A MADAME
LA MARQUISE DE RAMBOUILLET
Madame^
On a aim^ l'honneur, lorsqu'on aimoit les choses honnêtes. Cicéron avoit. composé un Traité de la Gloire , et Brutus. un autre de la Vertu : ils se sont tous deux perdus dans le naufrage des belles lettres , que causa le débordement de la barbarie; et je ne vois pas que cette perte soit fort regrettée. Un livre qui découvriroit le secret de faire de l'or, ou qui apprendroit à trouver les trésors cachés, de quoi vos Romains font une étude particulière , seroit bien plus curieusement recherché que tout ce qui a jamais été écrit de la gloire ni de la vertu. L'une et l'autre ne sont considérées aujourd'hui que comme des biens de théâtre, qui ne subsistent
qu'en apparence, ou comme des fantômes de romans, après lesquels courent leurs héros, qui sont d'autres spectres et d'autres fantômes.
J'ai vu même un grand seigneur , Madame , qui crut qu'Alexandre n'avoit pas plus été qu'Agramant et qu'Amadis , quand on lui dit qu il faisoit ses aumônes en talens , et qu'il sut qu'un talent revient à six cents écus de notre mon* noie. Cela lui sembla plus ridicule et plus incroyable que les éléphans fendus en deux d'un seul coup d'épée, et les autres miracles de l'histoire fabuleuse.
Tous les temps ont eu leurs défauts , et leurs maladies ; mais il faut avouer qu'il y a des maladies plus sales le^unes que les autres. Celle de notre siècle est de ces sales et de ces vilaines.
Quand le monde étoit jeuniC, il étoit vain, témérairç et ambitieux : à cette heure qu'il penche sur sa fin, il s'est fait autre au dernier degré, et a tous les autres vices de la vieillesse.
Pardonnons, Madame, l'ambition à ceux qu'on appelle sages. Ne nous étonnons point qu'ils défirent le commandement , et qu'ils veuillent occuper les premières places : plaidons même leur cause en quatre paroles. Il faut donner du crédit et de l'autorité à la raison , afin que le hasard ne ^oit pas le maître ; il faut arm«r les bons conseils, de peur que 1^ folie ne soit plus forte que la sa-
gesse. D'ailleurs, les âmes extraordinaires doivent connoître ce qu'elles valent. Elles doivent sçavoir que le gouvernement leur appartient de droit naturel, et qu'elles viennent au monde, ou pour régner , ou pour conseiller les rois. Quelle apparence donc de laisser périr dans la solitude et dans le repos les privilèges du Ciel et les avan* tages de la nature , les vertus destinées à l'action, et au bien de la société ? Dé refuser la félicité aux peuples , qui vous la demandent , c'est être cruel; de quitter la place aux méchans, c'est être lâche ; d'aimer mieux être mal conduit que de bien conduire, c'est manquer de sens commun. Nos ambitieux, Madame, peuvent parler de la sorte; mais de quelles pçu'oles se peuvent servir les avares que nous connoissons, pour colorer Tinfamie de leur épargne, pour justifier l'ardeur et l'avidité de leurs désirs? Que veulent-ils dire, de travailler jour et nuit inutilement à remplir lin abîme et à contenter l'infinité ? Que veulentils faire dans leurs coffres, des larmes amassées de tous les endroits d'un grand royaume ; de tant de sang qui crie vengeance contre eux , et qui portera malheur à leur race ? A quoi bon la continuation de ce funeste trafic, quand ils ont déjà assez de bien, non-seulement pour fournir à leur dépense ordinaire, mais aussi pour donner , et pour perdre , et pour demeurer encore riches ?
Je ne puis certes comprendre comme des personnes , qui , sont appelées à la conduite du monde , et qui en cette souveraine administration , peuvent avoir de très-pures et de très-parfaites voluptés , dont il y a de l'apparence que Dieu même se délecte, je veux dire du contenlement qu'il y a de rendre les peuples heureux, et de recevoir des remerciemens et des bénédictions de toutes les langues; je ne puis, dis-je, m'imaginer, comme ces personnes-là préfèrent le profit à la gloire, et aiment avec tant de passion une chose morte ; une chose , Madame, qui ne peut répondre à leur amour ; qui n'a , ni sentiment, ni intelligence ; qui n'est que de la terre, que l'opinion et la couleur distinguent de l'autre
terre.
Néanmoins j'ai regret de le dire, et de reprocher à une nation si noble et si estimée que la nôtre , un vice si bas et si méprisable que l'avarice. Il n'est que trop vrai que ce malheureux intérêt , qui devroit n'être connu que des banquiers de Gênes et d'Amsterdam, et n'avoir lieu qu'aux places du change , est maintenant le Dieu de la Cour, est l'objet et la fin du courtisan. Il n'est que trop vrai , qu'on lui sacrifie pensées , paroles et actions ; qu'on lui fait servir l'esprit , le courage , la vertu , le vice , les bonnes actions et les mauvaises.
De Tâme des fermiers et des receveurs , il a passé ce malheureux intérêt, en celle des gentilshommes et des Princes. Il entre dans les professions 9 qui en sont apparemment les plus éloignées. Et que dira la postérité , qui sera peutêtre meilleure que nous , si elle voit, dans l'histoire , la guerre mise en parti, et les capitaines devenus marchands ? Que dira-t-elle, si elle sçait qu'ils ont été de moitié avec les trésoriers et les commissaires des vivres, pour ne pas laisser échapper les plus petits gains ; qu'ils ont eu leur part à toutes les grivelées , et à toutes les friponneries des officiers inférieurs, et des derniers valets de l'armée?
Il est certain que l'ambition même d'aujourd'hui ne travaille plus que pour l'avarice. Elle s'élève ou s'abaisse, selon qu'il y a plus ou moins à gagner; et celle qui se proposoit autrefois pour fin les applaudisisemens du peuple , l'estime du Prince , et le témoignage de la renommée , n'a maintenant devant les yeux que l'argent du Roi, le profit d'une charge, et les deniers revenans bons de la guerre.
Si c'est être fin que de vivre de la sorte , il y avoit bien de la simplicité en ces premiers hommes , qui sont les ornemens et les lumières de tous les siècles; en vos ancêtres. Madame, avant que la succession d'Âttalus leur fùt^chue,
et que les richesses de l'Asie les eussent gâtés. En ce temps-là , la récompense des services rendus au public, n'étoit autre que la simple satisfaction d'avoir servi le public gratuitement. C'étoient des gueux adorés des souverains et des peuples que les consuls et les dictateurs de ce temps-là. Leur pauvreté fait tout ensemble envie et pitié dans la première décade de Tite-Live. Ces pauvres consuls, après avoir acquis à la république plusieurs villes et plusieurs provinces , après lui avoir envoyé des flottes chargées de la dépouille de ses ennemis, ne laissoient pas en mourant de quoi payer le mariage d'une fille, ni faire les frais de leurs funérailles.
Ils entreprenoient les fameuses actions dont encore la mémoire nous étonne. Ils venoient à bout des choses apparemment impossibles, et dont la seule proposition feroit peur à la plupart des princes de notre siècle : ils devenoient vieux dans les armées, et chérchoient par une infinité de combats l'occasion d'une bataille , et , par mille périls, un plus grand péril. Mais p6urquoi,à votre avis , tant de périls et tant de combats ? Vous plait-il , Madame , que je vous le die ? C'étoit pour obtenir le triomphe; pourvoir yne de leurs statues en public ; pour avoir un nouveau nom. Et ce triomphe n'étoit que la beauté d'une journée, et cette statue ne leur servoit pas plus qu'un
meuble inutile ; et ce nom n'ajoutoit à leur fortune que trois ou quatre syllabes.
D'un pareil présent ont été récompensés les Illyriques , les Macédoniques , les Numantins , les Achaïques , les Africains , les Asiatiques ; et pour cela ils oqt donné de bon cœur à la repu* blique les peines et les sueurs de plusieurs années. Un petit mot leur a coûté ime partie de leur sang , tmit leur courage et tout leur esprit , et si vous les en voulez croire , il ne leur a pas coûté ce qu'il vaut. Il ont plus estimé cette vaine et imaginaire acquisition , que la véritable conquête qu'ils venoient de feire.
Or, de dire maintenant , Madame, qu'ils manquassent de jugement en la conduite de leur vie, et qu'ils n'eussent pas assez de connoissance des choses , pour sçavoir, aussi-bieîi que nous, celles qu'il faut négliger et celles qui doivent être estimées , là vertu n'a pas encore si peu de crédit parmi ses ennemis , qu'il y ait personne qui ose proférer un si mauvais mot. Mais c'est véritablement que leurs pensées étoient moins terrestres que les nôtres. C'est qu'ils mettoient le souverain bien en un lieu plus haut que nous ne faisons ^ et qu'ils avoient un autre goût que nous de l'honneur. C'est qu'ils croyoient que la gloire étoit l'unique salaire que les dieux et les gens
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de bien dévoient attendre de la reconnoissance des hommes.
Aristote le dit et le redit dans ses livres des Ethiques. Il tient que l'honneur est la seule chose qui se peut donner à ceux qui ont tout. Les Grecs ont eu ces sentimens , comme les Romains; et si nous nous figurions que la pauvreté de leur siècle fut cause de leur intégrité , et qu'un bien ne pouvoil pas être aimé , ^vant que d'être connu, nous ne nous souviendrions pas qu'après que le tyran d'une simple ville eut donné des millions d'or à un médecin^ pour l'avoir guéri d'une maladie , Athènes ne donna que deux branches de laurier à celui qui l'avoit <lélivrée de trente tyrans.
Les sept gentilshommes perses qui tuèrent les mages usurpateurs , ne voulurent non plus» pour eux et pour leur postérité , que le privilège de porter un bonnet pointu , penchant sur le devant de la tête , à cause que ce bonnet pointu avoit été la marque de leur entreprise. Et d'autres, ayant conquis le pays de l'ennemi , se sont contentés d'autant de terre qu'en mesureroit le jet de leur javelot , après l'avoir lancé , en présence de l'armée qu'ils avoient conduite.
Au contraire, nous sçavons , Madame , que le tableau d'un peintre a beaucoup plus valu qu'une semblable conquête, et qu'un bouffon a eu davantage d'un de ses bons mots , et que les grandes
fortunes ont été faites par des charlatans , qui ont tiré tribut de l'ignorance des princes. Nous avons appris de l'antiquité , que des femmes de mauvaise vie ont laissé des édifices aussi superbes^ que peuvent être les galeries du Louvre : il y en a eu qui se sont offertes à rebâtir les murailles de Thèbes à leurs dépens : il y en a eu d'autres qui ont fait fondre des simulacres d'or, du gain qui étoit provenu de leur beauté et de l'intempérance de leur siècle.
Autrefois on vendoit et on achetoit les personnes qui n'étoient pas libres : le travail des mercenaires coûtoit cher : la volupté n'étoit point à bon marché , et les arts faisoient riches ceux qui les sçavoient. Tout produisoit , comme vous voyez , et rapportoit du firuit et de l'avantage ; mais la souveraine vertu , jouissant d'ellemême au-dedans , et ne rendant que de l'éclat au-dehors, étoit remarquable par une illustre et glorieuse stérilité. Il n'y avoit rien , Madame , d assez grand au monde , pour être le prix des services rendus à la patrie ; si bien que, ne pouvant pas les reconnoître , elle se contentoit de les honorer , et au lieu de payer les gens de bien , elle leur demeuroit obligée.
Et en conscience n'étoit-ce pas un trop digne paiement pour qui que ce soit, de pouvoir dire ^ soi-même, le peuple romain est mon débiteur;
nia victoire est une des fêtes de Rome; je n'ai point perdu les avances que j'ai faites ; la patrie me paie de la même sorte dont elle s'acquitte de ce qu'elle doit aux d ieux immortels ?
Un particulier n'étoit-il pas trop récompensé de ses services , de voir , par son moyeu , une grande nation , ou esclave, ou affranchie de la république, ou sous son joug, ou soiis sa protection ; de regarder une multitude infinie de citoyens , dont les uns lui étoient obligés de la vie , les autres de la fortune , les autres de la liberté, et tous ensemble de la gloire du nom romain ; d'ouïr proposer son exemple à tous les jeunes gens, et chanter sa vaillance par la bouche de toutes les dames ?
C'étoit, Madame^ un étrange chatouillement d'esprit à un général qui trioniphoit , de n'ouïr par les rues que des vœux pour sa. personne ^ et des louanges pour ses actions; de tirer après soi des cris de joie et des applaudissemens continuels ; de faire naître par sa présence une musique d'amour et d'admiration , qui l'accompagnoit jusqu'au Capitole ; et enfin, aprè^tout cela, d'être couronné dans le Capitole même , c'està-dire presque dans le Ciel , et presque de la propre main de Jupiter. Car vous sçavez, Madame, qu'on croyoit que ce lieu fatal étpit la seconde demeure de ce grand dieu, et qu'il y éloit tou-
jours présent , voire qu'il y ëtoit quelquefois visible à ceux qui avoient la vue bien purgée des nuages de la terre. On tenoit que de-là il avoit tonné et foudroyé en diverses occasions , et qu'il netoit pas .moins le capitolin que l'olympien et que le céleste.
Mais d'autant que quelques-uns, [Mus ignorans que dévots , et plus paresseux que véritablement hiunbles , voudroient excuser leur peu de courage, en condamnant la gloire du monde et soutenant qu'elle est contraire à celle du Ciel ; ils doivent sçavoir , Madame , que Dieu met l'in- ^e au nombre des supplices de 3a justice. Qu'ils consultent les livres qu'il a dictés. Là-dedans il menace les méchans , ou d'effacer leur mémoire de dessus la terre , ou de la rendre de mauvaise odeur à toute la terre ; et au contraire il promet aux gens de bien, de l'honneur, de la renommée et de la gloire , ce que sans doute il ne feroit pas , ^ ce n'étoient de très - bonnes choses.
De qui est-ce en effet que nqus révérons les cendres, et que nous saluons les^ images ? A qui chantons-nous des hymnes et des cantiques ? De qui est-ce que Rome célèbre encore aujourd'hui les apothéoses et les triomphes, si ce n'est de ceux qui ont agi ou soufferf courageusement pour le service tie Dieu, et pour la défense de sa cause?
11 fit porter cette parole par Samuel , au grand sacrificateur Hely , quiconque me glorifiera y sera honoré , et celui qui^me méprisera , sera méprisé^ et rendu infâme. Ne voilà-t-il pas en termes formels l'ignominie pour peine , et la gloire pour récompense?
Voilà la gloire du monde , canonisée par le propre suffrage de celui qui fait les saints. Mais, Madame , n'avez-vous jamais pris garde que la plu,s parfaite des choses créées , la très-sainte mère de notre Sauveur , n'a point dissimulé la joie qu'elle sentoit dans son âme , de voir qu'à l'avenir toutes les générations la dévoient appeler bienheureuse; et après avoir admiré ce que Dieu avoit fait pour elle, a compté pour quelque chose ce que le monde en diroit ?
Sans faire violence à son intention , il se peut conclure de ses paroles , que la belle passion dont il s'agit , s'accorde avec la plus haute sainteté , avec celle qui est la plus proche de la divine. Et si la bonne renommée est la possession des morts, comme l'a assuré Aristote , il s'ensuit encore que cette passion monte dans le Ciel , avec les esprits bienheureux. Mais je dis plus. Madame; elle est sur la terre une marque et un caractère de leur noblesse. Et nos philosophes , aussi bien que les philosophes païens , ont apporté ce désir commun et naturel , qui pique les hommes
de Tamour d'une gloire reculée , et qui les porte à vouloir être loués après leur mort, pour une sensible et certaine preuve de l'immortalité de leur âme.
Mais pourquoi tant d'inutiles paroles ; je n'ai que faire de me donner de la peine à justifier la gloire. Quand elle seroit aussi dangereuse qu'elle est désirable , il ne faut point avoir peur qu'elle corrompe les chrétiens de notre temps. JWois beau la parer , elle ne trouvera guères de serviteurs. Et si j'en faisois un livre exprès, comme Cicéron , mon livre ne passeroit que pour un maigre et mauvais roman : je n'aurois rang, Madame , que parmi les faiiseurs de contes et les vendeurs de fumée.
On ne se laisse plus prendre à un appât qui a si peu de corps , et qui est si subtil et si délié.- Les belles opinions ne font plus de secte : elles ne gagnent riçn sur des esprits qui veulent toucher et compter leur félicité ; qui n'estiment que ce qui tombe sous les sens, et qui est de mise dans le commerce. Les maximes de Rome triomphante ne sont pas des maximes à notre usage; et de penser les introduire dans le monde , ce seroit y vouloir apporter de vieilles, modes , qu'on a quittées depuis la mort des Fabrice et des Scipion.