LE MARQUIS DE MONTAUSIER
GOI7TKBiriV& KT LX117TKirAllT-6iirÉ&l.L POUR LE ROI, KIT AlTOOIltfOI*,
sAnrroirGE et alsâcb.
Apologie de quatre peuples écrites.
i'E VOUS envoie par écrit les exemples que je vous alléguai de vive voix au dernier voyage qtie vous fîtes en ces provinces. Vous êtes le seul , Monseigneur , qui pouviez m'obliger à entreprendre ce travail, quoique médiocre, et à faire un corps $ quoique petit, des différentes parties que je viens de joindre. Mais je vous estime et vous honore si fort, que, sans attendre vos prières, votre seul désir est toujours capable de me persuader.
Je n'ai point dessein de justifier les imperti* nences, rai par leur nombre , ni par leur antiquité ; elles sont aussi vieilles que le monde : il y a des impertinens partout où il y a des hommes; partout il se trouve des esprits à faire pitié. L'Italie et la Grèce, lasagç Italie, la sçavante Grèce,, aussi-bien que les provinces barbares, ont été fertiles en extravagans et en ridicules.
Nous pourrions mettre en ce rang-là des sectes
entières de philosophes ; et , en premier lieu , que voulez-vous dire de ce chef d'ordre, qui iuX pris par les pirates, et à qui la servitude et les fers ne doDoèrent point de modestie? Ayant été mis en vente avec les autres esclaves, quand on lui demanda ce qu'il sçavoit faire , il répondît qu'il sçavoit commander aux hommes, et cria ensuite à ,haute voix , afin d'être ouï de tout le marché : Qui veut acheter son maître? Mais je suis las de maltraiter Diogène et de iaSst laguerre à Zenon ; accordons une trêve aux cyniques et aux stoïciens, que nous avons battus en tant de rencontres. Sans même rechercher trop curieusement les autres vices des autres Grecs, je suis d'avis de né considérer aujourd'hui que leur vanité.
Il faut conmiencer par ce galant homme de Psafon, qui faisoit instruire des perroquets, et d'autres oiseaux capables de discipline, et après qu'ils avoient appris à dire : Psafon est un Dieu, il les mettoit en liberté , afin qu'ils allassent publier par le monde sa divinité , et que les honuues l'adorassent sur le témoignage des oiseaux.
Le médecin Ménécrates prétendoit à la divi' nité aussi-bien que Psafon. Il se &isoit appeler Ménécrates- Jupiter. Il signoit ainsi toutes ses ordonnances, toutes ses attestations, et toutes ses lettres; quelquefois il écrivoit à Philippe, père
d'Alexandre; et , un jour qu'il étoit en plus belle humeur que lès autres , il lui écrivit en ces beaux termes : Philippe règne en Macédoihe^ et Menécrates en médecine.
Vous av^ lu , Monseigneur, les Dialogues de Platon, et par conséquent vous connoissez ce sophiste , qui parloit sur-le-champ de toutes les matières proposées. Il s'enrichit, comme vous sçfitvez , du revenu de sa langue. Mais sçavez-vous qu'ayant' acquis beaucoup de bien en l'exercice de la rhétorique , il en employa la plus grande partie à la fonte d'une statue d'or massif, qu'il se consacra lui-même dans le temple de Delphes ^ poili; marque éternelle de sa vanité!
Un autre Grec, de la même profession, fit mettre sur la porte de son logis un écriteau, où il y avoit en grosses lettres : Céans ^ il y a des remèdes pour toutes sortes d* cfffUctions j on y guérit de toutes les maladies de Vâme. '
Je lisois dernièrement dans la Bibliothèque de Photius , patriarche de Constantinople, qu'un autre Grec, après avoir composé neuf lettres et trois oraisons, crut être accouché de douze déeàses, et nomma ses neuf lettres les neuf Muses, et ses trois oraisons les trois Grâces. Dans la même Bibliothèque, encore un autre Grec, dont les livres se sont perdus par le dégât de la barbarie en Grèce, et par le naufrage des Belles-Lettres , écrivant la
vie d'Alexandre le Grand , promet d'égaler la grandeur de ses actions par cdle de ses paroles, et d'étrie Alexandre sur le papier.
Idoménée étoit un des principaux ministres du roi son maître, et des plus employés aux grandes affaires. Voici néanmoins comme Épicure le traite dans une lettre qu'il lui écrit : Si vous cherchez de la gloire y toute la grandeur de Perse , tout ce que vous suivez , et tout ce qui vous /ait suivre^ ne vous en donnera points tant que les lettres que je i^ous écris. Sénèque rapporte ces paroles d'Épicure, et y ajoute celles-ci : Ce que promettoit Épicuré â son ami j je vous le promets, LudUe. foi du crédit avec la postérité j j^ai de quoi faire vivre ceux qu'il me plaira La Grèce nous fourniroit une infinité d'exemples de cette nature; 'mais il ne faut pas tout prendre en un même lieu, et Sénèque nous a déjà ramenés en Italie.
J'y trouve d'abord l'épitaphe du poëteNaevius, qui certainement est un chef-<i'œuvre de vanité. Il la composa en pleine santé et de sens rassis, et personne ne s'en offensa à Bômé^ bien qu'elle fut injurieuse à tous ceux qui étoient à Rome en ce iempsrlk.. S^ il étoit èienséant aux dieux .de plmrerla mort des hommes ^ les Muses prendroient le deuil de celle dupoète Nœvius^ depuis laquelle on fi. oublié à Morne à parler latin.
Je laisse une infinité'de fan&rons et de caçi-
tans en prose et en vers^ pour venir à Cicéron. Tout le monde sçait que de quatre paroles qu'il disoit^ il y en avoit trois à son avantage. Il rompoit la tête au peuple romain de la conjuration de Catilina^ et du reste de l'histoire de son consulat. Mais pour répondre à ceux^ qui assurent qu'il ne s'est jamais vanté de son éloquence, parce que cette gloire est {mérile et au^lessous de l'ambition d'un homme grave et d'un vrai Romain , je n'alléguerai qu'une Hgne d'une lettre qu'il écrit à son ami Pomponius-Atticus. Dans cette lettre , après lui avoir rendu compte de ce qui s'étoit passé au sénat quelques jours auparavant, il conclut qu'il s'étoit fait achnirer à toute la compagnie 9 et qu'il avoit traité divinement la matière dont il s'agissoiL
Virgile n'est pa5( plus modeste que Cicéron,
quand il dit qu'il apportera à Mantoue les palmes
de la Palestine, et quand il appelle les vers qu'il
veut faire à la louange d* Auguste, des trônes d'or
^ d'ivoire. Notre Paul Jove ne mettoit pas |'or à
si bon marché, et n'en avoit pas assez, à mon
avis, pour £adre des trônes et des statues. Il se con-
tentoit de dire qu'il avoit une plume d'or pour
ceux qu'il aimoit , et une de fer pour ses ennemis.
De tout temps ces sortes de vanités ont été
permises. Il n'y a point d'historien, il n'y a point
de poëte, qui ne promette la gloire et l'éternité
à qui en veut. La présomption est aussi ancienne que le mérite , et ce n*est pas moins le vice de nos pères, que le nôtre. C'est une des propriétés de la science, d*enfler ceux qu'elle remplit. Et ne vous souvenez-vous point d'avoir lu cette définition du philosophe dans les livres des saints Pères? Le philosoplie est un animal^ de gloire; le philosophe est le plus fier et le plus superbe des animaux.
Pour ne point parler des autres philosophes que nous avons vus, de notre mémoire, Jules^ïésar Scaliger a été extrêmement philosophe de ce côté-là. Quelle largesse, quelle profusion de louanges, ne se fait-il point en plusieurs endroits de ses ouvrages? Que ne dit-il pas de la grandeur de sa naissance, qui étoit une chose assez douteuse; du nombre de ses combats que personne n'avoit vus , et dont il f alloit le croire sur son simple témoignage; de l'infinité des livres qu'il avoit composés, et qui par malheur s'étoient perdus; des merveilles de son corps et de son esprit; des autres avantages qu'il avoit sur les autres hommes ? Qu'on mette ^ dit-il, Xénophon et Mas^ sinisse ensemble y et que des deux on rien fasse quun^ ce qui se formera dun composé si excel* lent n approchera point encore de moi. Vix mei ideam exprimet.
Or, vous sçavez, Monseigneur, que ce Xéno-
(449) phoD possédoH en un degré éminent trois qua- Utés également grandes, et qu'on ne sçavoit s'il étoit,oupltis éloquent orateur, ou plus subtil philosophe, ou plus sage capitaine. Il n'est point de conquête, dans la mémoire des temps , pins estimée que la retraite qu'il fit , ayant toujours eu k dos oné armée de plus de cent mille combattans, qui ne pût pas seulement lui enlever un quartier. Son langage, au reste, avoit tant de charmes et tant de douceurs , qu'on l'appeloit la Sirène de l'Atùque. Et pour ce qui est de la connoîssance de la vérité des choses , il avoit été nourri dans le sein de Socrate; il avoit été instruit de sa propre bouche avec Platon : c'étoient les deux fils de son esprit , et on né sçait pas bien encore lequel des deuï a été l'aîné.
Massinissa est assez connu , pour avoït éié le grandami du peuple romain, et poiir'avoir drçssé à l'année romaine la planche sur laquelle elle passa en Afrique. Nous avons pdrié, en un autre lieu, de l'adresse et de la force de son corps. Tant y a que ces deux hommes extraordinaires ne font pas la moitié de Scaliger, au jugement de Scaliger.
Ce sont des vanités, celles-là, qui ne sepeuvent même défendre par tm ami. Elles onl pourtant été admirées par Juste Lipse , qui a fait l'éloge de ces éloges. Elles sonf souffertes de tout le monde,
et il ne s*çst poiqt él^Yé cootre el)fi3 de censeur public, point de Phyllarqije, point de^^çtpur de Louvain ni de Besançop; il ne s'est point imprimé de première ni de Seconde partie dupfocès qu'on a fait k leur auteur.
Ce seroit encore maître Chfir^s Dumou)in , car ainsi l'allégue-tronau barreau^ qu'il endroit accuser de vwité,: et certes, pénètre Charles fait bien le maigre, Iprsq^^'fl se aopujae luirméme 1^ docteur de la l'ra^.ce ^t de l'AUei^ met en tête de plusijei^r^ consultations imprimées, moi qi^i ne. cède à^r^^nna^ etç^quipensonne ne peut rien apprei\(lr^^%mo qi^i nemmi çe^do^ ^t qui 2^ netipinci dpceri pppj^um-^ : . . *
N'e^t-il pa$ vrai qu'il n»'es|iri.çp çJeplu«'modesie que l'homme que vous connpi^^^z, dî ^n le çom* ppre^ à ces,in;jplçps? ^çj^i P.^guçil est humblç, si on le considère, aup^Nç^^u Ipi^. Yqi|s sç9^ve^, Monseigneur, qu'à so^ ayj^nemi^ip^ dfips Iç nç^on^e, il^l^t Ipu^ par la vojx pflbj|g^€^ et q^i\ rççm d«^ appl^audiçsismens ^eda^^ etf de^org le çoyaiffnç. H a ii\é aÎJQrté , il a été, ç^v^^é^ paF. 4^s» gr^^^ ^
merce avec des princes et des officiers de 1^ cp^ ^9Ppç5 il a eij plu^. d>fi?.I^ufime el; pb^ d'pn 4ttiqqe^ ç^\ il a écrit ^^ lettre?:; fflaui^^ïflç n,'put- 9n (If i ,^s'il^ijt^i^4 ^e& J^e^^çf çftn^xfte, Épi<we
ducs et p?iiï'3 que ses Lettres kur £g^ispient plus d'hpppeur que leurs couron^s dacale$ et ;)eur^ pordon^ bleus; qu'elles vglqiepf: plus que le^îî>rç^ vet^. du Roi et que les resc^ipt^ons de l'ép^rgn^; et inéapfppins, s'fl^voit ainsi parlé de ses Lettre^, if eji i^fjroit parlé moins ayaï?J;ageu$fi|ï?eRt qu'épicwe et .^énèque n'ont fait des)[eurs« . ,■. ,.
. !E^t*çe up §j grand crime (car voici )a lignf ^r taie quia dopné lieu à tant de.l^>elle$9 et a mis^^i^ riiifi^ur ^t de beaux esprits), es|-ce un si gpafi^^ priTp^d'aWfr. écrit qfiUiwq^ttrpiiyç ce qu^qt^^lr ques-uns cherchaient ^ c'est>à-dire qu'il sçaypit un certain petit art d'arrangexr dies mots |Bq3ei3p^- ^le,,et.4e lç& mettre en Ipuf juste plçice j qu'il sçavpit .l'usage de^ partix^ule^, dQijjt parle si souvent le chef M,, de Yajigelas; qu'il n'usoifwpgs ^y^ préfériJt , quan^îl ^^^ ^W ^TW df? ;paft- Mm^i^ Çft m^\ ^H Ï^St? ? Ç?: ?^f?^dps .bagfttelles ,^f; 4es jeux que tpwt çjçla..|;t un hommpnis peM^- .il pas dife.s^ns orgueil,: jp^e^fg jouep ^u piq^qt, au frjç-tracj je .donne, /de 1,'^vantage a^ix écl^ecs .^ cel\ii-là; j'ai f agi;)^ .^e^-çi à U panijac^ ,^1 r^ semble que: 4e P^f^F delà spi:te n'est pas. u^e .graftcîp vapité,
. Bien dfty^^gey îi p!y a point de jné4ficm9
.ppîn^ de drp^^te^poin): d'apothicaire qui «te 9e
vante 4e qy^lgi^e, 3ecret^ il n'y a ppint de n^tre
di'escrii^e qui i^epense sç^ypir. quelque coup jn-
(45>) conna aux maîtres; point de mathématicieD qm ne dise qu'il a tnWTé quelque nouvelle figure. Néanmoins, personne n'accuse ces geus-U; au contraire , ils sont recherchés de tout le monde, «t la hardiesse avec laquelle ils disent ^'ils savent; leur donne plus de réputation et plus d« crédit que leur sàence. Depuis tant de sièdes qu'on en use ainsi, et qu'on parle ce langage, on seul homme sera-l-il criminel, parce qu'une semblable parole lui est échappée? IT; aui»t-il que lui qui n'ait pu hasarder un petit mot de conâance et de belle humeur, qui n'ait pu être jeune impunément?
Lorsc[u'il ne parloit pas désavantageusement de sa personne , il n'aToit pas encore vingtdeux ans, et ce que Jules4ïésar Scaliger et maître Cliaj4es Dumoulin ont fait de sang-froid cinquante ans durant, il ne Ta Eut que cinq ou six mois dans la liberté d'une conversation enjouée,et badinant avec ses amis. Il avoit l'esprit gai , les passions vives, et le sang chaud. Et, je vous priei qui est-ce qui ne s'est pas trouvé honnête hoiniDe en cet âge-là ? qui est-ce qui n'a eu de la complu' sance pour son mérite véritable ou faux? qui estce qui n'a point été malade de ramour-pn^W' Que si on ne peut pas nier que l'homme (pie vous connoissez ne se soit aimé en cet âge-là, ou "^ - peut pas assurer aussi que son amour ait été in-
jnsfe, et qu'il se soH aimé sans rival. SU a en bonne c^inion de ses ouvrages , il n'a pas été tout seul de son opinion. Vous en avez été , Monseigneur, et pour combien de gens pensez-vous que je vous compte?
Toutefois, il y a long- temps qu'il n'est plus en ces termes-là ; il a apaisé le trouble par son repos y il a îxX cesser les murmures par son silence, il a donné satisfaction à Tenvie; et s'il ne l'a vain* eue, il s^est accommodé avec elle. Mais, présup-^ posons qu'elle ne soit pas encore contente, il est tout prêt à achever de la satisfaire. S'il fôche encore à quelques-uns qu'il ait dit qxiil a trouvé ce que quelques-uns cherchoient ^ il consent de bon cœur que ce malheureux mot soit efiacé de son prenûer livre, et qu'on mette en sa placer qu^U cherche ce qu*ils ont trouf^é^
ii.i I .lyi ii'ii II r II iii I m I gggaaageKseesst>S8g