DÉFENSE DE L'AMOUR
Oiînese souvient que du mai , L'ingratitude règne au monde :
L'injure se grave en métal , Et le bienfait s'écrit en l'onde.
Amour en sert de preuve aux siens Lui qui joint la peine aux délices :
Ceux que plus il comble de biens , N'en célèbrent que les malices.
Il prête à notre entendement , Pour voler au ciel , ses deux ailes :
Nous les engluons follement Dedans les vanités mortelles.
Ainsi du plumage qu'il eut Icare pervertit l'usage :
Il le reçut pour son salut , Il s en servit à son dommage.
STANCES
jE.veùx mal au destin de m'être favorable : 'Je me plains des plaisirs qu'Amour me fait goûter: Et prierois volontiers ce doux impitoyable De ne me donner point ce qu'il me veut ôter*
Ainsi de verds festons et de fleurs couronnée , Au milieu des hautbois accompagnant ses pas , La victime païenne étoit jadis menée Aux lieux qu'elle rendoit sanglants par son trépas ..
Impitoyable auteur du feu qui me consume , Tyran plutôt que roi de l'empire amoureux ? Si même tes plaisirs sont mêlés d'amertume , Combien sont tes tourments cruels et douloureux!
SONNET
Sur les figures de marbre et de bronze qui sont au petit jardin de Fontainebleau.
Toi , qui vis affamé de voir un bel ouvrage , Assouvis maintenant ta généreuse faim ; Voici les plus beaux traits dont le ciseau romain Ou la fonte grégeoise ait orné le vieil âge.
Là 7 de Laocoon la douloureuse rage Fait plaindre le métal , par un art plus qu'humain :
QO JEAN BERTAUT.
Ici , gît Cléopatre : oh ! qu'une docte main A vivement portrait la mort en son visage !
Là , Diane chemine : ici , le Tibre ondeux Verse les flots de bronze, arrêtant auprès d'eux Le passant transformé de merveille en statue.
Aussi raviroient-ils l'esprit le plus brutal ;
Et qui n'est point ému d'une si rare vue ,
Il est certes comme eux de marbre ou de métal.
STANCES
Hèlas ! que me sert-il d'aimer si l'on ne m'aime; Pipé du vain espoir qui m'a presque charmé , Je ressemble au flambeau sur la table allumé Qui, pour servir autrui , se consume soi-même.
Pourquoi , rare beauté ,. sous ces appas aimables , Cachez-vous les tourmens dont l'esprit est gêné ? Faut-il que , ressemblant au sucre empoisonné Votre propre douceur vous rende redoutable.
Vainement ma raison à ma flamme s'oppose : Mon amour est céleste , il ne sauroit périr : Au moins il ne sauroit qu'avecque moi mourir ; Car vivre et vous aimer , en moi c'est même chose-.
POESIES DIVERSES. g
CHANSON
Las ! je meurs d'un secret martyre Et d'une muette douleur.
Heureux qui librement soupire :
S'oser plaindre est l'heur d'un malheur,
Ainsi meurt l'agneau qu'on présente A l'autel pour sacrifier , Et dedans sa gorge innocente Reçoit le couteau sans crier.
Cependant heureux on me nomme , Et j'use ma vie en langueur , Ressemblant à la belle pomme Qu'un ver ronge dedans le cœur.
O respect , ô crainte discrette , Que tyrannique est votre loi !
Mais envain ma bouche est muette :
Mes yeux parlent assez pour moi.
Mes yeux , il est bien raisonnable Que vous témoigniez mes douleurs i Par vous je languis misérable :
C'est pour avoir vu que je meurs !
gi JEAN BERTAUT.
SONNET