‹ Œuvres choises de BalzacChapitre 20 sur 38 · II · texte numérisé non relu

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La pinpart même de nos gens pensent que ces gen^-là n'ont jamais été. Us les mettent avec les Âmadis et les Agramans, et leur histoire parmi les fables. L'honnétté du vieux temps est le ridicule de celui-ci. Aussi je n'en parle qu'à vous , Madame , quiètes digne d'un meilleur temps que le nôtre , qui au milieu de la cour ne servez pas le Dieu que la cour adore ; qui ne vous moquez point du bonnet des Perses , ni du laurier des Athéniens ; qui ne méprisez pas les statues et les triomphes de vos ancêtres ; qui trouvez beaux les noms d'Africains et d'Asiatiques.

Vous avez dans 1 ame tous les principes de la haute et ancienne générosité , de celle que suivoient les Romains et les Spartiates, tant qu'ils se conservèrent dams la pureté de leurs lois et de leur police. Vous croyez que la vertu se tient lieu de digne et de suffisante récompense ; mais que néanmoins elle accepte la gloire , sans l'exiger ; que la gloire n'est pas tant une dette , dont s'acquitte le public, qu'un aveu de ce qu'il doit, et tout ensemble une protestation qu'il est insolvable; qu'elle n'est pas tanl une lumière étrangère , qui vient de dehors aux actions héroïques, qu'une réflexion de. la propre lumière de ces actions , et un éclat qui leur est renvoyé par les objets qui l'ont reçu d'elles. Ainsi , Madame, ni en vos sentimens , ni en vos affections , vous ne

séparez point deux choses , qui sont naturellement unies. Vous estimez la vertu pour Tamour d'elle-même, et la gloire pour l'amour de la vertu.

LE ROMAIN

LE ROMAIN

LE ROMAIN

A MADA.ME

jLA MARQUISE DO RAMBOUILLET

\jB qu*on vous a dît, Madame, est très-Térîtable, et si vous voulez un témoin illustre qui vous le confirme, César vous en assurera en deux ou irois lieux de ses Commentaires. Il n'y a point de doute que les grandes âmes, dont nous avons parlé tant de fois étoient logées dans des corps de médiocre grandeur. Vos ancêtres ont été des héros, mais il n'ont pas été des géaqs; et la plupart même de leurs ennemis ont eu sur eux l'avantage de la taille et de Fapparence, Cette ver té historique ne recevant point de difficulté, il n'est rien de plus juste que la conséquence qui en fut tir e. <f Que si ou eAt pesé les hommes en B ce temps-là, et qu'on les eût estimés au poids, »un Allemand eût valu près de deux Romains. » Les Allemande étoient donc plus longs et plus larges; les Gaulois étoient plu< forts et en plus grand nombre; !es Africains plus riches et plus ^usés; les Grecs plus polis et plus adroits aux

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( a64 ) exercices de la lutte et de la course ; mais les Romains étoient plus propres au commandement, étoient mieux disciplinés et plus entendus à la guerre. Et avec cette discipline, que quelqu'un a nommée le fondement de l'empire et la source des triomphes, ils ont assujetti la force, le nombre , les richesses , la politesse et la vertu même des autres peuples.

Il y avoit de la vertu dans les provinces, n'en doutez pas; le mépris de l^ mort étoit vulgaire parmi les Barbares; Tamour de la liberté et le désir delà gloire ne leur étoient pas inconnus; mais. Madame, le, vrai usage de toutes ces choses se trouvoit à Rome. Rome étoit la boutique où les dons du Ciel étoient mis en œuvre, et où s*achevoieut les biens naturels. Elle a &it voir la première, au monde, des armées judicieuses et des guerres sages ; elle a sçu mêler comme il faut l'art avec l'aventure, la conduite avec la fureur, la qualité divine de l'intelligence dans les actions brutales de la partie irascible.

Cela veut dire que l'esprit est le souverain artisan des grandes choses, des actions militaires, aussi-bien que des affaires civiles. La principale pièce de la vaillance ne dépmd point des organés du corps , et n'est pas une privation de raison et un simple regorgement de bile, ainsi que le peuple se le figure. Ce ne sont ni les yeux qui

voient, ni les oreilles qui entendent, ni les bras qui se remuent : c'est l'esprit , comme dit un poète allégué par Âristote, c'est l'esprit qui fait tout cela. Sans lui les yeux sont aveugles, les oreilles^ sourdes et les bras paralytiques ; il est le principe et Fauteur de toutes les opérations de l'homme.

Par l'esprit, un enfant a mis un géant par terre, et on mène les taureaux avec un filet ; par l'es- \ prit , un architecte assis conduit la besogne de^; > mille maçons ^. et bâtit les temples et les palais ; par l'esprit, un pilote immobile travaille plus que toute la chiourme, et on sueroit inutilement à baisser les voiles et à les lever, s'il ne trouvoit sa route dans lea étoiles; par l'esprit, Madame, ttn consul ayant eu commandement d'aller faire la guerre contre un roi ennemi de la république , étudia si bien par les chemins , et se rendit si sçavant en une profession qu'il îgnoroit, qu'étant parti de la ville homme de paix , il arriva grand capitaine à l'armée^ et dévêtit sa robe longue pour gagner d'abord une bataille. Ainsi commençoient vos prédécesseurs; ils faisoient ainsi leurs premières armes : leur apprentissage ^toit Un chef-d'œuvre.

Vous voudriez bien voir, je m'assure , un de ces gens-là. Y auroit- il point moyen de vous montrer un consul romain , et de chercher quelque voie plus innocente et plus sûre que celle

delà magie, pour le tirer tout entier da lieu où il est? t'A', s;ins cluute, vous le voudrirz voir ïb corps et en âme, avec cette gravité qui metloit le respect clans le cœur des rois, et tramissoit le* peuples ïl udmiratiuii. Vous le voudriez voirave* cette Rutorité visible et reconnuissable qui It suivait eu prison et en exil, qui lui demeuroil, après qu'il avoit tout perdu, de laquelle lafow lune ne l'avoil pas désarmé quand elle l'avoil mis en chemise. Le vuici, Madame, qui ne vienl pas des Champs-Elysées et d'une demeure fabui leu e; il sort des hisloiie^de Polybe,oudequeli que autre semblable pays, et il me semhlequl mérite bien d'être regardé. i

Premièreraeni , il ne sçait pas moins obéirait lois qu'il Rçait commander aux hommes, et dao( une élévation d'fsprit qui voit les coiiipones ilq souverains au-dessous de lui, il a une âme touti à-fait soumise à la puissance du peuple : il rétèrj la sainteté decette puissance entre les mains d'm tribun, ou furieux, ou ennemi, on peui-êtrel'ul et l'autre. Croyant que faillir est le seul malqol puisse arriver a l'homme de bien, i! eroi' 1"' n'y a point de petites fautes; tt , se faisant uni religion de la, moin<lre partie fie sou devoir, i pense qu'on ne peut pas même erre négiigffl sans impiété. Il estime plus un jour emploj* I la vertu qu'^ae IpugMe vie déiifàeusei u" '^

ment de gloire qu'un siècle de volupté : il mesure le temps par les succès , et non pas par la durée.

Agissant sur ce principe^ il est toujours préparé aux entreprises hasardeuses ; il est toujours prêt à se dévouer pour le salut de ses citoyens, à prendre sur soi la mauvaise fortune de la ré« publique. Et soit que Toracle le lui ordonne, soit que rinspiratioti vienne de son propre esprit, il remercie les dieux, comme de la plui grande grâce qu'il ait jamais reçue d'eu^ , de ce qu'ils veulent qu'il soit le général qui sera tué, de l'armée qui gagnera la bataille. Ensuite de cela, Madame, il n'est rien qui ne lui soit aisé, et rien qui ne nous doive être croyable. Il Be coHnok ni nature, ni alliance, ut affection , quand il y va de l'intérêt de la patrie; il n'a poinA d'autre intérêt particulier que celui-là, et n'aime ui me hait que pour des considérations publiques*

Un esprit saiaB ceq>8 et désembarrassé de ta matière a'agiroit pas d'une autre façon , et ne ^roît pas moisis incammoc[é de ses passions. Mais ctisons davantage : il ne serait pas moins touché d^ Ui vaine aj^parence des choses humai** ne$, de ce qui étonne et àe ce qui éblouit. Les bravade 4'«ujJQuixl'hm ne font pas plus d'im* pression sur sa fermeté <pie les <uiresses d'hier, i^ priaoea isopl aussi faibles contre hû avec

leurs bêtes féroces qu'avec leurs trésors; et quand il n'auroit jamais vu d'éléphans, s'il est possible qu'on fasse sortir de derrière une tapisserie tous ceux qui sont aux Indes et en Afrique, il les considérera comme un jeu et une bouffonnerie de Pyrrhus, et non pas comme un -épouvantail et une menace pour Fabrice. Tout ce qu'il y a dans le monde d'effroyable et de terrible n'est pas capable de lui £iire cligner un œil ; tout ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut pas donner une tentation : on ne sçauroit le vaincre; on ne sçauroit le gagner.

Il est des courages, Madame, qui seroient invincibles si on ne les attaquoit que de vivefor* ce, et s'il falloit toujours combattre et toujours faire la guerre ; mais se proposant pour objet de leur valeur de surmonter ce qui est de plus à craindre! en leurs ennemis, ik ne's'imaginent pas qu'il soit besoin de se défier du reste , et sont moins soigneux aux choses qu'ils croient les moins difficiles. D'où vient peut-être cette fantaisiie des poètes , que les demi-dieux avoient une partie sur eux sujette à la mort, et un endroit par lequel ils étoient hommes : à cause, à mon avis, qu'il y a toujours de Timperfection aux œuvres de la nature, et qu'elle n^apporte jamais tant de soin à l'achèvement de ce qu'elle fait, qu'elle ne laisse quelque coté plus foible qo^

(«69) Tautre. Or il est certain, Madame, que d'ordinaire c'est ici le foible des grands courages ; et leur cœur est ici de chair, qui partout ailleurs est de diamant. Il ne faut point tant de résolution pour résister à la violence des t}rrans que pour se défendre de leurs faveurs, et la puissance qui leur a été donnée de faire du mal est bien moins dan- ^ gereuse, que les moyens qu'ils ont d'obliger les hommes.

Tous ces moyens manquent néanmoins, quand il est question de les employer contre un Romain : cette partie mortelle ne se trouve point en son âme. Il est également fort de tous côtés ; il est impénétrable à la vanité, comme à la peur et à l'avarice. Sa sévérité ne sçauroit être adoucie, non pas même par les complimens et par les flatteries du roi des Parthes. En même temps il renverse Içs efforts découverts, et se garantit des artifices cachés. Rien n'est contagieux à une âme si saine naturellement, et si bien purgée par la discipline de son pays. Ni le poison apporté d'un lieu éloigné, ni l'air corrompu de son voisinage, ni l'étranger, ni le citoyen, n'ont de quoi altéi^er sa bonne constitution*

Les malcontens perdent leur temps et leur peine, s'ils pensent lui faire venir le goût des <^hoses nouvelles, en lui donnant mauvaise opi- ^on des. x:hoses présentes. Quelque spécieux

( «7») prétexte qu'on lui propose, de quelque liberté «t de quelque hiea public qu'on lui parle, il n'entend point ce langage ; il vaudroit autant parler d'amour à une Testale. Ce n'est pas une entreprise humame que d'ébranler son immobile fidélité. Vn poète a dit que le Capitole n'est pas plus ferme, et que Rome ehangeroit au^itôt de place. Il aime mieux détruire la t^dunie que la partager, et pouvant être collègue de l'usurpateur, il se déclare son ennemi.

Sçauroit-on rien ajouter à un si grand met? Encore celui-ci , pour vous &ire voir la demià'e épreuve de sa valu. La république , Madame , ne le peut perdre, quelque négligente qu'elle soit à le conserver. 11 souffre non-seulement avec patience, mais encore avec gaieté, ses mépris et ses injustices. Jamais il ne lui est venu en l'esprit de se venger d'elle par une guerre civile; et il trouve bien plus honnête le nom d'innocent banni, que celui de coupable victorieux. On lui a persuadé dès son enfatice, et depuis il n'en a pas douté, qu'un fils ne se peut jamais acquitter de tout ce qu'il doit à une mère, voire à une mauvaise mère, et qui est devenue sa marâire, et qu'un citoyen est toujours obligé à sa patrie, vtme à son iogeaXe patrie, et qui l'a traité en ennemi.

Voilà à peu près. Madame, le fonds de Vême

( ^7' ) ieuses(}ne vous lirez dans les histoires de Polybe etdeTite Live* Regardons^le maintenant un peu au-dehîirs et par un endroit qui soit plus exposé à la vue des hommes.

Oa ne remarque en ses actions, ni uiie froideur lacbe et pesante , ni nne véhémence témcraire et précipitée. Il se hâta lentement, et s'avance d'un mouvement insensible. Sans s'inquiéter, il remue les choses inférieures ne plus ne moins que les intelligences meuvent les sphères célestes sins se lasser. A le voir si peu empêché à Tentour de sa besogne , on diroit que ce n'est pas lui qui en est* Ventrepreneur , et il a tant de facnité aux plus pénibles fonctions de la charge qu'il exerce, qu'encore qu'il ne fasse rien médiocrement , il ûe fait rien néanmoins avec effort.

Considérez comme il conduit toute l'armée avec les yeux; comme un signe de sa tête tient tout le monde en devoir; comme sa seule présence établit l'ordre et chasse la confusion. Certes ^y a du plaisir, pour les philosophes même, et pour ceux qui ne prennent point d'intérêt aux affaires humaines , de l'observer en ces occasions. Les moindres mouvemens de son corps sont accompagnés de quelque vertu qui le fait

aimer. Il seroit difficile de dire s'il est plus nécessaire à la république qu'agréable aux citoyens. U commande bien , mais lui sied bien de com*

mander; il a, Madame, le commandeiQeDt si

beau, qu'il y a presse, qu'il y a ambition, qu'il y a quelque volupté sensible à lui obéir.

Cette bonne grâce, qui reluit sur tout ce qu'il fait, étant inlîise dans des qualités solides, et se trouvant avec l'intelligence et les autres parties nécessaires, lui est un charme et un enchantement admirable pour adoucir t'amertume des ordres iacheus ; pour les faire exécuter saos peine d'esprit ni répugnance de volonté. Elle a une étrange force pour lui gagner le cœur des soldats et pour attirer leur inclination, fussentils plus durs à émouvoir et plus insensibles que le fer et l'acier, doot ils se servent.

Par ce charme ils ne s'attachent pas seulement à lui, mais lisse détachent de tout le reste. Ils ne se soucient ni de paye, ni de butin, ni de récompense; ils ne songent, ni aux fêtes de Kome, ni aux délices d'Italie; ils ne veulent et ne demandent que leur général duquel ils sont si amoureux , voire si jaloux, qu'ils appréhendent la an de la guerre de peur de le perdre par la paix ; ils murmurent contre le sénat qui le rappelle , el ne se peuvent consoler'de la victoire qui leur ravit le victorieux.

Quelle doit être, bon Dieu, une milice si pas-

pas affection qui les jette flaos la caase de leur chef, c'est transport qui les sépare d'eux-mêmes et qui lui fait dire : a Je m'en vais contre Tennemi » avec la dixième légion, de laquelle je ne suis » pas moins assuré que de ma propre personne. » Je sçais qu'elle passera toute nue au milieu des » flaftimes, si l'honneur le veut, ou si la nécessité » le demande. » Tellement, Madame, que ce ne sont plus les soldats de son armée qui mardient avec lui : ce sont comme les membres de son corps qui se meuvent quand il se remue ; ce sont, pour le dire ainsi , des parties étrangères de lui* même, qui lui sont plus unie$ que les naturelles. De l'autre côté , le roispect qu'ils lui portent , n'est pas moins puissant que l'amour qu'ils ont pour lui; au moins est-ilplus puissant que le droit de vie et de mort qu'il a sur eux. Ce resr pect gouverne çt règle toutes les troupea , il les pousse ou les arrête»selon qu'on a besoin de leur différente obéii^sancc;, il leur pourroit tenir lieu de discipline. Qu'on ne pense pas que ce soieot les loi^ de la guerre et les ordonnances utilitaires qui empêchent les soldats de faire de$ Ëuites; c'est saprésence et son témoignage. Quand ils ont manqué, ils craignent plus qu'il le sache | (pi'ilç ne craignent qu'on les châtie; et plusieurs sont retenus en leur devoir par l'appréhension de

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lui' déplaire, qui ne le seraient pats parla crainte de la peine et du déshonneur.

C'étoit-Ià, Madame, la seule chose que qraigooit Farmée romaine, et jamais soldats ne méprisèrent> si fort l'ennemi , ni ne redoutèrent si fort leurs thefs ; jamais, âmes ne furent tout ensemble si fières et si dociles , ne se débordèrent avec tant d'impétuosité à la campagne , et ne reprirent leur place dans le camp avec moins d'apparence d^en. être sorties. Après avoir fait des miracles de courage, ces gens*là venoient sçavoir s'ils avoient bien fait ou non. Us venoient rendre compte de la victoire, de laquelle il falloit quelquefois se justifier, et laquelle étoit quelquefois punie.

^ Cette crainte de piété et de religion 'a produit des^éxemples à milliers dans la pure antiquité , et on marche dessus au collège, tant ils sont vulgaires et en grand nombre; niais il faut choisir ce qu'on vous présente. Il faut que je vous montre ^ Madkme , une belle marque de cette généreuse crainte, dans la caducité même de l'empire, lorscjue Rome n'étoit plus que le sé- , pulcre de Rome; la nature voulant, à mon ïivis, conserver ses droits, et faire voir que les cendres des matières souverainement excellentes « sont encore riches el précieuses.

Sous Tempire de Justinien, un capilakie ïiommé Fulcar , s'étant jeté inconsidérément dans Ie$ eimemis, et ayant engagé sa troupe à un combat désavantageux , comme en cette extrémité quelqu'un lui représentoit (jue, s'il voûloit, il poi^voit endore se retirer avec une bonne |)artie de$ siens; il vaut mieux mourir, répondit-il, car quel moyen y auroitril xiprès ceci de $oulenir\ le visage de Ntirsès? Ce n'est pas que Narsèç fât cruel , mais c'est que la souveraine vertu est redoutable ; c'est que la mine d'un géniéral dç Tarmée romaine donne de l'effroi à ceux, qui n'en ont pas des épées nues et de la mort assurée. D'une œillade il perce les coupables ju^q^'^il cœur ; et en les regardant , il les punit. . ;

N'est-ce pas là, Madame, \m e£[et de > cette autorité qui vient du Ciel ^ d^.x^Qtt^ autorité iur hérente à la .personne de celui qui l'a distincte et séparée de l'autre autorité ; qui; naît du pou^ voir donné par. la république; qui a été vérifiée par le sénat; qui se lit dans de& patente^'cle p^Tr chemip ; qui se remarque par des aigli^s ^X pai^ des dragons en peinture , par de« verges. ,p4r des haches et par des archers.

Cette seconde autorité dont vous prétendes que je vous dise quelque chose qui n'ait jamais été dit, est une certaine lumière de gloire, et un certain caractère de grandeur qu^la vertu hér

roique imprime sur le visage des hommes ; et ce caractère et cette luiçière corrigent les défauts et les imperfections de la nature, font que les petits hommes paroisseut grande , embellissent les visages laids , défendent la solitude et la nudité d'une personne exposée aux outrages de la fo^ V tune , accablée sous les ruines d'un parti détruit, " abandonnée de ses propres vœux et de sa pro- ' pre espérance. Ce caractère, Madame^ est à cette personne une sauve-garde du Ciel, contre les violences de la terre, la rend inviolable à des ennemis irrités , lie les mains à des traîtres qui viennent à elle avec un mauvais dessein , trouve du respect et de la tendresse parmi les Scythes et les Tartares.

A cette marq[ue , les ennemis ont reconnu à la guerre les princes romains , quoiqu'ils se fussent déguisés, quoiqu'ils fussent mêlés dans la foule des soldats , quoiqu'ils ne les eussent jamais vus. ^ Rien n'est capable d'ef&cer ce caractère, ni d'obseut*cir cette lumière , non pas même les disgrâces , la prison et les chaînes d'un pauvre captif. Le bourreau tombe à la renverse à la vue de son patient , et peu s'en faut qu'il ne lui demande la vie. Il s'imagine qu'il voit sortir de ses yeux une grande flamme ^ qui illumine tout le cachot , eit qu'il entend une épouvantable voix qui lui crie : Qui es4u malheureux, qui oses

liettre la matn sur ia personne de Càius Manus?

Ne sont-K» pas là, Madame, trouvez bon que

je vous interroge encore une fois, ne sont-ce pas

liles dernières et les plus chères faveurs qui se

peuvent recevoir de la suprême vertu? Et cette

seconde autorité, qui survit à la première; cette

^ onté qui se conserve dans les ruines de la

puissance, qui consacre la mauvaise fortune, les

chaînes et le cachot; qui rend raffliction sainte

vénérable ; n'est-ce pas une chose bien plus

Boble que l'indigne prospérité des heureux, que

^ous les sceptres, toutes les couronnes, et toute

^ ntagnificence des rois fainéans?

Sans doute l'autorité est beaucoup plus noble î«e la puissance ; et celle qui se forme de la rêvé» ^nce de la vertu, beaucoup plus honnête que celle qui s'établit par la terreur des supplices. *^ triomphe pur et innocent d'une infinité de cofeurs soumis, est bien plus illustre et. plus beau * voir que le sanglant et misérable trophée de Talques têtes abattues, j'entends abattues- sans ^ne extrême nécessité et pour la seule montre duu pouvoir sauvage et tyrannique. Et si les fables des poètes sont les mystères des philosophes, il me semble. Madame, que leur Jupiter fuit une action bien plus admirable et plus digne du père des dieux et du roi des hommes, quand il re«*

(■ =>.78 )■ mue toutes choses avec un de ses sourcils, et qu'il fait trembler l'Olympe en branlant la tête, que quand à fbïce de foudres et de tempêtes il arrache des arbres et casse des tuiles»

La puissance est une çhoèe* lourde et matérielle , qui traîne après soi un long équipage de moyens humains , sans lesquels elle demeureroit immobile. Elle n'agit qu'avec des armées de terre et de mer. Poiu* marcher, illui faut mille ressorts, mille roues, mille machines: elle fait un effort pour faire un pas. L'autorité, au contraire, qui tient de la noblesse de son origine , et de la vertu des choses divines, opère ses miracles en repos; n'a besoin ni d'instrumens , ni de matériaux, ni de temps même pour les opérer; est toute recueillie en la personne qtii l'exerce, sans chercher d'aide , ni se servir de second. Elle est forte toute rxue et 'toute seule: -elle combat étant désarmée.

Il ne fauft qu'un mot à l'autorité pour persuader; trois de ses syllabes, Madame, humilient les audacieux; donnent de la repentance aux rebelles; arrêtent" l'impétuosité des légions mutinées; élôufient ^ne sédition en naissance; et ceux <}ue le général avait: accoutumé de nômmei* mes compagnons j ne peuvent sôu£6rir qu'il les noirime ouînes amis, ou messieurs de Rome, ou comme ii vous plaira de traduine ^uirités. Ils se fi-

(^79) gomit que ce mot les a dégraçlés ; que ces trois syllabes leur ont ôté l'épée et le baudrier ; qu'elles les ont ïnis dans la lie de la plus impure et de la plus vile populace.

Je vous demaûde , Mad^une , si le nom de Quintes , s^rti d'une autre bouche que de celle de César, fut, entré aussi avant dans le cœur des légions^ et eût eu la même force sur lew esprit ? Pour moi, je le croirois difficilement* Jesçaisla portée de la rhétorique , et connois la vertu des mots les nueuK prononcés ; mais elle nerva pas \ ^ jusques-là. L'autorité est incomparablement plus persuasive que l'éloquence. Les soldats ^e fussent moqués d'une douzaine d'oraisons de Cîcéron , et ils se rendent à une parole de César.

Je; pense même qu'ils se fussent rendus à ^n silence, s'il se fût contenté dé leur faire signe de sortir du camp , sans prendre la peine de parler àeùx. Par cette muette condamnation^ les traitant comme des maudits et dés excoiÀmuniés de la patrie, et les déclarant indignes .de toute sorte de société avec leur général, jusqu'à vcelle des plaintes et des reproches qu'il leur pouvoit faire; un tel mépris leur eût fait tant de douleur , que, pour grâce , ils eussent demandé la mort, et se fusseat jetés à ses pieds, pour le prier de les vouloir perdi^e plus honnétepient.

Mais il me fâche qu'une si grande parole , qui

fiit une grande action, ne soit pas de quelque Romain du bon temps , et de la saine république, afin de ne vous point alléguer de vertu douteuse , et dont la cause soit indécise comme celle de César. Je voudrois, Madame, que eel exemple de l'autorité militaire fât de Scipion ou de Fabrice, pour le joindre plus justement à cet autre exemple de l'autorité civile , après le* quel vous me permettrez de finir.

Vous connoissez bien le bon homme Appius Clàodius. Regardez- le, je vous prie, accablé d'années et de maladies , qui ne part, il y a si long-temps, de la chambre, et ne peut que se traîner de son lit k son foyer. En cet état-là néanmokis il se résout de se faire porter au sénat pour quereller tous les sénateurs , pour s'opposer tout seul à la paix honteuse qu'ils alloient conclure. Il est à croire , Madame , qu'ils ne furent pas moins épouvantés de voir ce hideux vieillard, que si c'eût été un spectre qui fât entré dans la chambre du conseil. £t , à mon avis, ils ne le prirent pas d'abord pour A ppius Claudius , ils le prirent pour son ombre et pour son fantôme, qui venoit de Tautre monde leur faire des leçons et des remontrances; qui leur venoit dire, avec un ton de commandement et une parole forte , que la colère lui fournissoit dans la foiblesse d'un corps

confisqué. « Quiconque a été auteur d'une si » sale proposition, n'est point un vrai et un lé- » gitime Romaiïi ; il faut que ce soit un étranger » ou un bâtard : ce doit être le fils d'un de nos » esclaves, ou il ne lui reste pas une goutte du »sang de nos pères , que la lâcheté n^ait corj) rompue. »

Que n'eût pas fait ce fâcheux aveugle , s'il eût eu des yeux, et le reste de son corps en liberté ? N'eût-il pas voulu battre ceux qu'il se coi^tenta de gourmander ? N'eût-il pas voulu déposer Pyrrhus, et mettre son royaume en interdit, bien loin de lui laisser par un 4:raité un pouce de terre eu Italie ? Je ne sçais pas ce qu'il eût pu faire ; mais je sçais bien. Madame, qu'il fit beaucoup. Rome et Pyrrhus sont d'accord des conditions tlu traité de paix. Claudius s'y oppose , et le vient rompre dans sa conclusion. Ainsi il est plus fort que Rome et Pyrrhus tout ensemble , et l'emporte sur l'un et sur l'autre.

Lorsque l'on compta à Cynéas une si étrange nouvelle, il y a de l'apparence qu'il s'écria: «c Voici » quelque chose de plus grand que tout ce que "" j'ai admiré à Rome. J'avais vu une multitude ' ^ de rois , mais je n'avois pas vu leur précep- » teur. C'est cet aveugle qui est la lumière de la » r^ublique ; c'est ce malade qui nous fait la

(aSa)

» guerre; c'est ce bon homme qui ne bougeait de » son lit , qui nous chasse d'Italie ; c'est cette » chaise , dans laquelle il se £ait porter au se- »nat, qui est plus redoutable, que nos tours » pleines de soldats , que nos éléphans . et que » nos machines. »

DEIA

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