opulents cheveux inondaient ses épaules Et sur ses reins cambrés flottaient en boucles folles ; Et, sur sa lèvre, errait ce sourire enfantin Où tout un avenir d'amour semble s'empreindre. C'est ainsi qu'avait eu le bonheur de la peindre Boggi, l'artiste florentin.
Quelle était cette femme et pourquoi le poète Cachait-il son image en sa chaste retraite? Quels étranges liens avaient donc existé Entre elle, enfant du Nord où l'hiver s'éternise. Et lui, fils du Midi, qui chante et divinise Notre long et joyeux été?
Le poète soudain devina ma pensée Et, m'indiquant l'image à son chevet placée : « C'est de ses blanches mains qu'elle m'en a doté ; « Jamais de l'adorer je ne me rassasie. * 0 mon frère ! elle aima dans moi la poésie, « J'aimai dans elle la beauté.
« Un jour, ajoula-t-il, elle s'est repentie « De vivre trop heureuse ; un jour, elle est partie, « Partie, et pour jamais aux bras d'un autre époux. « Elle a, pauvre ange ! elle a, pour le ciel moscovite, « Fui nos bords où le cœur vit si bien et si vite, « Où je Paddrais à genoux !
« Que fait-elle aujourd'hui sur ce sol blanc de neige « Que du poids des frimas aucun soleil n'allège? « Sans doute elle est en proie à des regrets amers ; a Elle abhorre ce ciel de froid et de souffrance, « Et son âme frileuse appelle encor Florence « Et la villa sous les pins verts. »
Nous sentîmes alors des larmes fraternelles Voiler en même temps l'éclat de nos prunelles, Et nos cœurs, échangeant de tacites aveux, Devant le roi du joftr qui brunit la Provence, Devant la grande mer où Marseille s'avance. Formèrent ensemble ces vœux :
« Dieu que nous invoquons dans celte humble retraite. Veille sur l'ange aimé que notre amour regrette ! Garde de tout malheur son enfant adoré. Qu'en elle son époux se concentre et s'isole, Et qu'aucun de leurs jours, ô mon Dieu! ne s'envole Sans qu'un bonheur ne l'ait doré î »»