DISCOURS TROISIEME
LiES dernières paroles de Socrate Tavoîent comme ravi en extase; maïs étant revenu de son transport , il ne dem?eura pas long-temps dans le calme. La première émotion ne fut qu'un passage à la seconde; et reprenant la matière qu'il avoit laissée, il nous- parla à peu près en cette sorte.
iLneparoît rien ici de l'homme, rien qui porte sa marque , et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel, dans la nais^ sance et dans le progrès de cette doctrine. Les ignorans l'ont persuadée aux philosophes. De pauvres pêcheurs ont été érigés en docteurs des rois et des nations ; en professeurs de la science
du ciel. Ils opt pris dàas leurs filets les orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens.
Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort; bien que ce soit deux choses stériles, et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les pertes et par les défaites : Il a combattu , il a vaincu étant désarmé. Le monde en apparence avoit ruiné l'éghse : mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés. Lapatience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, touteâ les inventions de la cruauté.
Chose étrange y et digne d'une longue considération ! reprachons-la plus d'une fois à la lâcheté de notre foi çt à la tiédeur de notre zèle. En ce temps^là il y avoit de la presse à se faire déchirer , à se faire brûler pour Jésus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiroicQt les hommes au christianisme ; G'étoient ks appâts et les promesses de cette nouvelle secte. Ceu^quâla suivoient, et qui avoient faveur à la. cour j avouent peur d'être oubliés dans la corn- Qiune persé(ÇUtioi;L ; ils alloieut s'accuser eux-mêmes, s'il^'maQqupiçpt de délateurs. Le lieu où fes £euk étoient allumés et les bêtes déchaînées.^
s^appeloit en la langue de la primitive église , la place où Von donne les couronnes.
Voila le style de ces grandes âmes , qui méprisoient la mort^ comme si elles eussent «u des corps de louage, et une vie empruntée. Bien davantage, et toujours dans la rigueur de l'histoire, saps rien donner à la licence de la rhétorique, si c'eût été le sang d'autrui, et non-pas le leur, ils n'en eussent pas fait si bon marché, cm la charité les eût retenus, et l'amour-propre les avoit abandonnés.
C'étoit donc dans les joies et dans les plaisirs», qu'ils disoient à Dieu c'est assez , et qu'ils lui defnandoient des trêves et du relâche , et non pas dans les supplices et dans les tourmens. O mon âme , que d'honneur et de gloire ! O mon imagination, que de délices et de douceurs, s'écrioientils au milieu des flammes ! En cet état-là, pour parler encore le langage de la primitive église, ils étoient pleins , ils étoient possédés de Jésus- Chrisl. Jésus-Christ avoit pris la place de leur esprit et de leur raison : Ils n'étoient plus animés que de Jésus-Christ : ils ne songeoient plus qu'à lui; ils ne se souvenoient plus que de lui; il leur tenoit lieu de toutes choses. Ce n'étoit plus ainiour ni constance; c'étoit une aliénation de sens, une maladie surnaturelle , une sainte, une ciivinê foreur.
Aussi les payens s'en étonnoient-ils, et en faisoientdes proverbes. Vous le pouvez voir dans les propos d'É^ictète, recueillis par Arrien. Ils parloient de& chrétiens , comme de personnes tra- ^lée» d'une mélancolie incurable ; personnes tentées par le désespoir, ennemies du jour et de la lumière. A leur dire , c'étoient des gens qui vouloient périr, qui s'ennuyoient en ce monde, (ce sont les di£férehs termes dont ils se ser voient), <piisedévouoient, qui se précipitoientà la mort:
Nous sommes descendus de ces gens-là, quoique apparemment ils ne dussent point laisser de postérité; quoique ils fissent tout ce qu'il faut Êiire pour ne pas durer. De leurs cendre^ et de leurs raines s'est élevée*la grandeur jet la souveraineté de notre église. Le corps s'est trouvé entier dans. la dissipation de ses membres.
h ne m'étonne point que Iqs. Césars aient ré- P^éy et que le parti qui a été le victorieux ait ^té le mdtre. Mais si c'eût été le vaincu à qui ^'avantage fut demeuré; si les déroutes eussent fortifié Pompée , et rétabli sa fortune ; si les proscriptions eussent grossi le parti d'un mort, et lui <^ussent Eût naître des partisans ; «i un mort lui^ iiiéme,si une tête coupée eût donné des loix à toute la terre; véritablement, il y auroit de quoi s'étpnner d'un succès si éloigné du cours ordinaire des choses humaines. Je trouverois étrange
qpn'après h b^ttaiUe de Pharsale, et plusieurs autres l^^les y décisives de Tempire , les amis de Pompée eu$sent été empereurs de Aome , k i'exclusîop des héritiers deCésar. J'aurpis de lapeine à croire, quand te plus véritable et le plus religieux bâstQi^ien de Rome me le diroit , que des gens eussent trioiuf^é autant de fois qu'ils furent battus; qu'une cause .si souvent perdue, eut toujours été suivie. Au moins me SMoble-t41 que " oe n'est p^s hi^n le droit chemin pour arriver à
. l'empire, et que d'ordinaire on se sert de tout au- ^ moyen pour obtenir le triomphe. €e n'est pas la coutume des choses du monde, que les bons succès jne servent de rien ; que la victoire soit déoréditée, et que le gaià aille au malheureux.
Nous voyons pourtant ici cet évaneacnent irré-
' gulier, et directement opposé à la coutume des choses 4u monde. Le sang des martyrs a été fertile, et la pcHTsécution a peuplé le monde de durétiens. Les poreàiiers persécuteurs voidant éteindre la lumière qui na^soÂt, cd; étouffer l'église an berceau, ont été contraints d'avouer Leur faiblesse, apiésavoirépuisé leurs forces Les antres qui l'attaquer eatdepuby ne réussirent pasmieus enl^ir entreprise. dSibi^n qii'il y aiit encore en la nature deÀ choses, des inscriptions qu'ils dnt kiasyées,
pour uvoir purgé la terre de hcb rnUian des Chré-
tiens , pour ai^oir aboli le nom chrétien en toutes les parties de ^emp/r» , l'expérience nous fait voir qu'ils ont triomphé à faux , et leuj^ marbres ont été menteurs. Ces superbes inscriptions sont aujourd'hui lesmonumens de leur vanité, et non pas de leur victoire. L'ouvrage de Dieu n'a pu être défait par la main des hommes. Et disons hardiment à la gloire de notre Jésus-Christ, et à la honte de leur Dioclétien, /e^ tyrans passent , mais la vérité demeure. ^
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