U CONVERSATION DES ROMAINS
LA. MARQUISE DE RAMBOUILLET
BIazs cela fut jadis au temps de vos aïeux , Et de cette yertu si voisine des dieux , Quand la jeune nature, en miracles féconde | D'un peuple de héros fit habiter le monde. Maintenant que notre âge , épuisé de vigueur. De l'infirme vieillesse a senti la langueur; Qne votre Rome est morte et sa gloire cessée f £t la vertu suprême aux histoires laissée, Cest assez d'aibnirer l'effort des actions Qui fit ce lieu fiital maître des nations.
Adorons ces grands morts , ces antiques exemples , £t portons notre encens où l'on cherche vos temples.
C EST à peu près, Madame, ce que je vous répondis hier en langue vulgaire, lorsque je pris congé de vous. J'ai depuis trouvé le sens de ma prose dans les vers d'un poète qui ne fit jamais que ceux-là, et je me suis imaginé qu'il n'y avoit
point de niai d'entrer de la sorte en notre conférence d'aujourd'hui, et de lier avec un nœud, qui peut-être ne vous déplaira pas, les choses que je vous ai dites , et celles que vous voulez que je vous écrive.
Avouons-le de rechef, Madame, il est certain que les grandes largesses de Dieu ont été faites au commencement, et qu'encore que son bras ne soit pas plus court qu'il étqit 9 ses mains sont moins ouvertes qu'elles n'étoienl. Outre le droit d'aînesse qu'a eu l'antiquité sur les derniers temps, elle a eu d'autres avantages qui ont fini avec elle , et ne se sont point trouvés dans sa succession; elle a eu des vertus dont notre siècle n'est point capable. Ce n'e^t pas à nous à faire les CàmiUe niJfa iCnjttcin; nous ne. $Q:|:mne$ pas de la forcedeoes gens-là. Au lieu d'exciter notre courage, ils désespèrent notre kmbition; ils nous ont plutôt bravés, qu'ils ne nous ontinstruits par leurs actions. En nous donnant* des exemples, ils nous ont pbUgjé3£^i^ne, peine inutile; ils nous ont donné ce que nous ne sçaurions. prendre, ces exemples étant de telle hauteur qu'il n'y a pas nioyen d'y atteindre.
^ Je ne veux pas air e , Madame , qu'aux plus misérables saisons, Dieu né puisse envoyer quelque ânie choisie, pour nous faire souvenir de sa première magnificence. Je ne nie pas qu'il ne puisse
( »87 ) prendre un soin particulier de cette âme , et qu'il n'ait moyen delà préserver des vices de la Cour ; et de la contagion de la coutume. Dans le plus général assoupissement du monde, il se trouve quelqu'un qui vient réveiller les autres , qui franchit les bornes de son siècle , qui est capable de concevoir l'idée de l'ancienne vertu , et de nous montrer que les miracles des histoires sont encore des choses possibles:
Il est vrai, Madame , ce quelqu'un se trouve; mais ce quelqu'un ne fait point de nombre : il marque même stérilité; il n'empêche pas la solitude. Il peut y avoir une âme privilégiée , une fersonne extraordinaire, un héros bu deux en toutela terre; mais il n'y a pas une multitude de héros; il n'y a pas un* peuplé de personnes extraordinaires : il' n'y a plus de Rome, ni de Romains. Il- les faut ailler chercher sous des ruinée, €t dans des tonibéaux ; il faut adorer leurs reliques dans î^ livres dont je vous ai parlé,, et aux ,endrôlfe'<Jtre vous avez désiré que je vous marquasse.
Je pensois d'abord eh être quitte pour Vou^ avoir hiarqué ces endroits , et pour vous avoir (Choisi des livres; vous li'étes pas néanmoins satisfaite de cela , et il semble que vous prétendiez que j'ajoute ce qui manque au livre. Tia gloii'e et les triomphes de Rome ne suffisent pas à votre
Scipîon et Lœlius en ont usé sans Scrupule; Auguste et ses amis ont été de ces honnêtes voluptueux.
Le sénat et la campagne , les affaires civiles et les actions militaires avoient Leur saison; la conversation , le théâtre , et les vers avoient la leut*. Jamais les plaisirs de l'esprit ne furent mieux goûtés que par ces gens-là; et des mêmes mains dont ils gagnoient des batailles, et signoient le destin des nations , ils écrivoient des comédies , ou applaudissoient à ceux qui en jouoient devant eux.
Il n'y avoit pas tous les jours un Annibal à vaincre , ni une Afrique à assujettir. Antoine et le fils de Pompée ne moururent chacun qu'une fois, et après cela vint ce calme général, dans lequel les plus inquiets furent de loisir, et le monde se laissa gouverner aussi paisiblement que s'il n'eût, été qu'une famille.
Ils ont donc quelquefois manqué d'ennemis; on les a laissés quelquefois en paix. Et en cet «tat-là, Madame , pourquoi se fussent-ils fait la guerre à eux-mêmes , et eussent-ils cherché des enneniis dans leur propre cœur? Pourquoi se donner en proie à un chagrin, pire qu' Annibal^ et plus cruel que l'Afrique? Pourquoi appréhender de se réjouir, n'y ayant plus personne qui troublât leur joie; la mer de Sicile éta»t
. C »9o ) nettoyée, l'^ypte étant réduite en province, Sexte-Pompée et Marc-Antoine n'étant plus que deux noms et deux fantômes?
Je vous avoue, Madame, que le désîr de k gloire étoit leur passion dominante; mais les tyrans mêmes ne régnent pas toujours tyiaDDiquement. C'étpit la fièvre de leur esprit ; mais cçtte fièvre ne les brûloit pas toujours d'iine égale ardeur; elle avoit ses relâches, aussi-bien que ses redoublemens. El ne pensez-vous pas que Scipion fut hors de son grand accès, quand il amassoit des coquilles au bord de la mer avec son ami,' ou qu'il prétoit ses paroles à Chrêmes et à Micio dans les fables de Térence?
Je ne décide point en cet endroit si lui et son ami ont été les vrais auteurs dé ces fables : il me suffit de dire probablement qu'ils en ont été les premiers approbateurs, et qu'ils les ont aimées, s'ils ne les ont feites. Il se pourroit bien même que le poète auAï>it changé la disposition de quelque scène par leur avis, et qu'il y auroit quelque demi-vers de leur façon , et que ce que nous trouvons de plus fin et de plus juste, ne seroit pas tant ce qu'il a emprunté des ouvrages de Ménandre, que ce qu'il avoit appris dans la conversation de Scipion.
Pour l'empereur Auguste, en la personne duquel je considère la fin du bon temps, comme
sa fleilr en celle de Scipion , il est très-vrai , Madame , qu'il a jugé très-sainement du prix et du mérite de chaque chose , et qu'il a aimé la gloire, ' mais qu'il n'a pas haï la volupté. Jç parle de la volupté en général , parce qu'il essaya de toutes , et qu'ayant donné beaucoup à ses sens , il ne refusa rien à son esprit. Il voulut connoître le bon et le beau, en tous les sujets où il est, et où il semble être; et pour cette recherche il employa de si adroits et de si curieux espions, qu'ils n'ont rien laissé à découvrir aUx siècles qui sont venus depuis eux.
Je n'oserois pas dire, comme a fait quelqu'un, que les Muses furent ses bouffonnes et ses bateleuses; ce mot est déshonnête et injurieux: je dirai seulement qu'elles eurent l'honneur d'être ses domestiques et ses familières et qu'en ce tempslà elles étoient de la Cour et du cabinet. Pour le moins les feisoit-on venir aux heures de conversation , si on ne les appeloit à la délibération des affaires , et si c'est trop de dire que Virgile fôt le quatrième de ce conseil , tenu entre Auguste et ses deux amis, pour sçavoîr s'il garderoit l'empire ou s'il rendroit la liberté.
L'histoire de ce conseil m'est un peu suspecte ; et j'ai de la peine à me persuader que les beaux esprits de ce temps-là fussent si avant dans la confidence de l'Empereiir, et qii'îl leur fît part
( ^^9^ ) des affaires de cette nature. Je me contente de croire qu'ils avoient l'intendance de ses plaisirs vertueux , sans aspirer à une plus importante direction , et qu'il leur faisoit ouvrir la porte du palais, quand on la fermoit aux supplians et à leurs requêtes.
Mais quand I dans les provinces éloignées, et au milieu même du palais, il s'éleva des nuages qui brouillèrent le calme dont j'ai parlé , ce fut alors, Madame, que les Muses ne furent pas moins nécessaires à Auguste , qu'elles lui avoient été auparavant agréables; ce fut alors qu'elles furent de service, et qu'elles aidèrent Livia à soutenir son mari , qui commençoit à plier sous les soins et sous les affaires.
En cette saison de chagrin et d'inquiétude, elles n'étoient occupées qu'à lui chercher de la joie et des divertissemens ; elles ne songeoient qu'à enchanter ses peines par leurs chansons; elles ne s'étudioient qu'à apaiser et mettre en repos cette partie impatiente de son âme, qui se tourmentoit et veilloit sans cesse; qu'à éloigner son imagination des débauches de sa fille, et de la défaite de ses légions ; qu'à lui ôter la vue des sujets qui le fâchoient, par l'interposition d'autres sujets qui lui pouvoient plaire.
Or, Madame, comme ce n'étoit pas peu mériter du genre. humain, que d'endormir quelque-
fois Auguste, et quelquefois de le réjouir, ces bonnes déesses se justifioient par-là de la calomnie des barbares, qui les accusent d'être inutiles à la république , et de n'avoir point de rang dans le monde. Ce bon Prince aussi , souffrant qu'elles détendissent la trop grande force de ses pensées, et prenant quelque intervalle de relâche dans les spectacles qu'elles prenoient le soin de lui préparer, faisoit plusieurs bonnes choses en méme-
. temps. Car outre que les avouant à lui, ilprolégeoit des innocentes contre la licence des vieux soldats et la cruauté de la victoire civile , il s'acquéroit des parleuses , qui sont écoutées de tous les siècles ; et les honorant de sa familiarisé , il les rendoit tributaires de sa gloire. Mais principalement. Madame, il suivoit le conseil de la nature, qui veut que tout ce qui travaille se repose ; qui entretient la durée par la modération, et menace là violence de fin.
Je sçais bien que ^ette souveraine intelligence , qui a été donnée aux grands princes , pour la conduite des choses humaines, n'esl^point capable de lassitude, et qu'elle agiroit côntinuelle-
^ ment si elle pouvoit agir toute seule; mais étant engagée avec lé corps, et tenant à des organes qui sont extrêmement frêles et délicats, il faut qu'elle les ménage pour s'en sei^vir , et qu'elle s accommode, malgré elle, aux nécessités d'une
un conseiller de toute sorte de débauches , et il ne v<sut pas que les sages passent le temps comme le vulgaire. Il a découvert, entre la mauvaise hu* meur et la bouffonnerie, un milieu approuvé de la raison , dans lequel l'âme se dilate par un mouvement modéré, et ne s'énerve pas par une dissolution violeïite. Et dç ce milieu , Madame , il a fait une vertu morale, qui regarde fe bien de la compagnie, eti suite de deux* autres, qu'il nous propose dain; le même chapitre pour la même fin.
La première de ces trois vertus est une certaine douceur et facilité de mœurs, qui sçait être accommodante', sans être servile, et n'approuve pas sans choix tout ce qui se dit, ni ne le désapprouve aussi par dégoût. La seconde est une franchise naïve et une coutume de dire vrai aux choses mêmes indifféi^efntes , éloignée en pareil degré de la vaine ostentation, et de la retenue affectée. J'ai dit d'abord quelle est la troisième; et ces trois habitudes vertueuses, selon l'opinion d'Aristote , règlent tout le commerce des paroles, et s'étendent dans tous les entretiens que les hommes ont les uiis avec les autres, soit qu'on y tienne des propos cômplàisans ou fâcheu*,soit qu'ils soient véritables ou faux , soit qu'ils soient joyeux ou tristes.
Tellement, Madame, que, sans la première de
(296) ces trois vertuis, les assemblées des hommes ne serbient que des troupes d'ennemis mêlés ensemble , qui sVgratigneroient €t se sauleroient au visage ; ou dés cercles d'amoureux , qui adoreroient leurs défauts^ et trouveroient leurs rides belles. Sans la seconde, ce ne seroient que des Geôles de dissimulés , qui ne veulent pas ,dire quelle heure il est ^ ni qu'il est jour à midi, tant ils ont peur de se méprendrje y ou deis théâtres de Capitans, qui disent plus qu'ilsiue sçavent, et plus qu'il n'ont fait, et plus qu'il ne se peut faire. Enfin sans la troisième, de laquelle qous parlons, les assemblées des hommes étant trop tristes , ou trop gaillardes , sembleroiènt , Madame^ ou des .convois de personnes affligées, et la représentation d'un deuil public, ou des spectacles de personnes . nues , et l'image de ces Jetés licencieuses^ qui'n'osojent piiroître devant Catoa Le milieu, de ces deux mauvaises extrémités est une vertu, non pas,' à la vérité, si éclatante ni si haute que la sagesse et la magnanimité; mais c'est néanmoiits une vertu avouée par la philosophie , et par là philosophie même de Caton. Et si nous l'avions chassée de notre morale, la communication que nous avons les uns avec les autres n'auroit riéyi que de sec et d'épineux; le discoiirs seroit plutôt une corvée et im travail de la bouche, qu'un soulagement et une décharge
du cœur; et la société , où nous n'aurions per mission que de disputer et de contredire, nous ennujeroit bien plus que la solitude, où nous pouvons au moins rire de.mérooire et nous réjouir avec nos pensées. »
Je ne voudrois pas assurer, Madame ,^ que les Romains eussent connu une si louab}e qualité dans l'enfance de la république. Et quoiqu'un de leurs poètes parle des bons mots du roi Numa €t de la nymphe Égérie , les conférences qu'ils avoient ensemble s'étant passées sans témoins , il n'en peut parler que par conjecture. .
Ces paysans victorieux, ne sachant que labourer et se battre, n'étoient sensibles qu'à des plaisirs grossiers et proportionnés . à la duret^ de leur naissance. Il n'y a pas beaucoup d'ap^ parence qu'ils possédassent une vertu qui est directement opposée à la rudesse dont ils faisoient profession , et n'accompagne guères la pauvreté , que la mauvaise bumeur suit presque toujours. Tant que leur éloquence, pour user des termes de Varroh , a senti les aulx et les ognons , on n'en devoit rien attendre de fort exquis ; et il étoit difficile qu'une si triste austérité qiie la leur entendît raillerie, et se laissât toucber à la joie. Il fa{loit premièrement que, sanss'affoiblir, ils se ramollissent, qu'ils s'adoucissent le courage et se dérouillassent les moeurs, qu'ils s'avisa$sent à la
'éà
( ^99 ) voit pas, et inspire un génie secret que Ton perd eu le cherchant ; soit que , dans une signification plus étendue , il veuille dire la science de la con- Tersatiou et le don de plaire dans les bonnes compagnies; ou que, le mettant plus à l'étroit, on le prenne pour une adresse à toucher l'esprit par je ne sçais quoi de piquant, mais dont là piqûre est agréable à celui' qui la reçoit, parce qu'elle chatouille et n'entame pas, parce quelle laisse un aiguillon ^ns douleur, et réveille la partie que la médisance blesse. Tant y a , Madame, qu'au jugement d'un grand juge dé pareilles choses, c'étoit une connoissance dont les Grecs ont abusé, que les autres peuples ont
Ignorée , et de qui les seuls Romains ont sçu le vrai et le légitime usage; leur ayant été si propre et si incommuniGsd)le à leurs plus proches voisins, que ceux d'Italie même n'ont pu Pacquérir sans quelque déchet , ni la contrefaire sî finement,. que la ressemblance c'en fit remarquer la diversité.
Getoit donc, à ce compte-là, une plante domestique, quinepouvoit venir qUfc sur le rivage ^e leur Tybre, ou sur leur mont Palatin, ou au pied de leur Capitule , ou proche de leur Champde-Mars , ou en quelque autre quartier de la capital e ville du monde.
Estril passible que le ciel et le soljeil de Rome
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eussent tant de force et tant de verlir? Agissoientils si sensiblement sur l'esprit des hommes? £toient-ils si absolumait nécessaires pour les rendre de bonne compagnie?
Je n'ai garde de le dire de jmon chef, ni de Eure ce tort au reste de l'Italie et aux autres provinces civilisées. Mais, généralement parlant, il est certain , Madame , que les citoyens de. Rome apportoient de grands avantages dansie monde, dévoient beaucoup à leurs mères et à leur naissance, sçavoient quantité de choses que personne ne leur a,voit apprises.
Il n'y a point de doute que dans leur plus familier entretien, il n'y eu des grâces négligées et des ornemen^ns .sans art , que les <k>cteurs ne cpnnoissent point „ et qui sont au-dessus des règles et des préceptes. Je ne doute point qu'après les avoir jvus tonner, et même, le ciel et la terre, 4tan^ la tribune aux harangues, ce ne fut un çhaijigçmçnt de plaisir très-agréable de les conàdérer sous une apparence plus humaine, étant désarmés . de leurs enthymèmea et de leurs figures , ayant quitté leurs exclamaiionsfeintes et leurp. colères artificûeUes, paroissant en un état où l'on pouvoit dire qu'ils étoient véritablement eux-jmemes.
C'étoit-Ià par exemple. Madame, où Cicéron ixél^jt ni $ophi^fc, ni rhétoricien, ni idolâtre de
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celui-ci, ni furieux contre celui-là, ni de l'un ni de Tautre parti; il étoit là le vrai Cicéron, et se moquçit souvent en particulier de ce qu'il avoit adoré en public.
G'étoit-là où il définissoit les hommes et ne les embellissoit pas , où il parloit de Caton comme d an pédant du Portique , ou pour le plus d'un citoyen de la république de Platon ; où il disoit que la pourpre du sénat étoit la plus fine, mais que le fer des rebelles étoit le meilleur; où il avouoit que César étoit l'ouvrier de sa fortune , et que Pompée n'étoit que l'ouvrage de la sienne.
Ces sentimens qui partoient du cœur, étoient cachés dans les grandes assemblées , et ne se découvroient qu'entre deux ou trois amis, et autant de fidèles domestiques, à qui ils faisoient part de cette secrète félicité. Et s'il a été dit de quelques-uns d'eux qu'ils ont régné toutes les fois qu'ils ont harangué , tant étoit souverain le pouvoir qu'ils exerçoient sur lésâmes, on peut dire de ceux-là mêmes que, dans leur conversation, ils rendoient la liberté qu'ils avoient ôtée dans leurs harangues ; qu'ils mettoien t. au large et à leur aise, les esprits qu'ils venoient de presser et de tourmenter, et qu'ils les tiroient de l'admiration qui les avoit agités avec violence, pour leur feire sentir un transport plus doux et les ravir av^ moins de force.
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J'ai vu un grand prince aux Pays-Bas qui euvioit en cela la fortune de leurs affranchis , et de ces amis inférieurs et du second ordre audits avoient tirés de la servitude pour lès mettre dans la confidence. Et en effet , é'étoit un contentement merveilleux de pouvoir être témoin de leur vie intérieure et d'assister aiux plus particulières heures de leur loisir ; et ce séroit une satisfaction sans pareille, de sçavoir les boniies choses qui se disoient entre Scipionet Laelius , Atticus et Cicérou, et les autres honnêtes gens de chaque siècle; d'^ayoir, dis-je , une histoire de là conversation et des cabinets, pour ajouter à celle des affaires et de l'État.
Étant nés dans l'Empire et nourris dans les triomphes , tout ce qui sprtoit d'eux porloit un caractère de noblesse qui les distinguoit de leurs sujets ; tout sentoit le commandement et l'autorité , quoiqu'il ne fut question ni de gouverner ni de conduire ; tout étoit remarquable et de bon exemple, voire leur secret et leur solitude.
Ayant vu , dès leur enfance , traîner des rois captifs par les rues, et d'autres rois supplians et solliciteurs venir en personne demander justice , et attendre à la porte du sénat leur bonne ou leur mauvaise fortune, ils ne pouvoient garder rien de bas dans des esprits émus et purgés par de tçls spectacles; la lie même d'un tel peuple
étoit précieuse ; et si par malheur il se (ut trouvé quelques gentilshommes qui eussent eu des âmes vulgaires , il est à croire que de si grands objets les eussent incontinent relevées. Il est vraisemblable qu'étant non-seulement couverts et environnés, mais pénétrés, mais remplis de tant de lumières, il en rejaillissoit jusque sur leurs moindres actions , et qu'ils ne les pou voient pas adoucir ni cacher si bien qu'elles ne fussent toujours fortes et illustres.
Je le dis comme je le pense, et vous sçavez bien que les morts n'ont point de flatteurs. Il leur étoit impossible de se dé&ire tout-à-fait de leur grandeur, parce qu'elle tenoit à leur cœur et à leur esprit, parce qu'elle avoit racine en eux, et n'étoit pas appliquée sur leur fortune. Ils ne faisoient pas un geste , ni ne poussoient un mouvement audehors , qui fut indigne de la souveraineté du monde; ils rioient même, et se jouoient avec quelque sorte de dignité.
Ce que je ne crains point. Madame, d'avancer devant vous , qui descendez non-seulement du même principe et du même sang , mais qui êtes déplus fille de leur discipline et de leur esprit, et ne tenez pas moins de la magnanimité des César et des Scipion , que de l'honnêteté des Li- >^e et des Cornélie.
Ils étoient donc grands, vos ancêtres, dans
les plus petites choses. Et puisqu'autrefois une secte a cru que le sage dormant étoit semblable à soi-même, et ne laissoitpas d'être sage (c'étoit une idole et un sage fait à plaisir qu'elle se formoitj; puisque cette secte a laissé pour dogme que les songes de ce sage imaginaire étoient raifionnables et judicieux , il nous sera bien permis de croire que les véritables sages ont pu régler par la raison et conduire avec gravité une partie de la vie, qui est plus capable de l'une et de l'aLtre que le dormir, et que leurs exercices , moins viotens et moins sérieux, étoient animés de h vigueur et de la majesté de la république.
Vous plait-il que je vous vérifie ce que je vous dis, et que je monte même plus haut que le siècle des Scipion, pour vous montrer qu'il y a toujours eu de l'esprit à Rome, mais qu'il y a toujours eu aussi de l'autorité et de la grandeur qui se sont mêlées dans cet esprit? Ce ne sera poiul un autre que le bon Fabrice, dont vous avez vu la lettre à Pyrrhus, qui nous fournira l'exemple que nous cherchons ; et coosidérez-le , je vous prie, Madame, dans cette célèbre conversation qu'il eut avec le même Pyrrhus et avec Cjnéas, chef de son conseil.
Cynéas ayant fait un long discours à la louange
de la vie contemplative, et ayant dit, entre au-
' très choses, qu'dy avoit un grand personnage à
Athènes , iiommé Épicure , qui prêchoit le repos et la volupté, et tenoit que le gouverneinent des Etats étoit indigne de l'occupation des sages, parce que les sages ne se doivent point mettre en peine pour des fous , pour des. ingrats , pour des hommes. Fabrice eut la patience d'ouïr ces vanités grecques, quoiqu'il ne les approuvât pas; mais avec un souris dédaigneux qu'il adressa à celui qui les débitoit : Oh que les Romains^ ditil, aUroierU bientôt fait ^ si toute la terre voulait être épicuriehne !
Ne pensez-YOus pas. Madame, que Cynéas ^t bien surpris d'une réponse si peu prévue et si éloignée de l'admiration qu'il attendoit d'un homme sans lettres , qu'il croyoit avoir ravi par son éloquence? Ce petit mot renversa d'un même coup les opinions du grand personnage d'Athènés et l'éloquence du beau parleur. £t une réfutation régulière de la philosophie épicurienne, ^treprise par un stoïque, venu préparé à cela, n'eût point eu tant de force que cette exclamation d'une ligne , qui rendit Epicure ridicule , qui ^i Cynéas en confusion, qt donna de l'étonnénient à Pyrrhus- Mais, Madame y c'étoit la coutume de Fabrice d*éionner Pyrrhus par ses réponses. Il rioit d'ordinaire des propositions. que le Roi lui faisoit sérieusement ; et un jojur qu'il lui offrit la pre-
IL âo
mière place eh son royaume après lui , s'imaginant qu'il n'auiroit garde de délibérer sur un parti si avantageux, et qu'il ne fèroit point de difficulté de changer de la pauvreté pour des richesses, le pauvre citoyen répondit au riche prince ces paroles, que j'ai tirées d'une histoire gtecqoe écrite à la main.
«Je vous aime trop, Pyrrhus, pour accepter » la condition que vous me faites. Si j'étois au- » jourd'hui votre favori, qui vous a assuré que je » ne fusse pas. demain votre maître? Vous valez » beaucoup, à la vérité, mais vous coûtez encore » plus; et croyesÈ-vous que si vos sujets m'avoient » connu , iîs h'aiinassent pas mieux recevoir de » moi dès exemptions et la sûreté de tout ce » qu'ils ont , que de vous payer des tributs et » de n'avoir rien qui soit à eux? Nç me feites » donc plus des offres qui vous ruineroient si je » vous prenôis au. mot , et ne me promettez pas » ce que vous ne me pouvez tenir quepar U perte »de votre fcouronné.»
îUn républicain farouche çt né aVec la haine de la riionafrchie , eût répondu tout crûment qu'il n'avoit que faire du Roi, ni de la lieutejiance-généralede sônroyaurhe; mais Fabrice, quin'étoit farouche que dans le combat, et ne sçavoit offenser que des rois. armés , né voulant pas accepter ce qui lui avoit aé offert^ le voulut i*-
fuser de boiiaç grâce. Il voulut, par €e r^fus gs^t lantel ÎQgéoieux^ se faire désirer encore un/s fois à' Pyrrhus \ et lui n^ntrér qu'il u'eût pas eu seulement enilui uii homàie.de tt*ès<gran(i sei^vicç; mais ausâtunbomiue de très-bonne comp^guie^
Ce sonvfà;, Madame >> les pilemiers traits d6 la politesse V el'cômme le dèssèiu de i'urbàjiite , dan$ une république; de fer et de bronza ,. ;parmi d^ simples et d'innocens citôy^ens^. mais simples et innocens de>teUefaçon^ qu'on peut dire, que leujf simplicité^a été fiiie et lè!ui? intipceuce spirituelle* Les cdnsuls e4 lès dictateurs rioieiit; de. cette, façon; ilsparloient ainsi ,. quand ils ne parloient pas sérieusement ; et la sériosité des Gtécs a-t-elle rien qui vaille cette raillerie fière et impériieuse de vos Romains? ' . . : . . . i;: , y
Les censeurs mêmes, Madame, quoiqu'il sem? bie que la tristesse fût une dés fonctions dé leur charge,' ne renônçoient^pàs absolument 'à toute sortederaillericlls nes'opiniâtroientipasdaus une étemelle sévérité ; et ce iacÈeu^t et ihsuppQttabte homme de bien \ le premier Càton ^ dis-g e ^ a ^îesaé quelquefois d'être iacheux et insupj^i'table. ill a eti des rayons de joie:et'des i»ter1iraUeà (J^lbellp humeur; il lui est échappé des njiots qui ne sonjt pas mal plaisans;ét, s'il votis plaît, Madame,
vous jugerez des autres, par- celUi-oi- UavoitépouséuuefeGdmsefoctbiiçnfâjite; fetl'bis-
tôire remarque que cette femme craignoit extrêmement le tonnerre , comme elle aimoit extrêmement son mari. Ces deux passions lui conseillant une même chose, elle choisissoit toujours son mari pour son asyle contre le tonnerre, et se jetoit entre ses bras au premier murmure du Ciel qu'elle s'imaginoit d'avoir ouï. Caton,àqui Forage plaisoit, et qui n'étoit pas fâché d'être caressé plus qu'à l'ordinaire , ne put retenir sa joie dans son cœur ; il révéla ce secret domestique à ses amis , et leur dit un jour, parlant de sa femme : « Qu'elle avoit' trouvé le moyen de lui » faire désirpr le mauvais temps, et qu'il n'étoit ^jamais si heureux que quand Jupiter étoit en j> colère ».
C'est la sévérité elle-même' qui s'est égayée de cette sorte ; c'est l'extrême rigueur, c'est la souveraine justice, qui a voulu rire. Et de fait, Madame, bien que lui et les autres fussent des juges incorruptibles , ce n'est pas à dire pour cela que leur bonne justice procédât de leur mauvaise humeur. Ils sçavoient changer de vertu , selon la diversité des temps et des lieux ; ils recevoient le soir, dans le cabinet, les grâces qu'ils avoient rejetées le matin sur le tribunal. Mais les grâces étant chez eux, elle n'y étoient pas affectées ni licencieuses; elles y étoient sages et modestes; elles ne fardoient pas la majesté , elles Tajus-
toîent le moins dumonde, et Tempéchoient seulement de Êûre peur.
Ces grâces. Madame, et cette majesté se séparèrent à la fin. £t les grâces parurent encore sous les empereurs ; mais elles parurent toutes seules; car la majesté, j'entends la majesté des paroles, se perdit avec la liberté. Le style deF»brice ne dura que jusqu'à Bnitus et Cassius , et il est certes bien reconnoissable , soit dans quelques-unes de leurs lettres, qui se voient encore, soit dans le propos qu'ils eurent ensemble la veille de la bataille de Philippes.
Il n'y a point d'homme si étranger dans l'antiquité , qui ne connoisse le mauvais ange de Bnitus , et qui ne sçache leur dialogue. Le lendemain de cette funeste conférence. Brut us la conta à Cassius, avec plus de trouble et d'émotion qu'il n'en avoit eu quand le démon s'étoit apparu à lui. Mais ^voici. Madame, de quel biais Cassius tourna une matière si peu agréable , et comme il la mit à profit pour l'usage de la conversation.
Sans faire l'admirateur étonné, ni l'incrédule opiniâtre, il dit en riant à son ami: «Que les » soins de l'âme, la contention de l'esprit, la lassi- >tude du corps et les ténèbres de la nuit, pou- » voient bien être cause de sa vision et lui avoir » formé cette image étrange. Que pour lui , par
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jf les princiipes. de la philosophie dont il faisoit V profession , il ne croyoit point qu'il y eut de 9 démons , et beaucoup moins qu ils fiissent vis> sibles; qu'il voudroit néanmoins qu'il y en eût, m et que sa philosophie fût fausse, parce qu'appa- » temment ceb esprits , sans corps , devant être «justes et vertueux^ Faction dés Ides de mars » étoit si belle, et leur cause si honnête , que sans ^1 doute ils voudroient y prendre part : qu'aine M ce seroient des amis et dès alliés de la repu- » blique, auxquels ils n'avoient point songé, qui >x viendroient à son secours, et des troupes de » réservé qui combattroient pour eux au besoin. >Que cela étant, ils ne dévoient pas compter seu- » lement dans leur parti tant de compagnies de ^ gens' de pied, tant de cornettes de cavalerie, optant de légions et tant de vaisseaux ; mais qu'il » y avoit encore un peuple immortel et des sol- »^ats bienheureux, à qui il ne faudroit point » doilner de solde , qui se déclareroient pour la 3> bonne cause, et qui n'auroient garde de servir » Antoine contre Brutus, ni de préférer la tyran- »nie à la liberté. » '
• Ces, paroles , Madame^ sont les dernières paroles de la république, qu'elle prononça aivant que de rendte Fâme, et après lesquelles elle expira. C'étoit le caractère dé l'esprit de Rome; c'était la langue naturelle de la majéi^té. Et ne trouvez-
( 5" ) VOUS pas que Cassius étoit bien éloquent en cette langue? Ne seriez-vous pas bien aise dp çonnoître plus particulièreiiient cet ei^celleni honune , et de le voir en d'autres conver^atiops que celle-ci, et de l'ouïr parler sur des sujets moins dés^gréa-. blés j et un autre jour que la veille de la bataiUe dePhilippes?
Le m^l est que la vive voii meurt en naissant, et ne laisse rien qui reste après elle, ne formant point de corps qui subsiste en l'air. Les paroles ont des ailqs; vous sçavez T.épithète qu'Homère leur donpe, et un poète syrien en a fait une espèce parmi les oiseau;^. De sorte, Madame, que. si on n'arrête des fugitives par l'écriture, elles échap-. pept fort facilement à la mémoire.
TotTt ce qui s'écrit même n'est pas assuré de demeurer, et les livres périssent f comme la tradition s'oublie. Le temps, qui vient à bout du fer et des marbres, ne manque pas de force contre des matières plus fragiles ; et les peuples du Septentrion , qui sembloient être venus pour hâter le temps, et pour précipiter la fin du monde , déclarèrent une guerre si particulière aux choses écrites , qu'il n'a pas tenu à eux que l'alphabet ïoême ne soit aboli.
Il y a d'ailleurs, Madame, un destin des let- ^s, qui perd et saqve sans choix les monumens de l'intelligence humaine; qui pardonne à de
mauvais vers et à des fables mal inventées , pour supprimer les oracles et priver le monde de la lumière des histoires nécessaires. Les anciens ont reconnu un démon qui préside à la naissance des livres, et dispose si souverainement de leur fortune et de leur succès 5 qu'ils réussissent bien ou mal, et vivent beaucoup ou peu, selon qu'il leur est favorable ou ennemi.
Or, il est certain que, si ce démon a été malfaisant au public, et envieux des curiosités honnêtes, et contraire à la réputation des grands personnages, c'a été principalement en cette partie dé leur mémoire , qui eût été le portrait de leur humeur, qui nous eût appris les goûts et les délicatesses de leur esprit , qui eût découvert à la postérité la vérité de leurs mœurs et le secret de leur vie privée.
Quel malheur, Madame, de ne pouvoir les aborder par cet endroit accessible et proportionné à la débilité, de nos forces , d'avoir perdu cet objet aisé, et qui seroit bien plus de notre portée qu'une plus haute élévation de leur gloire; de sçavoir la plupart de leurs batailles et l'ordre de leur milicç , et d'ignorer leurs conférences tranquilles et la méthode qu'ils avoient de traiter ensemble , d'être de leurs fêtes solennelles et de leurs grandes cérémonies , et de n'avoir point de part
en leur familiarité , ni aux affaires de leur maison !
A la vérité, Madame , ce ne seroit pas un petit malheur, s'il nous étqit entièrement arrivé. Mais il me semble que nous ne pouvons pas nier avec raison que quelques-uns d'entre eux' n'aient eu soin de nous , ni nous plaindre justement d'avoir été frustrés de tout ce qui nous appartenoit de leur succession. Deux ou trois, par le moyen de la comédie, nous ont laissé des crayons de vingtquatre heures, je veux dire la représentation de quelque journée passée agréablement, et d'autres se sont^montrés à nous dans leurs dialogues et dans leurs lettres.
Ce sont , Madame, leurs entretiens immortels que ces dialogues et que ces lettres ; ce sont des conversations qui durent encore, où nous avons liberté d'entrer à toute heure, où se conserve ridée de la vertu dont parle Âristote, au quatrième livre de ses Éthiques, où se trouve la manière de cette raillerie noble et patricienne, comme ils la nommoient, qui compatisspit si bien avec la gravité romaine.
Ces copies sont plus correctes et plus nettes que n'étoient peut-être leurs premiers originaux; et si elles n'ont pas l'avantage de la vive voix et de la présence, qui persuadent les sens et don-
nent de t'éclaX aux: choses viles , elles ont celui de l'attention et de la seconde vue , qui polissent le rude et démêlent le confus; qui ajoutent ce qui manque ordinairement aux actions soudaines et fortuites.
Voilà bien, Madame, de quoi satisfaire une âme qui n'a que de languissantes passions, et deqtioi contenter une faim à qui peu de nourriture siifBt. Mais étant désireux de beaucoup, et avides de uouvelles connoissances, et amateurs de changement, il faut avouer qu'il n'y en a que pour nous mettre en appétit. Kous ne sommes pas des enfans lout-à-fait déshérités; mais nous ne sommes pas des héritiers extrêmement riches; et les biens qui nous restent n'ont garde d'être ù grands que les pertes que nous avons faites.
iCe n'est pas mon dessein de pleurer ici les calamités de la république des lettres : je ne dirai rien de la mauvaise fortune de l'histoire, de ses brèches et de ses ruines. A peine le nom de LucceiusestvenujusquesànouSjdeceLucceius, Madame , dans les histoires duquel Cicéroo a brigué et demandé une place. Notre Salluste n'est qu'une petite partie du Salluste de vos pères. Où est la seconde décade de Tite-Iire ? où sont ses guerres civiles ? où sont celles d'Asioius Pollio et de Cremutius Cordus, qui étoient des chefs-d'œuvre de la liberté et de l'éloquence to-
maine? Tout cela n'est plus, Madame;, et si nous voulons apprendre desi^ nouvelles d'une saison qui a tant de rapport et de conformité avec les Xem^s que notis avons vus , il faut que nous nous en enquéricms à «luelque étranger de Grèce, qui
nou dit d'oidinaire ce qu'il ne sçait pas.
Jevois^bien néanmoins qu'en Thuméur où nous nous trouvons aujourd'hui, et dans le dégoût d'un siècle malade, qui préfère les sauces aux viandes , et sa fantaisie à sa sànté^ ce n'est pas le grave et. le sérieux des Romains qpie nous regrettons davantage, et qu'il nous fâche le plus d'à* ym perdu Nous nous passerions aisément des anaales de leurs guerres et de. leurs campagnes, s'il y avoit un journal de leurs divertissemens et de leurs quartiers d'hiver ; et nous nous consolerions sansbeaucoup de peine du naufrage des histoires nécessaires, si les belles fables s'étoient pu sauver. .
Geseroit, certes, une excellente consolation à des esprits affligés de la perte des décades de Tite-Live , que le recouvrement des comédies de Plante et de Térence, que nous n'avons plus, Sans parler des autres poètes de théâtre, du débris desquels il ne : nous reste que quelques vers boiteux et . quelques sentences* estropiées.
Les satires de y arron, quiétoit un autre peintre de la vie et de l'e^rtt, nous donneroient aussi,
Madame , des connoissjiDces bien agréable^ ; car quoique la plus sérieuse philosophie fat dans ces satires , elle y étoit comme sur des fleurs, et comme en un lieu de débauche^ toute peinte et toute parfumée de la galanterie de ce temps-là.
Nous verrions là-dedans les pères conscripts, désembarrassés de leurs cliens , dévêtus de leurs longues robes , en là pureté de leur naturel , tels qu'ils étoient dans les plaisirs de la bonne chère et dans la liberté d'après souper, tels que vous me les avez demandés à voir quand vous avez cru que je pou vois ajouter quelque chose aux livres. Nous aurions les lions tout entiers , dont nous ti'avons que les ongles , et si le destin des livres avoit voulu, les conversations de Brutus et.de Cassius , les entretiens de Yolumnius et de Papyrius Psetrus , auroient été d'aussi longue vie que les controverses des rhétoriciens de Sénéque et les déclamations de Quintilien. Nous jugerions, Madame, de Turbanité par elle-même, et sur des figures entières et achevées , au lieu que nous n'en pouvons juger que par nos soupçons , et sur des traces obscures et imparfsûtes.
S'il avoit plu au même destin , le premier César seroit encore un des auteurs que je vous alléguerois sur cette matière. Il avoit recueilli avec soin ce qui s'étoit dit et ce qui se disoit tous les jours de plus remarquable. Tyron avoit
( 3i7 ) fiût aussi un recueil des bons -mots de Ctcéron; et uu ancien grammairien parle de deux livres de Tacite qui avôient pour titre les Facéties.
Maïs particulièrement , Madame , la Cour du second César, de laquelle il a été parlé au commencement de ce discours , cette Cour galante et
spirituelle qui se moquoit des^ bons mots de Plaute et de la raillerie de Fantiquité, me fourniroit de quoi vous entretenir des jours entiers d'une vertu qui lui appartenoit en propriété , et qui avoit reçu d'elle sa dernière forme ; car il Êtut avouer, avec la permission de la république, que le siècle d'Auguste a jugé des choses bien subtilement , a achevé de purifier la raison , a ^ donné à l'esprit des lumières qu'il n'avoit pas , a été le siècle d'or des arts et des disciplines , et généralement de toutes les belles connoissances. Tout s'est poli et s'est raffiné sous ce règne; tout étoit savant et ingénieux en cette Cour, depuis Auguste jusqu'à ses valets.
On a écrit qu'il sortoit du feu et des éclairs de ses yeux : à quoi je voudrois ajonter, Ma* dame , qu'il en sortoit aussi de sa bouche , mab beaucoup plus vifs et plus brillans que ceux qui éblouissoient les coiutisans de ce Jémps-là , et qui obligèrent un d'eux à se plaindre , qu'il n'y avait pas moyen de le regarder au visagfe. Ucomposoit des vers, et les supprimoit, et en
(3.8) les supprimant ii disoit: na niotdumaiivaisoGvrage qu'il avoit fait, qui valoit autant que le meilleur ouvrage qui sepoUTcnl faire. Il répondoit quatre paroles à la JoDgue haraugue àts ambassadeurs-d'Espagne; mais ces 'quatre pkrdes mériloient une autre harangue , encore [dus longue pour les louer.
Outre les Corainentaires.de sa vie, ii y a en long-temps dansle monde un volume .de ses lettres; et coiBipe'voMs ptRivcE croire, elles n'ébwnl pas toutes. d'aif&îres d'État, ni'toutes adressas au sénat €{t aux légions.' ILy en 'avoit de raitlerk et de confidence a ses 9mis;.il yieb avoit d'amour et .de galantëiie à ses maitresiee, et du style de celles'quesoii oncle éCTivtâtà la reine Cléopâiré sur des tablettes : de cornaline 'et de saphirs.
Maisje -m'en! vaià,. Madame, vous bion étonner L .Groiriez-Toua qu'il se trouve aujourd'l»'" en quelque beti quelques re5tié&:de. ces Jelira écrites à Clëopâtre', et que l'amout et les Ipoulets de César dut suirvëca à sa haine et k ses anù'Otous ? Celte irareté s^est C(>nser<Hée dans un vteui BEtanuscrit gxec, qui m'est tombé heureusement eotre les muinSjet j'en ai pris .ce qde je venu ai déjà. donné de Fatwice, de Gaton etfcCassius. !; L'auteur de' ce manuscrit n'est paaoh iiicono" et un enfant de^la terre, il a un nom et un pays, et porte des marques de sa naissance. H vivoit
( 3i9 ) SOUS l'empire des^ Antonins. Il semble avoir le même dessein que le sophiste £lian ; mais sa façon d'écrire est un peu plus étendue , et son ouvrage se peut nommer un mélange de choses communes et de choses rares.
Il est vrai pourtant, Madame, que je ne vous parle pas si affirmativement de la vérité de ces lettres, qu'il ne vous soit permis de suspendre encore votre jugement; je ne voudroîs pas vous assurer qu'elles aient été trouvées dans la cassette de Cléopâtre , quand on fit l'inventaire de ses meubles par l'ordre d'Auguste. Outre que les sophistes sont des personnes en qui je ne me fie que de bonne sortes le poète romain nous avertit de craindre les Grecs , lors même qu'ils nous font des prescris V et le cardinal historien de l'Église s'est servi de son avis sur le sujet de la donation de Rome, faite aU pape Sylvestre.par lerapereur Constantin. '
Puis donc que les largesses qui viennent de Grèce nous doivent être suspectes , et qu'en ce pays-là il y a quantité de gens de bonne volonté et de grand loisir; puisque les sophistes ont servi de secrétaires à Phalaris et à d'autres princes, je ue sçais combien de siècles après leur mort , ils pourroient bien avoir rendu le même service à César en cette occasion ; et avant que de rien déterminer là-dessus , il n'y aura point de mal
MÉCÉNAS
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(3.0) de consulter l'infaillible monsieur de Saunuûse.
Les réponses qui se rendoient autrefois ii Delphes n'étoient point plus certaines que les siennes. Tous les imposteurs de l'antiquité, tous les Synons et tous les Ulysse de Grèce ne sont point assez fins pour lui faire prendre l'un pour l'autre; et il nous dira d'abord si ce que nous lui présenterons est légitime ou bâtard , si c'est or de mine ou or d'alchimie.
Quoiqu'il en soit, je pense que c'est antiquité; et quand les pièces qu'allègue le sophiste grec auroient été con trefaites, ç'auroit été, à mon aiis, peu de temps après César, et peutêtre au siècle d'Auguste. Nous les verrons une autre fois avec ce qui reste de ce siècle-là. Si ce n'est, Madaffle. que vous les teniez pour vues , et le siècle aussi, et que me feisant grâce d'un second discours, vous me vouliez épargner la peine de me 1**^" en vous ennuyaqt.
MÉCÉNAS.
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