‹ ŒuvresChapitre 59 sur 72 · LES RUINES DE LAVERNE · texte numérisé non relu

LES RUINES DE LAVERNE

EN PROVENGE

Dans les vallons sans fleurs les torrents débordai en t^ Et leur fracas tordait les arbres de Laverne, Comme, au choc infernal des oncles de TArverne, Dans l'enfer virgilien les damnés se tordaient. Le chêne herculéen et le pin centenaire Penchaient, l'un ses bras nus, l'autre ses rameaux verts Sur la Chartreuse antique où le vent des hivers S'engouffrait, sourd comme un tonnerre.

Et mille voix pleuraient dans le cloître détruit ;

Et tous ces blancs tombeaux couverts de noirs décombres

Où des lois de la mort le poète s'instruit.

Avec le soir se peuplaient d'ombres.

Et les voix demandaient quels étaient ces débris. Ces colonnes roulant leurs fronts tressés d'acanthes Sous les vastes arceaux, ainsi que les bacchantes Ivres des vins romains roulaient sous les lambris ; Pourquoi le souterrain aux arches colossales, Nouvel Herculanum, dormait enseveli Sous ces herbes sans nom que fait croître l'oubli Sur les mosaïques des salles ?

Et les vents répondaient aux nocturnes esprits : « Les révolutions au souffle incendiaire, Sapant ces monuments où vos noms sont inscrits. N'en ont laissé que la poussière. »

Et les voix demandaient quels étaient les trésors Qu'étaient venus chercher les cupides Vandales Dont la main sacrilège avait brisé les dalles Qui protègent la cendre et le sommeil des morls ; Quelle était leur pensée en violant l'asile Où l'image du Christ crucifié pour tous, A chaque heure voyait tomber à ses genoux L'àme qui du monde s'exile ?

Et les champs répondaienl : « Quand la voix du tocsin Proclama le serf libre, il vint, fort et sublime. Vous redemander l'or qu'aux sueurs de son sein Avait longtemps ravi la dîme. >♦

Et les voix demandaient aux pins mélodieux Quelle main les planta dans ces jardins antiques. Où l'auslére chartreux, dans ses sombres cantiques. Aux fplcs de ce monde exhalait ses adieux ; Pourquoi leurs rameaux verts, candélabres superbes. Remplaçaient, par l'éclat qu'ils empruntent au ciel, L'éclat de ces flambeaux qu'on voyait sur l'autel S'épanouir comme des gerbes ?

Et les bois répondaient : « L'air que souffle le ciel Laissa tomber ici nos semences. Nous sommes El les flambeaux vivants et le temple éternel

Où peuvent s'asseoir tous les hommes. »

Et les voix demandaient aux deux golfes voisins Pourquoi duflot puissant, qui chanleau pied des roches. L'écho semblait ainsi proférer des reproches En montant vers ces murs mystérieux et saints ; Pourquoi, lorsque le soir les enveloppait d'ombres, Les vagues aux flancs d'or s'en venaient tour à tour Remplir de chants de joie et de parfums d'amour Ces muets et tristes décombres?

Et la mer répondait : « Que les ouragans sourds Flagellent mes flots bleus, que les calmes les domptent, Moi, la fille de Dieu, je l'encense toujours.

Toujours vers lui mes cent voix montent ! »

Et les voix demandaient à ces sauvages fleurs

Qui croissent par milliers dans les fentes des tombes.

Au lierre qui, la nuit, abrite les colombes

Et revêt les vieux murs de ses fraîclies couleurs.

Pourquoi, depuis cent ans, aux ruines fidèles.

Ils vivent dans des lieux à la mort consacrés,

Et s'élèvent du sol, blanc d'ossements sacrés,

Jusques aux toits, noirs d'hirondelles?

Et les fleurs répondaient : « La tombe est un berceau. Yoyez la fleur qui meurt de mille fleurs suivie ! Cette fécondité n'est- elle pas le sceau De Télernité de la vie? »

Et les voix demandaient à nos cieux assombris Pourquoi ces monuments que la foi leur élève Tombaient sous le marteau, leurs prètr3s sous le glaive, Pourquoi lèvent des monts balayait leurs débris? Elles leur demandaient pourquoi la croix divine Avait servi de sceptre à de profanes mains. Et se rouillait, mêlée aux ossements humains, Dans les flancs noirs de la colline ?

Et le ciel répondait : «c Tout homme a reconnu Qu'il est prêtre du Christ en prêchant son exem^ile. Que mon plus noble autel est le mont au front nu, Et que le monde est mon seul temple. >»

Et tandis que ces murs jadis tout crépis d'or. S'écroulaient sur les monts et jonchaient les ravi lies De tronçons de colonne et d'images divines, Les voix, en expirant, demandèrent encor Ce qu'allaient devenir ces vierges qu'on mutile Ces beaux autels de marbre où l'artiste a gravé Tout ce qu'ivre de Dieu, son génie a rêvé. Ces lombes où dort le reptile.

Et tout leur répondit : « Ces murs disparaîtront ^ La volonté d'un siècle est toujours obéie ; Et des autels plus purs bientôt s'élèveront Sur les cendres de l'abbaye. »

Cç^S)

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