‹ Œuvres choises de BalzacChapitre 24 sur 38 · LA GRANDE ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

LA GRANDE ÉLOQUENCE

DE

LA GRANDE MOQUENCK

A M. COSTÀR.

VoT&s magnificence ^l cause de ma disette $ et je ne trouve point de belles choses à vous rendre, parce que vous les avez toutes prises. Cet enlèvement , qui ne m'a honoré que pour m'ap* pauvrir , me fait souvenir d'un festin que je. vis à Rome lorsque j'y étois. La profusion en fut telle, qu'elle épuisa une partie de l'Italie ^ qu'elle affama huit jours durant le. peuple romain , qu'elle empêcha qu'on n'en pût faire de longtemps un autre. Je remarque ici, Monsie.ur, je ne sçais quoi encore de plus. Yos excès n'ont pas d'espace à les contenir ^ et tout ce qu'en un jour de largesse une âme extrêmement noble pourroit tirer , soit de son propre fonds et des richesses de sa naissance , soit des havres étrangers et de la continuation d'un heureux commerce ,

vous l'avez tout versé sur deux feuilles de papier.

Quel moyen après cela d'avoir sa revanche, et de parler dprè^ijitis qu'à: sêi .0oi£(uàio9 ! £q me demandant des exemples , vous me les donnez ; sous le nom d'autrui^yous vous représentez vous-même; et j'ai bien oui parler des aiguillons de cet homme qui fut souverain dans un pays libre , mais je sens lès vôtres. Us m'ont entamé l'esprit; je suis percé de leurs pointes.

En cet état-là, et blessé déjà de votre main, je serois mal conseillé de me présenter aujourd'hui sur la carrière^ et de feirt assaut 4e réputation avec vous. Il vaut beaucoup mieux «que l'avantage vous demeure, par ma modeste déférence que par. mes inutiles efforts, Et en tout cas , Monsieur 9 s'il tant que je sois de la partie, il faut que ce soit en me rangeant de ventre oôté ; il me sera bien plus sûr d'entrer datls v€>s sôntimens que d'en rediercber de nouveaux^ et de vous copier, que de vous répondre.

L'idée que vous avez formée de l'éloquence, est véritablement admirable ; m^s supprimonsen l'application, elle n'est pas juste* Otons-en mon nom , et tout le reste ira bien. Trouvez bon que je remette dans latbèse cèquevouseuavez tiré potu* me iàire honneur, et qu'au lieu d'une réponse à vos paroles, qui regardent ma per«

sonae particulière^jevous envoie une paraphrase de votre sens, qui a sans doute un objet plus noble et moins limité.

Vous dites vr^i , Monsieur , on trouve partout de l'imposture. L'éclat ne présuppose pas toujours la solidité, et les paroles qui brillent le plus sont souvent celles qui pèsent le moins. Il y a une faiseuse de bouquets et une tourneuse de périodes, je ne l'ose nommer éloquence^ qui est toute peinte et toute dorée; qui semble toujours sortir d'une boëte ; qui n'a soin que de s'ajuster , et ne songe qu à faire la belle ; qui , par conséquent , est plus propre pour les fêtes qua pour les combats , et plaît davantage qu'elle ne sert , quoique néanmoins il y ait des fêtés dont elle déshonorerôit la solennité, et des personnes à qui elle ne donneroit point de plaisir.

Ne se soutenant que d'apparence , et n'étant animée que de couleur, elle agit principalement sur Tésprit du peuple , parce que le peuple a tout son esprit dans les yeux et dans les oreilles. A faute de raisons et d'autorité , elle use de charmes et de flatterie; elle est creuse et vide de choses essentielles, bien qu'elle soit claire et résonnante de tons agréables. Elle est au moins plus délicate que forte; et, ayant sa puissance bornée ^t ses coups d^ordinaire mesurés, ou elle ne porte pas plus loin que les sens, ou^ pour

(35.) le plus, elle ne louche que l^rem^it leddiors de l'âmar

Si elle prend courage et si 'elle se déborde quelquefois , ses efforts et ses torrens ne fontque passer. Au lieu d'apporter de l'abondance avec eus , ils ne laissent après eux. que de l'écume L<eur impétuosité est une lâcheté qui menace; elle ressemble à la colère des personnes foibles, qui les remue, sans toucher les autres; ilsn'emmènent que les pailles et les plumes, et s'écoulent au pied des arbres et des murailles, sans les ébranler.

Cette éloquence de montre et devanitéaeu cours dans la servitude de la Grèce, lorsque Ii paix et la guerre n'étoient plus en sa dbposilioD) et que, n'ayant plus d'affaires à s'occuper, eile cherchoit de quoi divertir son oisiveté, la plupart des sophistes, dont Philostrate et EuDapius ont écrit les vies , étaloient cette sorte d'éloquence au milieu des places publiques, el entretenoient les passans qu'ils y assembloieiit,u« certains discours vagues oîi ils n'avoient autre dessein que de discourir.

Ces discours , Monsieur, comme vous sçam, étoient remplis de tout ce que l'orateur possédoit et de tout ce qu'il avoit emprunté. 11 ne laissoi' pas un seul enjoliTement, ni une seule afféiow

au logis; en dix mots il vouloit employer douze figures, il enfloit sa matière de lieux communs et de pièces cent fois rejouées. Pour éviter la pauvreté, il se jetoit dans le luxe. Toutes se^ locutions étoient pompeuses et magnifiques; mais cette magnificence étoit si éloignée de la sobriété et de la modestie du style oratoire , que la plus téméraire poésie , et la plus prodigue des bien^ qu'il faut ménager , ne sçauroit rien concevoir de plus déréglé.

A la vérité, si c'étoit-là l'éloquence , l'opinion de ce philosophe y qui niettoit la rhétorique au nombre des connoissances voluptueuses, auroit quelque fondement. On l'eût chassée avec justice de la république de Sparte et des autres États bien policés , et il ne la /audroit estimer guère davantage que l'art qui enseigne à faire les confiture, et a pour objet Le plaisir du goût, ou celui qui flatte un autre sens et travaille à la composition des parfums.

Mais il n'en va pas ainsi : il faut conserver à chaque chose la noblesse de sa fin et la dignité de son usage. Les biens de l'esprit ne nous ont pas été donnés pour la simple volupté du corps ; le plaisir des oreilles est en ceci plus que rien , mais ce n'est pas tout. L'éloquence n'est pas le spectacle des oisifs et le passe-temps du menu peuple. Un orateur est quelque autre chose

IL a 3

qu un danseur de corde et qu'Un i>aladin. Nous ne devons pas nous jouer de la raison, niÊùre passer pour plaisante celle à qui i>ous avons Tobligsltion d'être sérieux.

Disons donc , Monsieur , que la vraie élo- .quence est bien différente de cette causeuse des places publiques , et son style bien* éloigné du jargon ambitieux des sophistes grecs. Disons que c'est une éloquence d*a£faires et de service, née au commandement et à la souveraineté^ tout effîcace et toute pleine de force. Disons qu'elle agit , s'il se peut , par la parole , plus qu'elle ne parle; qu'elle ne donne pas seulement à ses ouvrages, un visage, de la grâce et de la beauté, comme Phidias ; mais un cœur , de la vie et du mouvement, comme Dédale.

Elle ne s'amuse point à cueillir des fleurs et à les lier ensemble; mais les fleurs naissent sous ses pas, aussi-bien que sous les pas des déesses. En visant ailleurs, en faisant autre chose, en passant pays, elle les produit; sa mine est d'une amazone , plutôt que d'une coquette ; et 4a négligence même a du mérite sur elle, et ne foit point de tort à sa dignité. Elle ne laisse pas toutefois de se parer, quand il est bes4)i»; quoiqu'elle soit moins curieuse de ses ornemens que de ses charmes, et qu'elle songe davantage à gagner l'âme pour toujours par une victoire en-

tière, qu'à la débaucher pour quelques beur^ par une légère satisfaction.

C'est encore ce qui l'oblige à ne pas cbercber dans ses discours , des f redons efféminés, et une mollesse compassée, semblable à cette nouveauté vicieuse , dont les premiers sages se sont plaints, qui corrompit la vigueur de la musique et préféra la délicatesse à la gravité.

Ayant reçu de la seule grâce de la nature la justesse des nombre» et des mesures, elle n'a que faire de compter scrupuleusement les syllabes, ni de se mettre en peine de placer les dactyles et les spondées, pour trouver le secret de l'harmonie. Un pareil secret ne s'acquiert points il faut qu'il vienne au monde avec celui que nous nommons éloquent; les préceptes lui sont inutiles en cette occasion ; et, n'en déplaise aux nlaitres de l'art , qui se veulent mêler de tout , il ne doit qu'au Ciel la bonté de ses oreilles et la parfaite disposition de leurs ressorts.

Lé reste véritablement se fait ou s'achève en lui par le soin et par la méditation. Et il faut avouer que ce soin , quand il est opiniâtre et continuel, est cajKible d'appuyer les fqiblèsses de la nature , de refaire les brèches de l'infirmité humaine , de nettoyer les ouvrages de l'esprit de toutes les taGJ;ies et de toute la terre de la matière, de tous les dé&uts et de toutes lesim-

perfections, soit de la besogne , soit de l'artisan. Il est certain que cette méditation , quand elle est violente et bien guidée, trouve dans rame des trésors cachés , réveille les vertus assoupies, exerce l'adresse négligée , ajoute.l'opulence à la noblesse, la fécondité au bon fonds, et le dioix à là fécondité.

L'antiquité appeloit cela puiser ses discours dans l'estomac et avoir lame éloquente ; elle a donné cette qualité à Ulysse, après lui avoir donné la doctrine et l'expérience, comme si la vertu de discourir devoit être l'effet et la créature de celle de connoitre et de sçavoir.

Et certes, il n'est rien de plus véritable. Un homme qui a vu et qui a écouté long-temps avec de l'attention et du dessein ; qui a fait diverses réflexions sur les vérités universelles; qui a considéré sérieusement les principes et les conclusions de chaque science ; qui a fortifié son naturel de mille règles et de mille exemples ; qui s'est nourri du suc et de la substance des bons livres; un homme, dis-je , si plein , a bien de quoi débiter ; ayant tant de fonds et tant de matière de parler, il a de grands avantages, quand il parle; et personne ne peut trouver étrange que d'une infinité de hautes et de rares connoissances , sortent et fleurissent les diverses grâces de ses paroles, comme de leur tige et de leur racine.

Ce n'est pas qu'il suffise, Monsieur (plaidons toujours la cause du Ciel), d*avoir cet art et ces connoissances ^ pour être orateur, si on les a solitaires et dans un lieu stérile de sa nature* Comme ce ne sont pas les maîtres d'escrime, voire les maîtres d'escrime de père en fils , qui réussissent graods capitaines: aussi. ne sont-ce pas les grammairiens, voire les grammairiens de race et les enfans des maîtres d'école , qui sont d'ordinaire fort éloquens. Ce ne sont ni les ar-* mûriers, ni les fourbisseurs, ni les vivandiers de l'armée, qui combattent l'ennemi et qui gagnent les batailles ; ce ne sont pas non plus les compilateurs des lieux communs, ni les copistes des rl^étoriques d'autrui , ni les traducteurs de quelques chapitres de Quintilien , qui atts^quent et qui emportent les âmes.

Us ont eu pourtant leur faction et leur peu* pie, qui leur a fait accroire que c'étoit eux, et ils sont morts très-persuadés de leur opinion, et très-satisfaits des applaudissemens. de leur peuple. Mais toutes ces rvictoires en peinture, tous ces triomphes de mascarade , tous ces faux mira* clés ne font pas d'ombrage à la vérité. Le monde est devenu raisonnable , et îa pédanterie des compilateurs ayant perdu son crédit dans l'uni-r versité même, je dis dans le plus bas étage de l'université et dans la cinquième du collège , cUq

OÙ Vatae est prenable lui seront connus; lé^ moyens d'y former dès intelligences ne lui man* iqueront point; il sçaura irriter et modérer les passions, selon qu'il faudra pousser ou arrêter les coutttges; il s^assujettira l'intellect par la force dâ nisonnement ^ et emportera l'appétit par la ViDlen^e des figures.

Aristote fera tout cela , je ne te liie pas ; mais AristôCe ne sçàuroit rien faire sans les étoiles. Il lid peut trfsiTailler qu'après le Ciel ; et , disons-le une bonne fois , il faut que ce soit quelque chose de céleste et d'inspiré qui intervienne dansl'éloqaehce , pour exciter les transports et les admi^ rations qa'elle cherche. Diéons qu'il faut qu'un graild dsprit naisse , et u» grand jugement avec lui , pour le conseiller; 'àân qu'Ariâtote réussisse ; et qu'Aristote , par conséqueipit , n^ettti?e que le troi&îètne dans l'œuvre de la nature ^ puisqu'il eht besoin de quelque autre que de 1 art, afin que Vscrt opère efficacement ; afin que la Bpécidation se rende sensible , et qu'elle tienne ce qu'elle a promis; afin que les règles deviennent exemples; afin que la connoîssance suit action, et que les pazsûte. isolent des choses.

• Et poiir volK faire voir. Monsieur, que je ne voos périls point de vue , et que je veux que ina paraphrase suive toujours votre texte , ces paroles né sont pas dé simples bruite et de simples voix

(36oj

dont l'air est frappé , et qui se perdent après avoir plu un petit moment. Ce ne sont pas des paroles fugitives et passagères , ainsi que le poète les appelle ; elles durent et se conservent après le son ; elles vivent dans les plus ingrates mémoires; elles se font voir dans la plus secrète par* tie de l'homme; elles descendent jusqu'au fond du cœur,; elles percent jusques au centre de l'âme , et se vont mêler et remuer là-dedans avec les pensées et les autres mouvemens intérieurs. . Ce ne sont plus les paroles de celui qui parle ou qui écrit, ce sont les sentimens de ceux qui écoutent ou qui lisent ; ce sont des expressions , donnez-moi congé de lé^dire, si contagieuses , si pénétrantes et si tenjaces, qu'elles s'attachent inséparablement au sujet étranger qui les reçoit, et deviennent: partie de l'âme d'autrui.

Voilà quelles soiit les paroles ;que vos ergo* teurs estiment si peu; voilà comme s'exprime la grande éloquence, et telle autrefois que la Grèce l'a vue lorsqu'elle vivoit en liberté, et que la puissance romaine, ne lui a voit pas opprimé l'esprit avec le courage. De cette sorte , et par des efforts plus qu'humains , elle ravissoit le consenteaaaent des princes et des républiques , et rangeoit à la raison les voltwités les plus* opiniâtre et les plus dures, i j ; . - « :

Et defait,'Mdnsiéùr^les aiguillons que votre

Périclès laissoit dans les âmes , les tonnerres qu'il excitoit dans les assemblées, les noms de Jupiter et d'Olympien que l'on lui donna , et le temple de la déesse Persuasion , qu'^elle*méme , selon le dire commun , àvoit bâti sur ses lèvres , que sont-ce autre choçe que des marques et des images de cette monarchie spirituelle , fondée par la parole dans un Etat populaire , et de cette espèce de divinité qu'un homme représentoit sur la terre ?

La souveraine éloquence gouverna ainsi longtemps la plus fine partie du genre humain et présida aux affaires de la Grèce. C'est ce que vous avez compris en deux mots, et ce que vous appelez vaincre et régner ^ car il est très-vrai qu-elie t^oit lieu de grandeur et de majesté, à des seigneuries' aussi petiteis que sont celles de liuques et de Genève. Elle ne soufiroit rien de servilé' danâ Tesprit même des artisans; elle éléVbit lés |>ensées d*un particulier, au-dessus du trôtie 'et Se la' tiare du roi de Perse; et pour passe*'du spé<:âfeiix àf l'utile , elle réunissoit les Grecs ' diviséis ,et formoit les ligfiiefe contre les Barbares; elfé éteitlà liaison du sénat avec le peuple, et la barrière Mettre Philippe et la liberté.

Philippe Hilë lè dissimuloit pas :I1 reconnoissoit' que Démosthène poùvoit plus que lui, et aVoit (îdtftiime de dire queles harangues de cet

Apulée de ceux de Carthage , quand il leui* réci* toit ses Florides. C'étoit leur magistrat naturel; c'étoit un maître qui s'accordoit avec la liberté ; qui se faisoit obéir, quoiqu'il ne jieur fît point de commandement absolu ; quoiqu'il n'eût ni archers, ni hallebardes; quoiqu'il ne les haranguât point de dessus les bastions d'une citadelle.; ce n'étoit point le flatteur et le parasite du peuple; c'étoit son censeur et son pédagogue, qui le tançoit quelquefois de cette façon :

a Ne. secourons plus de nos fautes notre en- » nemi ; ce sont ses principales forc«»^ et sa plus p grande puissance. Que ne la ruinon^^nous en » nous corrigeant? Mais, au lieu de faire ce qu'il » fattt^ TOUS &e laites rien qtie vous enquérir de » ce qu'ondit^et toute votre vie ee passe à de- » mabder des nouvelles. A quoi bon cette. vaine » curiosité ? Voulez-vous sçavoir* quelque chose » de bien nouveau et de bien* étrange ? Je vais ». vous, le diire : Un homme de Içl Macédoine se » rend maJtlre de ia Grèce ^ etiCQfnmfnce par les » ^thénwns. Mais le bruit court, me tépondez- » vous, que cet homme est mort ou, pour le » moin^, qu'il ^i bien malade. Quand cela seroit^ » je ne vois pas que vous en puissiez tirer aucun » avantage. Si vous ne changez de procédé , vous » ne manquerez jamais de Philippe, et quand la. » fièvre ou la guerre vous défera aujourd'hui de

(364) » celui-ci, TOUS en ferez demain un antre p» ff votre'mauvaise conduite. »

Que ces grâces austères me plaisent! Que celte sévérilé est attrayante ! Que celte amertume me semble bien de meilleur goût que toutes les douceurs fades et tout le sucre -des beaux parleurs. Les paroles que notre flatterie a nommées puissantes et pathétiques , n'étoient que de la cendre et des chaH}ons morts, au prix d'un feu si pur et si vif.

Semblable*) éclairs sortoient de la bouche de Démosthènfi, et n'écbauffoient pas moins qu'ils éblonisso^tjut. Ils faisoient passer la vérité en un instant d*un bout de la Grèce à l'autre , et découvroient le tyran qui se cachoit. Parmi les ténèbres, et datisia confusion des plus mauvais temps, les citoyens et les alliés ont reconnu , à la lueur de pareils éclairs , leur devoir, leur intérêt et leur honneur, qu'on leur déguisoit avec artifice, et dont on ne leur montroit que de fausses apparences. Les enfans mêmes ont été éclairas par-là de l'état des choses ; ils ont sçu ce que l'on vouloit que leurs pères ignorassent.

- QuesiunesageéIoquence,soitdemonDéinosthène, soit de votre Fériclès , n'a - pas toujours été heureuse, il sufBt, pour la perfection de sa fin, qu'elle a toujours mérité de Tétre, et qu'O u'a pas tenu à l'art que le succès ne l'ait suivie

mais à b matière sur laquelle ôllea été employée. Si , traitant avec les étrangers , elle a conclu la paix pour Athènes ,.. et qu' Athènes n'ait pas joui de la paix conclue, ce n'est pas la fau^e de l'éloquence^ et les bons conseils ne sont point coupables des mauvais événemens. Elle a fait ce qu'il a^ fallu pour persuader ; elle a même persuadé , quoique la persuasion n'ait pas produit le fruit que rai* sonnablement elle en attendoit , et quQiqu'il ait grêlé sur son labourage. Mais qui est capable de garantir l'avenir ? Quel dieu peut empêcher que l'homme ne change ? Quel moyen de faire un fondement assuré sur l'incertitude des choses du monde? ^

Il suffit à Démosthène que , dans les négociations où il a agi, il ait toujours fait venir les princes et les États aux termes qu'il a voulu ; et que , s'ils n*y ont pas toujours acquiescé par l'exécution des propositions résolues , ils n'aient pu s'en défendre que par le violement de leur foi. Car, de cette sorte , les princes et les États n'ont pas résisté à l'éloquence de Démosthène , mais ils se sont mutiiàés contre elle ; ils n'ont pas maintenu leurs opinions , mais ils se sont dédits des choses qu'ils avoient accordées , et ont avoué tacitement qu'il étoit impossible d'éviter les effets de la puissance qu'elle exerçoit > qu'en violant la paix qu'ils avoient signée^ qu'en se moquant des dieux

qu'ils a voient jurés, et trompant les hommes qui s'étoient fiés en eux.

Et ainsi l'éloquence eût fait beaucoup moins d'arriver à sa fin par ses routes ordinaires et par ses moyens accoutumés, que de demeurer audeçà par un si lâche manquement de la part d'autrui. Et ce manquement a montré que ses coups étoient bien certains, puisqu'il se Moit perdre^^K^ur s'en sauver ; et que ses poursuites étoient bien vives , puisqu'on ne pouvoit les fuir qu'à travers le feu et les flammes de la guerre; et que ses raisons étoient bien puissantes , puisqu'on n'y opposoit que des parjures.

Mais parce que jusqu'ici il n'a été fait mention que des guerres de l'esprit et des combats sédentaires, il ne faut pas qiîe lés braves, que tous et moi connoissons , se figurent que la qualité de laquelle nous traitons^ soit indigne de leur profession , et que j'aie dessein de la renfermer dans les assemblées de ville , et de la laisser aux robes longues. Son usage ne se restreint pas à certains endroits et à un petit nombre d'occasions; il s'étend imiversellement partout; il est de saison en l'un et en l'autre temps ^ et a lieu aussi-bien à la campagne qu'au cabinet.

La vaillance muette peut frapper et peut obéir, mais cette sorte de vaillance manque d'une pièce tout à fait nécessaire au commandement et à b

: (367) conduite ; et je ne vois pas comme qiioi on peut faire obéir les autres , sans rassistance de la parole.

S'ily adonc dans le monde quelque instrument " qui soit propre, pour mouvoir une infinité de personnes tout à k fois, et pour animer d'un même esprit ces grandes masses composées de différentes humeurs , et tirées de divers peuples, c est sans difficulté celui-^ci. Mais si on croit de plus que de certains tuyaux d'airain et de certaines peaux étendues, il sorte je ne sçais quoi qui encourage les âmes , peut-on douter de la vertu de ces trompettes raisonnables et intelligentes,

,, de ces organes sages et judicieux qui se font écouter devant les batailles ? Et qui ne préférera de si nobles et de. si honnêtes artifices, aux moyens grossiers et matériels qu'on emploie pour

- réveiller les esprits à l'entour en cœur , et ré-

, chauffer le sang dans les veines?

Les cris et les hurlemens servent à la guerre: l'éloquence y sera-t-elle inutile ? Avouons plutôt qu'elle y est utile en plusieurs façons, et qu*on

.^ea tire plusieurs services considéra^bles. Tantôt

-elle apaise les séditions , tantôt elle les prévient; elle inspire ta hardiesse aux timides; elle aug-

;^ente le courage des vaillans ; elle adoucit la .

^|>eiiie aux délicats par la représentation de la

^ l^loire ; elle amoindrit le danger par la mauvaise

(368) opinion qu'elle doone dç l'enneiui'; elle^^aucUt les récompenses par l'espérance de davantage;et avec huit sols de paye par jour , elle fait concevoir des millions et des Indes à chaque soldai Enfin, elle prie, elle promet, elle loue, elle blâme, elle menace, jusqu'à ce qu'elle se soit assurée de tous les cœurs, et qu'elle ait toute la certitude de la victoire , qui se peut avoir humainement avant le combat.

Il se trouve quelques harangues de cette nature dans le trésor de l'antiquité, qui nous donnent encore aujourd'hui, en les lisant, des désirs de gloire et des pensées magnanimes ; je dis aux ermites et aux- philosophes. Et quoique je ne voulusse pas assurer que toutes les harangues que nous lisons aient été prononcées dans les mêmes termes qu'elles sont écrites; et que je sçache que souvent les historiens prêtent leur éloquence aux capitaines, personne toutefois ne sçauroit nier qu'on ne parlât en semblables occasions,que les princes grecs et romain^ ne dissent sçavans en l'art de parler , et qu'ils ne se servissent de. cet art pour seconder celui de la guerre.

Notre siècle même, qui a laissé perdre tant de louables coutumes , n'a pas négligé toujours celle-cL Et, sans faire d'énumération ennuyeuse des exemples que les histoires modernes nom

peuvent fournir , bien que d'ordinaire Henri-le- Grand se contentât de dire aux gens qu'il menoit au combat: Faites comme je ferai; il est trèsvrai néanmoins qu'en certaines rencontres il a harangué, et qu'il a harangué efficaceiiient; non pas qu'il s'assujettit avec scrupule aux préceptes des rhétoriciens , ni qu'il fît le proneur, au lieu de faire le capitaine., Son style n'endoï'moit pas ceux qu'il falloit exciter ; il n'étoit ni languissant^ ni émoussé , comme le style d'Asie ; il étoit brusque et tranchant , conmie celui de Lacédémone.

Pour le grand Gustave, il n'est pas de merveille , si le feu dont son âme étoit composée étinceloit en toutes les actions qui en procédoient, si principalement il se faî^oit sentir sortant de sa bouche, et s'il allumoit le courage dp ses soldats. Mais comme il a voit ajouté anx avantages de sa naissance une multitude de biens acquis et de vertus étrangères, ^t que, par la connoissance des langues et la lecture des livres, il avoit fortifié sa raison de toute celle des autres ; outre l'éloquence militaire, qui ne veut pas tant d'appareil et tant de cérémonie , il possédoit à un d^gré imminent l'éloquence politique , qui désire plus de pompe et plus d'ornemens. Et certes, il feudroit, ou sortir de dessous terre , ou être d'un iutre siècle, pour demander des preuves d'une •mérité si connue que celle-çi, et pour iguorei?^

(37°) qu'il n'a guère pins vaiocu que persuadé en ses expéditions d'Allemagne.

Quand il se raettoit quelquefois en belle humeur, il comptoit pour sesdeuxgraudes prouesses, la défaite du comte de Tilly à la guem et celte de l'électeur de Saxe à table ; mais il se pouvoit vanter d'une autre victoire bien plus honnête, qu'il avoit remportée sur le même prince, lorsqu'ils s'abouchèrent la première fois: £ar, avec une douzaine de paroles, il le gngni tout à fait à la bonne cause, et le poussa dansie parti de la liberté, sur le bord duquel il eût voulu délibérer toute sa vie, si l'éloquence du roi ne l'eût résolu.

Ainsi l'éloquence de Gustave feisoit progrès conjointement avec ses armes , et travaillott <le son c6té à la ruine de la tyrannie. Par les cbu<mes de sa bouche, il changeoit les Impériani en Suédois , il renouvetoit le monde , il conqueroit les esprits , il redressoit la mauvaise disposition de quelques-uns, il suspendoit l'obstma' lion inflexible de quelques autres, il confirmoii les bons, il appuyoit les débiles , il engageoit Ik indifférens.

N'étoient-ce pas là, Monsieur, desmiraclesà la langue et des chefs-d'œuvre de l'intelligenfl humaiue ? N'étoit-ce pas l'empire de la raisffli usurpé par un barbare, et les foudres d'Athèoe

qui sortoient d'une nuée du Septentrion? N'étoit-ce pas ce que vous avez entendu par votre régner et par votre vaincre^ deux mots qui m'ont fait ressouvenir de deux rois victorieux , et qui sont cause que je vous viens d'alléguer le grand Henri et le grand Gustave ?

Mais il n'est pas question de l'éloquence des rois, qui prend force de leur autorité et se colore de l'éclat de leur fortune; il s'agit de la royauté de l'éloquence qui, tombant en partage à une personne privée , se doit soutenir de sa propre force et luire de ses propres rayons. Cette royauté u'est pas dans la fantaisie des spéculatif, et hors de la nature des choses, comme leurs princes et leurs républiques : elle a toujours été visible en quelques hommes choisis du Ciel^ dci» puis Périclèp jusques à nous , et a produit, en ces derniers temps, les mêmes merveilles qui ont étonné les siècles passés.

Qu'ainsi ne soit, Monsieur, pour ne point parler de ceux qui vivent encore , quand , de la mémoire de nos pères , celui qui défendit Metz et reprit Calais, opinant un jour dans le conseil, changea tout ce qu'on y avoit résolu , effraya la jeunesse de François, déconcerta la dissimula* tion de Catherine , ôta la parole au chancelier de l'Hôpital , dont le métier étoit de parler, et rompit un édit qui avoit été publié solennelle-

ment; par cette action ne régna-t'il pas en présence du Boi et sur le Roi tn^e? La voix d'un particulier ne prévalut - elle pas à l'oracle de l'Éiat? Son bien dire ne fut-il pas plus fort que leslois?Ëtneconserva-t'ilpasdansle cabinet U qualité de victorieux qu'il avoit aa^uise à la campagne?

Et quand le pape Paul, vojrànt entrer en h chambre cet incomparable cardinal, qui réconcilia le Boi avec l'Église^ avoit coutume de dire : Dieu veuille inspirer l'homme que je vois, car il est assuré de nous persuader ce qu'il lui plaira, je vous demande, Monsieur, de quel côté ëtoit alors la supériorité , et qui étoit véritablement le souverain, ou celui qui craignoît, ou celui qui étoit craint ? ou le pape avec ses trois couronnes, qui rendoit témoignage au pouvoir absolu d'un deses sujets, ou ce sujet qui, sans sceptre visible i et sans couronne matérielle, exerçoit son pouvoir absolu jusque dans la chambre de son prince? '

£t quand encore l'excellent capudn du pape , Grégoire, ayant prêché un jour à Ronle de l'obligation de la résidence, fit tant de peur à trente ou quarante évéques qui l'écoutoient, qu'ils s'enfuirent tous dès le lendemain en leurs diocèses; | et quand Une autre fois la conversion de toute une ville fut le succès d'un de ses caréoies, el qu'à la sortie de l'église on crioit misériconiepii :

les rues; et qu'il fut compté, la Semaine-Sainte, qu'il s'étoit vendu pour deux mille écus de cordes à faire des disciplines, quoique ce ne soit pas une marchandise qui soit fort chère ; dites-moi , s'il vous plaît , que manquoit-il à ce pauvre philosophe chrétien, de Fessèntiel de la monar* chie et de la parfaite soumission qu'elle exige de la part de ceux qui obéissent ? Ne triomphôît^il pas avec ses haillons et dans une robe déchirée? Sa bassesse n'étoit-elle pas pleine de grandeur et environnée de majesté? N'étoit-il pas maître et presque tyran du peuple qui lui donnoit l'au-^ mône?

Ces gens'-là exerçoient bien adrbitenfient notre bel art, ou le contrefaisoient bien subtilement. Cétoient d'excellens maîtres ou d'habiles imposteurs ; et s'ils ne possédoient pas la vraie élo- <{uen€e^ quel étoit , bon dieu l ce fantôme lumineux et cette image admirable qui causoit de si étranges illusions?

Mais, pour leur honneur, croyons le plus beau ^ le plus honnête. Ces gens-là , Monsieur , se pouvoient appeler éloquens; on pouvoit dire que la déesse Persuasion avoit choisi sa demeure sur leurs lèvres ; il sortoit de leur bouche des aiguillons et des flèches , des filets et des chaînes , de la grêle et des orages ; ils blessoient les cœurs les moins sensibles 9 les cœurs de fer et d'acier^ il&

s'assujetiis^oient les âmes les plus impatientes de domination, les âmes royales et souveraines. Que Voule&vous davant^e ? Ils méritoient les louanges que vous m'avez données ; ils étoient dignes d'être couronnés de votre main.

Tant de hautei» et de magnifiques* qualités , tant d*iUuslres et de superbes titres , que je dois à votre courtoisie , leur appartiennent beaucoup mieux qu'à moi. Aussi je les leur cède de fort bon cœur; et n'ayant point ici d'intérêt particulier, j'ai voulu seulement vous témo^pQ w que je ne négligeois pas celui de mon siècle et de ma patrie. Ce me sera assez , si j'ai pu concevoir l'idée d'une chose dom je n'ai pu acquérir la possession; et ce me sera' trop, si je vous ai étudié avec succès, si ma paraphrase n'est point indigne de votre texte; s'il vous semble, Monsieur ^ <}|i'0ei étendant vos opinions , je n'ai point dissipé la force que vous aviez ramassée.

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