‹ Œuvres choises de BalzacChapitre 34 sur 38 · PREMIÈRE HISTOIRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE HISTOIRE

MoN^iBtJtt l'amiral dé Joyéiise donna une abbaye pour un sonnet ; je l'ai ôUï dire àussi-bieix que vous. Là peiné que prit M. Desportes à faire des vers , lui acquit un loisir de dix initie écus de rente; mon père, qui Ta vu, m'en a assuré; maïs il m'a assuré aussi que, dans cette piémë Cour où l'on exerçoit dé c^s libéralités , et où Toh faisoit de ces fortunes, plusieurs poètes ëtoient morts de faim , sans compter les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleur. Dans la même Cour, Torquato Tasso a eu besoin d'un écu, et l'a demandé par aumône à une dame de sa connoissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avoit apporté en France, après y avoir fait un an de séjour; et toutefois, je m'assure qu'il n'y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant , pour le moins , que le sonnet qui valut une abbaye.

Concluons que l'exemple de M. Desportes est

un dangereux exemple ; qu'il a bien causé du mal à la nation deé poètes ; qu'il a bien ifait faire deS sonnets et deé élégies à faux; bien fait perdre des rimes et des mesurés. Ce loisir de dix mille écus de rente est un écueil contre lequel les espérances de mille poètes se sont brisées; c'est un prodige de ce,temj)s-là;c'estun des miracles de Henri III; et vous m'avouerez que les miracles ne doivent pas être tirés eu exemple.

Un prince étranger étant venu à Paris , l'année i6t 3, devint amo'ureux d'une des filles d'honneur de la Reine ttïere , et la fit demander en mariage* Ce second exemple fut cause aussi de plusieurs désordres : il donna des péiisées de grandeur et de souveraineté à toutes les filles de la Reine; il leur remplit l'esprit de sceptres et de <;ouronnes ; il n'y eut point de demoiselle à la Cour qui ne crût pouvbir devenir princesse. Néanmoins, le Prince n'eut point d'imitateurs, et son action ne fit point de conséquence. Une infinité espérèrent en leur beauté , et la beauté d'une seule fut récompensée.

Il en est dé même de toute autre sorte de mé-

rite; et ^i vous n'avea une révélation très-certairiè que le' vôtre i^ussira à la Cour, vous ne ferez pas noial de detneuréi* ici en repos. Contentez-vous d'avoir perdu vos premières espérances ; ne faites point naufrage encore une fois. Mais la Cour,

me dites-Toirs , n'est si malfaisante et si cmelle qu elle a été : elle est plus juste et plus reconnoîssanté qu'elle u'étoît. Il vous semble que la fortune vous appelle sus le bord de Seine y comme la victoire appeloit le Roi sur les rives de Charente ^ et qu'elle vous crie : // est temps de marcher.

Yoilà qui est le mieux du monde ; mais que sçavez-vous si cette apparition de la fortune n'est pdint une vision trompeuse et un fantôme moqueur? Qui vous a dit^que les promesses de la Cour ne soient point des pièges qu'elle vous dresse et des filets qu'elle vous tend? Peut-être qu'elle ne vous fait bonne mine que pour avoir encore de vos élégies et de vos staisces. Sur qum je vous prie de trouver bon que \e vous conte une aventure 9 de laquelle vous ferez vous-même L'application.

Un pauvre homme de Sicile menoit à Païenne une barque qu'il avoit chargée de figues;, mais ayant été surpris de l'orage à la vue du poit^ tout ce qu'il put faire fut de se sauver, en perdant sa barque. Quelque temps après, étant assis au bord de la mer, qui étoit si calme et si riante, qu'elle sembloit le convier à £siire un nouveau voyage : Je sçais bien ce que tu veux^ dit le Sicilien à la mer, tu demandes encore des figues^

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