‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 11 sur 66 · SUR LA MORT DE DIANE · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE DIANE

SONNET

Vawte-toi maintenant, outrageuse déesse, D'avoir fait tout l'effort de ta plus grand rigueur^ Privant Amour de traits, d'allégresse mon cœur, La terre d'ornement, de gloire et de richesse.

On ne sait plus que c'est de vertu ni d'adresse, L'honneur triste languit sans force et sans vigueur ; Bref, de cent déités ton bras s'est fait vainqueur ; Morte gît la beauté , la grâce et la jeunesse :

L'air, la terre et les eaux cet ouvrage ont pleuré, Le monde en la perdant sans lustre est demeuré, Comme un pré sans couleurs , un bois sans robe verte :

Tandis qu'il en jouit , il ne la connut pas , Moi seul je la connus , qui la pleure ici - bas , Cependant que le Ciel s'enrichit de ma perte.

AMOURS D'HIPPOLITE.

CHANSON

JLJouce Liberté désirée, Déesse , où t'es -tu retirée , Me laissant en captivité ?

Hélas , de moi ne te détourne l Retourne, ô Liberté, retourne, Retourne , ô douce Liberté !

Ton départ m'a trop fait connoître Le bonheur où je soulois être, Quand douce tu m'allois guidant :

Et que sans languir davantage Je devois , si j'eusse été sage , Perdre la vie en te perdant,

D'autre sujet je ne compose, Ma main n'écrit plus d'autre chose ; Là tout mon service est rendu ; Je ne puis suivre une autre voie , Et le peu de temps que j'emploie Ailleurs , je l'estime perdu.

Quel charme, ou quel Dieu plein d'envie? A changé ma première vie , La comblant d'infélicité ?

Et toi , Liberté désirée , Déesse , où/ t'es - tu retirée ?

Retourne , ô douce Liberté !

Las ! donc sans profit je t'appelle , Liberté précieuse et belle !

Mon cœur est trop fort arrêté :

En vain après toi je soupire, Et crois que je te puis bien dire , Pour jamais , adieu Liberté.

CHANSON

Savez -vous ce que je désire Pour loyer de ma fermeté ?

Que vous puissiez voir mon martyre ,, Comme ie vois votre beauté.

Le Ciel ornant votre jeunesse De ses dons les plus précieux , Pour mieux me montrer sa richesse M'éclaira l'esprit et les yeux :

Toujours depuis je vous admire D'un œil tout en vous arrêté :

Mais vous ne voyez mon martyre 7 Comme je vois votre beauté.

L'aveugle enfant qui me commande ,.

Qu'on nomme à tort Dieu d'amitié, Les deux yeux , comme à lui , vous bande T

amours d'hippolite. 3i

Afin que soyez sans pitié.

Il le faut : car j'ose bien dire Que n'auriez tant de cruauté , Si vouspouviez voir mon martyre Comme je vois votre beauté.

SONNET

Icare chût ici , le j eune audacieux , Qui pour voler au ciel eut assez de courage ! Ici tomba son corps dégarni de plumage , Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux,

O bienheureux travail d'un esprit glorieux , Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage ! O bienheureux malheur, plein de tan t d'avantage; Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !

Un chemin si nouveau n'étonna sa jeunesse , Le pouvoir lui faillit , et non la hardiesse ; Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.

Il mourut poursuivant une haute aventure , Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture. Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau?

CHANSON

Pour faire qu'une affection Ne soit sujette à l'inconstance , Il faut beaucoup de connoissanee Et beaucoup de discrétion»

3a PHILIPPE DESPORTES.

Je suis bien d'avis qu'une daine Ne doive aisément s'assurer Qu'un jeune amant garde sa flamme , Pour le voir craindre et soupirer :

Car presqu' aussitôt qu'il commence 9 Le refus ou la jouissance Eteignent ses feux si cuisants , Et n'y peut avoir d'assurance Qu'il n'ait passé deux fois douze ans.

J'estime aussi peu recevable, Au moins pour durer longuement 5 " Cette ardeur qu'on croit véritable , Du premier regard s' allumant.

L'amour est foible à sa naissance, Mais le temps lui donne accroissance ?

Et le guide à perfection ; Il faut donc de la connoissance Pour fonder une affection.

Mais sur-tout qui veut vivre heureuse ,

La grandeur ne doit estimer ;

L'amour des grands est dangereuse ,

Et ne se peut assez blâmer ;

Sujette au bruit et à l'envie ,

De mille ennuis elle est suivie.

Colle qui s'y veut hasarder,

Se trouve à la fin asservie

Au lieu qu'elle doit commander.

amours d'hippolite. 33

Suivez le conseil des déesses ,

Qui n'ont aimé si hautement :

Et puisque vous êtes maîtresses ,

Retenez le commandement.

Fuyez aussi toute accointance

De ces muguets pleins d'apparence T

Qui se paissent de vanité,

Et qui fondent leur récompense

Plus au bruit qu'en la vérité.

Celui qui, discret et fîdelle , Sans gémir s'est laissé brûler., Et à qui la peine cruelle N'a jamais rien fait déceler :

Qui cache au dedans son martyre , Que la peur d'aimer ne retire , Et trouve au mal contentement , Tel serviteur se peut élire Sans avoir peur du changement,

SONNET

A moue', à qui j'ai fait tant de fois sacrifice De mon cœur tout sanglant réduit sous ton pouvoir, Si la voix d'un mortel peut les Dieux émouvoir , Tends l'oreille à la mienne, et te montre propice l

Je ne demande pas que mon mal s'adoucisse, Que tu blesses madame, ou changes mon vouloir»

Je sais qu'un si grand licur je ne puis recevoir, Et que jusqu'à ma mort il faut que je languisse.

Pour fruit de mes labeurs donne-moi seulement,

Que son nom glorieux vive éternellement,

Et que mes vers plaintifs, courriers de son mérite,

Fassent qu'après mille ans les François étonnés Gardent le souvenir d'une belle Hippolite , Plaignants les passions que ses yeux m'ont donnés.

CHANSON

L' hiver n'a point tant de glaçons , L'été tant de jaunes moissons , L'Afrique de ebaudes arènes , Le ciel de feux étincelants , Et la nuit de songes volants , Que pous vous j'endure de peines.

Toute douleur qui nous survient ,

Peu-à-peu moins forte devient,

Le temps comme un songe l'emporte :

Mais il ne faut pas espérer

Que le temps puisse modérer

Le mal que votre œil nous apporte.

Le traître ennemi de ma paix Me voyant tomber sous le faix , A peur que trop tôt je finisse :

AMOURS D HIPPOLITE. JJ

Et fait comme un bourreau cruel Qui donne à boire au criminel Pour le réserver au supplice.

ÉLÉGIE

J y M aïs foible vaisseau , deçà delà porté Par les fiers aquilons , ne fut tant agité , L'hiver en pleine mer, que ma vague pensée Est des flots amoureux haut et bas élancée. J'erre égaré d'esprit, furieux, inconstant, Et ce qui plus me plait me déplaît à l'instant : J'ai froid, je suis en feu, je m'assure et défie : Sans yeux jevois ma perte, et sans langue je crie : Je demande secours, et m'élance au trépas : Or je suis plein d'amour, et or je n'aime pas, Et couve en mon esprit un discord tant extrême Qu'aimant je me veux mal de ce que je vous aime. Mais si je perds mon temps sous l'amoureuse loi , Quel autre des humain s l'emploie mieux que moi? L'un, à c|ui le Dieu Mars auralame enflammée , Accourcissant sa vie, accroît sa renommée : L'autre moins courageux, d'avarice incité, Cherche aux ondes sa mort , fuyant la pauvreté : L'autre en la cour des rois, brûlé de convoitise , Pour un espoir venteux engage sa franchise : L'autre fend ses guerets par les coutres tranchants ,

3G PHILIPPE DESI'ORTES.

Et n'étend ses désirs plus avant que ses champs : Bref, chacun se travaille, et notre vie humaine N'est que l'ombre d'un songe et qu'une la Me

vaine.

Ah, qu'amour m'a fait tort de m' avoir tant celé L'heur où le ciel m'avoit en naissant appelé ! Amants désespérés , qui l'avez tant servie , Chargés de mille ennuis, que je vous porte envie! Mais je me plains à tort: mon bonheur a souffert Que j'aye aimé devant pour être plus expert , Et savoir mieux couvrir mon amoureuse flamme, Quand les yeux d'Hippolite auroient forcé mon

ame:

L'expérience apprend. En ce commencement J'apprenois à aimer pour l'aimer fermement. Je sais comme l'amant en l'amante se change, Et comme au gré d'autrui en soi-même on s'é-

trange, Comme on se plaît au mal , comme on veille en

dormant , Comme on change d'état cent fois en un moment: Je sais comme Amour vole^ errant de place en

place , Comme il frappe les cœurs avant qu'il les menace, Comme il se paît de pleurs et de soupirs ardents : Enfant doux dévisage , et cruel au dedans , Qui de traits venimeux et de flammes se joue, Et comme instablcment il fait tourner .sa roue»

AMOURS d'hIFPOLITE. $J

Je sais des amoureux les regrets et les pleurs Et leurs trop courts plaisirs pour si longues douleurs.

CHANSON

Blessé d'une plaie inhumaine, Loin de tout espoir de secours, Je m'avance à ma mort prochaine , Plus chargé d'ennuis que de jours.

Las ! que ne puis -je me distraire , Connoissant mon mal , de la voir ?

O ciel rigoureux et contraire , C'est toi qui contrains mon vouloir !

Ainsi qu'au clair d'une chandelle Le gai papillon voletant , Va grillant le bout de son aile , Et perd la vie en s'éhattant.

Ainsi le désir qui m'affole,

Trompé d'un rayon gracieux ,

Fait hélas ! qu'aveuglé j e vole

Au feu meurtrier (i) de vos beaux yeux.

( i ) Corneille a su diviser en deux syllabes ce qui n'en faisoit qu'une trop dure à prononcer. L'Académie Françoise , dans ses Observations sur le Cid, condamna ce vers:

Il est juste , grand roi, qu'un meur-tri-er périsse. Le Cid, act. Iï. se. IX.

CLEONICE,

Page 1