‹ Œuvres choises de BalzacChapitre 5 sur 38 · DISCOURS DEUXIEME · texte numérisé non relu

DISCOURS DEUXIEME

JVIais votre voisin le délicat voudrait que cette doctrine eût été débitée avec. plus de grâce, et que l'Évangile fut plus fleuri et plus attrayant. Nous lui ferons raison là-dessus une autre fois^ et peut-être contenterons-nous sa délicatesse. Cependant, me dit-il, je m'adresse à vous, qui ne manquez pas de fleurs et d'attraits, de couleurs et d'orhemens, et qui néanmoins n'estimez pas ces bagatelles plus qu'elles ne valent. Vous plaidâtes il y a quelques années, ^vr l'aotorité^ «oijtre r éloquence \ et si ma mémoire ne nae trompe, il me semble que vous gagnâtes la cause de V autorité. J'ai vu un grand commentaire sur le Quintes de Jules César; ne verrai-je point une petite réflexion sur VEgo sum de Jésus-Christ ? Cet admirable Ego sum^ que nous ouïmes

(9) chanter à la Passion il y k quinze jours, est rapporté dans l'évangile de saint Jean , et commence le premier acte de la tragédie de Notre-Seigneur. Ces trois syllabes , sorties de sa bouche , épouvantèrent ses ennemis, mirent en désordre des auditeurs qui étoient en armes , firent tomber à la renverse une compagnie de gens de pied : et je ne doute point que cette chute n'eût été mortelle à ceux qui tombèrent, si la même force qui .les abbattit ne les eût aidés, à se relever.

On parle des éclairs et des tonnerres d'un homme .d'Athènes, qui méloit le ciel avec la terre, sur la tribune aux harangues. Mais outre que c'étoient des orages en peinture, et qui ne faisoient tomber personne, considérez, s'il vous plait, 4e quelle sorte il les excitoit. C'étoit en criant à pleine tête, en se tourmentant et en s'agitant comme une personne possédée, en faisant mille grimaces de son visage, et mille tours de souplesse de son corps. Il employoit pour cela les fi*équentes exclamations , les enthimémes en foule, les paroles qui faisoient le plus de bruit, les plus vives et les plus violentes figures. Et tout cela néanmoins n'étoit cause, d'aucun mouvement forcé, en la posture des assîstans, d'un seul &UX pas au plus foible de la compagnie. Toute cette violence n'eut pas été capable de remuer une paille , ni de donner le braple aux fepille^ d'un arbre.

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Comment est-ce donc que VEgo sum de Jésus" dhrist, sorti de sa bouche sans effort, sans qu'il élève seulement le ton de sa voix, porte par terre tîes hommes fermes et vigoureux , met à ses pieds une troupe de soldats qui étoieUt venus se saisir de lui ? Il n'est rien en apparence de si doux et de si tranquille que cet Ego sum. Deux paroles le <x>mposent^ paroles courtes, simples, et vulgaires, qui n'ont rien -d'éclatant et de figuré, rien qui -étonne et qui menace les gffens, rien qui présage et qui signifie le coup qu'elles vont frapper.

C'est-à-dire qu'il faut que ^ces deux paroles ne soient que là couverture et que l'enveloppe de quelque chose d'extraordinaire qui est caché dessous. Il faut sans doute que «e soit une étincelle tombée du plus haut des cieux , un rayon de vé^ ritable divinité qui se ïiiéle dans ces deuiK paroles, qui leur communique une vertu étrangère» et qu'elles n'avoient pas naturellement.^ Ces paroles ne sont pmnt foudroyantes de leur propre feu; il faut nécessairement que celm qui les profère soit le maître des iouchies et de la tempête.

Il y a des âmes dont la dureté est invincible ^ et contre lesquelles rebrousseroient les plus pathétiques périodes de nos orateurs ; mais il n'y ;a point d'âmes, fussent-diles de fer ou de bronze » qui soient à l'épreuve des paroles deyiiotre lé*

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gislateur, qui puissent tenir bon contre les nloindres syllabes de Jésus-Christ. Que votre voisin le délicat allègue tant qu'il voudra son Nestor, son Menelas,.son Ulysse, et les propose comme les trois fondateurs des trois styles différens. Qu'il coDte merveilles à ceux qui l'écoutent , de l'éloquence attique , de l'asiatique ^ de la rhodienne. Sur ma parole, méprisez en ceci tout ce qu'il ad* mire, et réservez toute votre admiration pour le laconisme de Jésus-Christ,

Le oui et le non de Jésus-Christ peuvent faire et défaire, peuvent bâtir et détruire avec une égale facilité; son silence même et ton repos, ses foiblesses et ses infirmités sont choses fortes, agissantes, efficaces, sont capables d'opérer des miracles , parce qu'elles ne sont jamais abandonnées de la puissance nécessaire à l'opération des miracles, parce que la grandeur de ses actions ne dépend point de la grandeur de ses instrumens et de ses moyens. Son Ego sum , animé de cette secrète et souveraine puissance, eût pu mettre en fuite une légion aussi aisém^t qu^me escouade.

J'iï feit à peu près le discours que je vous avois convié de faite. Mais, s^rès tant de paroles, oohlieronsHtious la conséquence qui en résulte?

conséquence qui se tire sans art et sans peine qui sort d'elle-même de VEgo sum de Jésus- Christ. Dites-nioi, je vous prie, si son abaisse^ ment sur la terre est si redoutable, combien seri terrible son élévation dans les nuées? Si soil humilité captive accable les hommes, qui pourra soutenir sa majesté triomphante? Si ayant à être jugé, sa première réponse fait tant d'éclat, de quel ton prononcera-t-il le dernier arrêt , qusind il viendra lui-même pour être le juge ?

J'ai assez de cette réponse pour répondre à toutes les demandes de votre voisin; pour réfuter toutes les objections de mes sen^ et de ma raison. Sans rhétorique, sans dialectique , ces trois syllabes me suffisent pour me persuader la divinité de cet homme que j'adore. Et après l'effet étrange deqes trois syllabes, et tant d'autres étranges effets, si bien et si nettement vérifiés, quafid il s'élèvera en mon âme quelque petit mouvement de rébellion contre la foi, à l'heure même je m'adresserai au Dieu de la foi, et prendrai la liberté de lui tenir le langage que lui tenoient les anciens fidèles. * (

Si nous nous sommes égarés y m.on Dieu^ ça été en vous suiuant; si nous n^avons pas écouté notre raison y vos miracles en sont cause; si nous aidons adoré un homme , vous vous êtes entendu ai^ec cet homme pour nous faire croire quil

étoit Dieu. Vous lui avez prêté votre puissance pour nous obliger à lui rendre notre culte. IVous sommes excusables, mon Dieu, d'avoir reconnu celui qui ne sçauroit être que vous, si vous ne venez vous-même nous déclarer qu'il est un autre que vous.

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