STANCES DU MARIAGE
D e toutes les fureurs dont nous sommes pressés, De tout ce que les cieux ardemment courroucés Peuvent darder sur nous de tonnerre et d'orage, D'angoisseuses langueurs , de meurtre ensanglanté , De soucis , de travaux , de faim , de pauvreté , Rien n'approche en rigueur la loi du mariage.
On dit que Jupiter ayant pour son péché Sur le dos d'un rocher Pr orné thé e attaché , Qui servoit de pâture à l'aigle insatiable , Ne se contenta pas de tant de cruauté , Mais voulut , pour montrer qu'il étoit dépité , Rendre le genre humain de tout point misérable.
POESIES DIVERSES. 4j
Il -envoya la femme aux mortels ici -bas , Ayant dedans ses yeux mille amoureux appas , Et portant en la main une boîte féconde Des semences du mal , les procès , le discord, Le souci , la douleur , la vieillesse et la mort ; Bref, pour douaire elle avoit tout le malheur du monde.
Vénus dessus son front mille beaute's sema , Pithon d'autant d'attraits sa parole anima , Vulcain forgea son cœur, Mars lui donna l'audace: Bref, le Ciel rigoureux si bien la déguisa , Que l'homme épris de flamme aussitôt l'épousa, Plongeant en son malheur toute l'humaine race.
De là le mariage eut son commencement , Tyran injurieux , plein de commandement , Que la liberté fuit comme son adversaire : Plaisant à l'abordée, à l'œil doux et riant ; Mais qui sous beau semblant, traître, nous va lian t D'un lien que la mort seulement peut défaire.
Il tient dessous ses pieds le repos abattu ; De cordage et de fers son corps est revêtu : Le soin est à côté , le travail le regarde ; La peur , la jalousie , et le mal inconnu , Mal par opinion , qui rend l'homme cornu : Puis vient le repentir chef de l'arrière -garde.
On parle des enfers où les maux sont punis ,
Trop cruel magasin de tourments infinis ,
Du chien toujours béant , des sœurs pleines de
rage, Des douleurs de Titye et des autres esprits : Mais je ne puis penser que ce soit rien au prix , Ni qu'il y ait enfer si grand que mariage.
Languir toute sa vie en obscure prison , Passer mille travaux , nourrir en sa maison Une femme bien laide, et coucher auprès d'elle : En avoir une belle , et en être jaloux , Craindre tout , l'épier , se gêner de courroux , Y a - 1 - il quelque peine en enfer plus cruelle ?
Ecoutez ma parole , ô mortels égarés , Qui dans la servitude aveuglément courez , Et voyez quelle femme au moins vous devez prendre!
Si vous l'épousez riche , il se faut préparer De servir, de souffrir, de n'oser murmurer, Aveugle en tous ses faits, et sourd pour ne l'entendre.
Si vous la prenez pauvre , avec la pauvreté Vous épousez aussi mainte incommodité:
La charge des enfants , la peine et l'infortune ; Le mépris d'un chacun vous fait baisser les yeux; Le soin rend vos esprits chagrins et soucieux : Avec la pauvreté toute chose importune.
Si vous l'épousez belle , assurez-vous aussi De n'être jamais franc de crainte et de souci : L'œil de votre voisin , comme vous , la regarde ,- Un chacun la désire ; et vouloir l'empêcher, C'est égaler Sisyphe et monter son rocher : Une beauté parfaite est de mauvaise garde.
Si vous la prenez laide, adieu toute amitié : L'esprit tenant du corps est plein de mauvaistié, Vous aurez la maison pour prison ténébreuse , Le soleil désormais à vos yeux ne luira : Bref, on peut bien penser s'elle vous déplaira, Puisqu'une femme belle en trois jours est fâcheuse.
Celui n'avoit jamais les noces éprouvé
Qui dit qu'aucun secours contre amour n'est
trouvé , Depuis qu'en nos esprits il a fait sa racine ; Car quand quelque beauté vient nos cœurs embraser, La voulons -nous haïr ? il la faut épouser : Qui veut guérir l'amour, c'en est la médecine.
CHANSON
Ah ! dieu , que la flamme est cruelle , Dont Amour me fait consumer !' Je sers une dame infidelle , Et ne puis cesser de l'aimer.
5o PHILIPPE DESPORTES.
La marine est plus arrêtée , Et du Ciel les hauts mouvements ; Bref, tout ce qu'on lit de Protée Ne s'égale à ses changements.
Las ! ce qui plus me désespère C'est qu'avec tout ce que j'en voi , Mon esprit ne s'en peut distraire, Et l'adore en dépit de moi.
Si jaloux je franchis sa porte , Jurant de n'y plus retourner , Mon pied malgré moi m'y rapporte, Et ne saurois l'en détourner.
C'est toujours accord ou querelle :
O misérable que je suis !
Je ne saurois vivre avec elle , Et sans elle aussi je ne puis.
ELEGIE
Que serviroit nier chose si reconnue?
Je l'avoue , il est vrai , mon amour diminue , Non pour objet nouveau qui me donne la loi , Mais c'est que vos façons sont trop froides pour
moi .
Toute chose vous trouble et vous rend éperdue ; Une vaine rumeur sans sujet épandue , Le regard d'un passant , le caquet d'un voisin ,
POÉSIES DIVERSES. 5l
Quelque parent de loin, un beau- frère, un cousin, De mille étonnements laissent votre ame atteinte. Vos femmes seulement vous font pâlir de crainte ; Et quand de mes travaux j'attends quelque loyer, Le temps en ces frayeurs se voit tout employer. D'une flèche trop mousse Amour vous a blessée , Il faut à mes fureurs quelque amante insensée , Qui, mourant chacun jour, me livre cent trépas ; Qui m'ôte la raison , le sommeil , le repas ; Qui m'occupe du tout, que tout je la retienne, Et qu'un même penser notre esprit entretienne: Voila les passe- temps que je cherche en aimant. J'aime mieux n'aimer point que d'aimer tièdement.
L'extrémité me plaît. Desirez-vous que j'aime? Soyez en vos ardeurs, comme en beautés, extrême, Perdez tous ces respects qui nous ont abusés ; Aveuglons les jaloux , trompons les plus rusés. Cette mère d'Amour que tout être révère , Apprend la simple tille à tromper une mère , Une tante , une garde, et doucement la nuit Se couler d'auprès d'elle, aller sans faire bruit A tâtons à la porte , et sous l'obscur silence Ouvrir à son amant qui bout d'impatience : Aux gestes et aux yeux elle apprend à parler, Et par chiffre inconnu son secret déceler : Elle fait que la femme et jeune et peu rusée Le soin d'un vieil époux convertit en risée ;
Et que le cœur loyal, d'amour bien embrasé, Ne trouve jamais rien qui lui soit malaisé. Toujours cette déesse à mon secours se montre ; Les batteurs de pavé qu'aux détours je rencontre, Ne m'ôtent point ma cape, et leur fer rigoureux Ne se trempe jamais dans mon sang- amoureux : Le froid des nuits d'hiver ne me porte nuisance, Ni le serein, ni l'eau qui tombe en abondance : Je ne me sens de rien, tout aide à ma santé Pourvu qu'à la parfin ayant bien écouté , Lasse de mes travaux, celle qui m'est si belle , Entr'ouvrantla fenêtre, à basse voix m'appelle. O toi, quiconque sois, qui te vas retirant Si tard en ton logis, ne sois trop enquérant, Prends ton chemin plus haut, porte basse la vue, Ne pense à remarquer ni l'endroit, ni la rue ; Fais hâter ton flambeau, toi-même avance-toi , Et ne t'enquiers jamais de mon nom , ni de moi. Toutefois quand la langue indiscrète et mauvaise D'un sot entreprendroit de corrompre notre aise, Il s'en faudroit moquer : car , maîtresse, aussibien Votre mari l'oyant n'en croiroit jamais rien ; J'y ai mis trop bon ordre : une de ces sorcières , Qui commande aux esprits, hôtes des cimetières, Fort savante en son art, experte à conjurer, Qui pourroit des enfers Proserpine tirer , Qui sait tous les secrets de Circe et de Médée , Et quelle heure, ou quelle herbe est plus recommandée,
Avec de puissants mots par trois fois rechantés A pour moi tous les yeux des maris enchantés : Si le vôtre en mes hras vous vovoit toute nue , Il ne croiroit jamais la chose être advenue. Mais sachez que ce charme est pour moi seule-
ment ,
Et ne vous serviroit pour aucun autre amant ; Car si vous présumiez tant soit peu lui complaire, Mari , frères , voisins sauroient toute l'affaire. Cette bonne devine , avec son grand savoir , Fait serment qu'elle peut les courages mouvoir, Soit des prisons d'Amour ouvrant toutes les portes , Soit les plus libres cœurs chargeant de chaînes
fortes.
Moi-même en ai fait preuve, il le faut confesser ; Elle m'a fait trois nuits à la lune passer , M a fait plonger trois fois la tète en la rivière ; J ai fait maint sacrifice avec mainte prière , Tandis que de parfums mon corps elle purgeoit, Et de noires liqueurs son bras nudm'aspergeoit. Il est vrai qu'en mes vœux, ô seul but de ma vie, D'échapper de vos mains je n'avois point d'envie- Jepriois seulement, d'amour tout enflammé, Qu'en vous aimant bien fort, j e fusse bien aimé , Que j amaîs notre ardeur ne se pût voir éteinte, Et que plus désormais vous n'eussiez tant de crainte.