‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 17 sur 66 · CONTRE UNE NUIT TROP CLAIRE · texte numérisé non relu

CONTRE UNE NUIT TROP CLAIRE

O nuit, jalouse nuit , contre moi conjurée , Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté , T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée , Pour être si contraire à ma félicité ?

Pauvre moi! je pensois qu'à ta brune rencontre, Les cieux d'un noir bandeau dussent être voilés : Mais comme un jour d'été, claire tu fais ta montre, Semant parmi le ciel mille feux étoiles

Et toi, sœur d'Apollon, vagabonde courrière , Qui, pour me découvrir, flambes si clairement, Allumes-tu la nuit d'aussi grande lumière , Quand sans bruit tu descends pour baiser ton amant ?

£>(> PHILIPPE I) I <> I'OKTKS.

Ali ! la fable a ment • ; les amoureuses flammes N'échauffèrcnl jamais ta froide humidité; Mais Pan <jm te connut du naturel des femmes'* T'offrant une toison , y&inquil ta chasteté.

Que de fâcheuses gens! mon Dieu, quelle coutume

J)e demeurer si tard en la rue à causer !

Otez-vous du serein, craignez- VOUS point le

rhume?

La nuit s'en va passée ; allez vous reposer.

.le fais, je viens, je fuis, j écoule el nie promène, Tournant tOUJOUrS mes yeux vers le lieu désiré : JVdais je n avance rien, loulc la rue esl pleine De jaloux impôt I uns dont je suis éclairé.

Jevoudroîsélreroi, pour faire une ordonna me

Oui- chacun dût la nuit au logis se tenir:

Sans plus les amoureux auroienl huile licence ;

Si quelque autre y failloEt, je le ferois punir. Je m'en vais pour entrer, que rien ne me retarde;

Je veux de mon manteau mon visage houclier :

JVInis las ! je m'aperçois que chacun me regarde ;

Sans cire découvert je ne puis mapproclier.

»1<* ne crains pas pour moi , j'ouvrirois mu' armée Pour entrer au séjour qui recèle mon bien : Mais je cçains (pie ma dame en pûtétre blâmée ;

Son repOS m'est plus cher mille lois (pie le mien.

POÉSIES DÏVIiKSES. 5j

CHANSON

Las! que nous sommes misérables D'être serves dessous les lois Des hommes légers et muables Plus que le feuillage des bois !

Les pensers des hommes ressemblent A l'air , aux vents , et aux saisons , Et aux girouettes qui tremblent Au gré du vent sur les maisons.

Leur amour est ferme et constante Comme la mer grosse de flots , Qui bruit, qui court, qui se tourmente, Et jamais n'arrête en repos.

Hélas ! qui ne seroit éprise Quand on ne sait leurs fictions , Lorsqu'avec si grande feintise Ils soupirent leurs passions ?

Mais cet ardent feu qui les tue Et rend leur esprit consumé , C'est un feu de paille menue , Aussitôt éteint qu'allumé.

Ainsi l'oiseleur au bocage Prend les oiseaux par ses chansons :

Et le pécheur sur le rivage Tend ses filets pour les poissons.

58 PHILIPPE DE S l'Oit TE S.

Sommes -nous donc pas misérables D'être serves dessous les lois Des hommes légers et muables Plus que le feuillage des bois ?

ÉLÉGIE

Je ne refuse point qu'en si belle jeunesse

De mille et mille amants vous soyez la maîtresse ,

Que vous n'aimiez partout, et que sans perdre

temps Des plus douces faveurs ne les rendiez contents ; La beauté florissante est trop soudain sécbée Pour s'en ôter l'usage , et la tenir cachée : Mais je crève de rage , et supporte au dedans Des glaçons trop serrés et des feux trop ardents , Quand en dépit de moi vous faites que je sache Le mal qui n'est point mal lorsque bien on le

cache.

M'est-ce pas grand regret, quand, sans le rechercher , Fuyantpour n'en rien voir, on me le fait toucher ? On me le dit par force , et , ce qui plus me tue , On le crie à la cour, au palais, en la rue : J'en entends le succès dès qu il est advenu. Si vous faites un pas , votre coche est connu , Vos pages , vos laquais , et ces lieux ordinaires Qui vous servent de temple aux amoureux mystères.

POÉSIES DIVERSES. 5û,

Pour n'en connoître rien , fusse -je aveugle et

sourd !

Ou bien, las! que plutôtle commun bruit qui court Ne vient-il a moi seul , sans que la renommée , L'éventant ça et là , vous rende diffamée ? Si seul je le savois , que je serois content ! Le mal qu'on dit de vous ne m'iroit dépitant , Et lisant de mes yeux votre faute notoire Pour me réconforter je n'en voudrois rien croire. Je dirois que les sens se peuvent abuser, Et sentirois mon cœur d'beure en heure embraser, Voyant votre beauté de chacun poursuivie ; Car j'aime fort un bien dont plusieurs ont envie. Mais le bruit que de vous le commun va semant , Fait qu'un homme de cœur se hait en vous aimant, Et dresse à meilleur but le trait de son attente. Car notre opinion seule ne nous contente, Et ce qui rend plus fort un esprit embrasé, C'est de voir que son choix de chacun est prisé. Pour Dieu ! prenez-y garde, et devenez discrète ; Ne soyez pas plus chaste, ains soyez plus secrète , Faites les mêmes tours , et plus si vous pouvez , Joignez d'autres amants à ceux que vous avez , Et donnez, non ingrate, à tous la récompense ; Mais qu'est-il de besoin qu'on en ait connois-

sance ?

Prenez - en le plaisir , fuyez - en le renom : Celle ne pèche point qui peut dire que non.

ÉPIGRAMME

Si dessus vos lèvres de roses Je vois mes liesses décloses , Mon esprit , ma vie , et mon bien , Vous ne pouvez me les défendre :

Il faut que chacun ait le sien , Partout le mien je puis reprendre.

CHANSON

Que m a servi de vous avoir servie Sept ans entiers , à mon mal conjuré , Le plus souvent de vos yeux séparé , Non de vos yeux , mais de ma propre vie ?

Que m'a servi la peine que j'ai prise A gouverner un mari mal - plaisant ; Et tant de jours avec lui m'amusant Perdre à l'ouïr le peu de ma franchise ?

Que m'ont servi ces mépris ordinaires , Qui Fempêchoient de devenir j aloux :

Ces libertés , et ces feintes colères , Dont quelquefois vous entriez en courroux ?

Hélas de rien ! Tout me porte nuisance , Et mes respects vous rendent sans pitié : Car vous croyez qu'en telle patience J'ai peu de mal et fort peu d'amitié.

POESIES DIVERSES. fil

Si j'aimois bien , je ne pourrois connoître'< Tant de dangers que je vais évitant :

Un fort désir tout conseil va domptant ; Avec l'amour la raison ne peut être.

De tels propos , tyrans de mon courage , Vous me blâmez au lieu de m'estimer.

Qui voit si clair et qui demeure sage , Ce dites-vous , ne sauroit bien aimer.

Ah ! j e l'avoue , et tiens pour véritable Que loin d'Amour la sagesse s'enfuit :

J'en sers de preuve , aimant ce qui me nuit , Et bannissant ce qui m'est profitable.

Si toutefois vous croyez le contraire , Et que je pense , en faisant autrement , Vous assurer d'aimer plus ardemment, Bien , je suivrai la coutume ordinaire.

Aucun respect de mari ni de frère

Ne me pourra désormais abuser ;

A tous propos , sans peur de leur déplaire

Devant leurs yeux je viendrai vous baiser.

V alets fâcheux , qui , par votre présence , De voir mon bien m'avez tant su garder , Ne pensez plus me pouvoir retarder ; Bien peu me chault qu'en ayezconnoissance.

M'advienne après ce qu'il faut que j attende

De ces hasards , je veux tout endurer : Au moins ma mort pourra vous assurer Que non la peur, mais l'amour me commande.

Page 1