‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 25 sur 66 · AU ROI HENRI IV · texte numérisé non relu

AU ROI HENRI IV

Sur la réduction de Paris en son obéissance.

Voir Alexandre assis sur le trône de Cyre , Ne fut oncques si doux à la grecque valeur , Qu'il nous est de vous voir, après tant de douleur, Assis dedans le vôtre au cœur de cet empire.

On croyoit , et le Ciel nous le sembloit prédire , Que vous y monteriez , triomphant du malheur , Par des degrés sanglans et peints de la couleur Dont un prince offensé teint les traits de son ire.

Mais Dieu vous a fait prendre un chemin plus heureux ,

Montrant par votre exemple aux princes généreux ,

Qu'un Roi de qui sa main soutient le diadème ,

Détruit par sa valeur ses plus fiers ennemis : Et puis , quand il les voit à son pouvoir soumis ,. Détruit par sa douceur leur inimitié même.

CHANSON

Les cieux inexorables Me sont si rigoureux ,

POÉSIES DIVERSES. g3

Que les plus misérables , Se comparant à moi , se trouveroient heureux.

Mon lit est de mes larmes Trempé toutes les nuits ; Et ne peuvent ses charmes , Lors même que je dors, endormir mes ennuis.

Si je fais quelque songe , J'en suis épouvanté ; Car même son mensonge Exprime de mes maux la triste vérité.

L'ingratitude paye Ma fidelle amitié :

La calomnie essaye À rendre mes tourments indignes de pitié,

.Bref , il n'est sur la terre Espèce de malheur Qui ? me faisant la guerre , N'expérimente en moi ce que peut la douleur.

Et ce qui rend plus dure La misère où je vi T C'est , es maux que j'endure , La mémoire de l'heur que le Ciel m'a ravi.

. Félicité passée Qui ne peux revenir y

g4 JEAN BERTAUT.

Tourment de ma pensée , Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !

Hélas ! il ne me reste De mes contentements Qu'un souvenir funeste , Qui me les convertit à toute heure en tourments.

Le sort plein d'injustice M'ayant enfin rendu Ce reste un pur supplice , Je serois plus heurenx, si j'avois plus perdu.

BOURGUEIL (i) A MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE BOURBON

Tandis que la fureur du plus cruel orage Qui menaça jamais un état de naufrage , Tempête en ce Royaume , ainsi qu'en une mer Qu'un vent d'ambition fait partout écumer , Moi cependant , couvert de la main secourable Dont un généreux Prince aux Muses favorable Me retirant des flots , soigneux , m'a garanti D'être , par la tourmente, es vagues englouti : Maintenant en repos je passe ici ma vie :

(i) C'est le nom d'une abbaye dont le cardinal de Bourbon étoit abbé.

POESIES DIVERSES. g5

Et malgré les malheurs dont elle est poursuivie , D'ici ,r comme du fait de quelque grand rocher D'où les flots de la guerre ont crainte d'approcher , Je regarde à l'entour forcener la tempête , Retiré sous l'abri que sa bonté me prête. Ici pendent muets , donnant repos à l'air , Ces meurtriers instruments que le feu fait parler ; Sinon lorsque leur sein, gros de plomb et de

poudre , Vomit en éclatant la fureur de sa foudre , Ou sur les animaux habitant aux forêts , Ou sur les passagers volant par les marais , Oiseaux demi-poissons , de qui l'humide chasse Fait cueillir du plaisir même au cœur de la glace. Ici le bruit tonnant dont on oit nos tambours Changer le guet des nuits à la garde des jours Ne rompt point en sursaut l'enchantement du

somme Qui, si doux*~ au ' matin , charme l'esprit de

l'homme :

Ains un muet silence y nourrit le sommeil De son jus de pavots sous les voiles de l'œil , Depuis l'heure du soir où les terres se taisent , Jusqu'à tant que la voix des pigeons qui se baisent Faitentr'ouvrir les yeux et voir sur l'horison Le soleil visiter sa dixième maison.

,Ah ! combien il s'en faut que cet heur n'accompagne

$6 ÏEAÏÎ BERTAUT.

Le sort de nos voisins , habitant la^campagne , Qui manquent de^upport pet n'onf~pas"çonime

nous Un bouclier qui les couvre et sauve de tels coups î Las ! ces pauvres chétifs gémissent et lamentent Sous le pesant fardeau des maux qui les tourmentent :

Leurs biens sont tous les jours au pillage exposés ; Leurs champs rendus déserts ? leurs logis embrasés ; Ces loups pleins de fureur , vêtus d humaines

formes , Exerçant de froid sang des cruautés énormes Partout où quelque armée a ses flots débordé , Ont si barbarement tous les champs brigandé ? Qu'on les peut comparer aux tristes champs de

Troye , Fumans encor du feu dont ils furent la proie : Et ne peut maintenant, d'un misérable pain , Le soldat qui les passe y repaître sa faim ; S' étant enfin rendus , au bout de tant de pertes , Les bourgs deshabités et les plaines désertes : Car le renom des maux qu'exerce leur fureur À semé tant de crainte au sein du laboureur , Qu'aussitôt que le bruit annonçant leur venue Entre en quelque bourgade où leur rage est connue , On voit , avec le bien qui peut être emporté ?

Fuir de toutes parts le peuple épouvanté , Criant et gémissant , et pour toute allégeance , Appelant à longs cris la céleste vengeance. Maudite ambition , cause de ces douleurs , Que ta triste semence est féconde en malheurs ! L'infortuné qui tombe en leurs mains implacable , Autant qu'il a de bien , autant il est coupable. Il a contre leur chef son poignard aiguisé , Si du mal d'être riche il se trouve accusé : Ses malheureux moyens lui tenant lieu d'offense, Et sa seule rançon étant son innocence.

CHANSON

Pour être plus jeune et plus beau ^ Et me passer en bonne grâce , O Phylis f un amant nouveau Ne devoit point prendre ma place, Ceux qui , de votre affection , Sauront la nouvelle accointance 3 S'ils prisent votre élection , ils blâmeront votre inconstance.

N'alléguez point que sa beauté Vous a contrainte de vous rendre :

On est aisément surmonté , Quand on ne veut point se défendre, S il a vaincu , ce n'est point tant

q8 • JEAN BERTAUT.

Pour force que sa grâce ait eue , Que pour ce qu'en lui résistant , Vous desiriez d'être vaincue.

Or , qu'il jouisse en bonne paix

Du bien qu'il a conquis sans armes :

Quant à la perte que je fais ,

J'en j etterai fort peu de larmes ;

Car , puisque les lois du destin

Vous ont fait naître si volage ,

Vous gagner n'est pas grand butin ,

Ni vous perdre aussi ? grand dommage,

CHANSON

L'ennui qui tourmente ma vie 7 Et qui me fait perdre l'envie De rien plus aimer désormais , Vient d'avoir tenu dans mon ame Pour déesse une ingrate femme , La plus femme qu'on vit jamais.

J'estimais sa foi ferme et stable Etre un diamant véritable En or fermement enchâssé ; Mais ce n'étoit qu'un peu de verre Qui s'est brisé , tombant à terre , Au premier vent qui l'a poussé.

O toi ! qui que tu puisses être ,

POESIES DIVERSES. < ) <j

Qui t'en es sitôt rendu maitre , N'en brave point si fièrement ; Le bonheur de cette accointance , Tu le dois à son inconstance , Et non pas à son jugement.

Mais que pouvois-je moins attendre D'une ame si facile à prendre Aux appas de la nouveauté , Qui croit qu'en l'amoureuse vie , De peu d'amans être servie , C'est preuve de peu de beauté ?

Quelque jour ) peut-être , toi-même , De cet heur qui te semble extrême , Tu te verras déposséder ; Car la femme est comme une ville ;.

Quand la prise en est si facile , Elle est difficile à garder.

CHANSON

Quand j'idolâtrois vos beaux yeux , Je vous jugeois égale aux Dieux :

Vos propos m'étoient des oracles ; Les moindres de vos actions Me sembloient des perfections ," Vos perfections , des miracles.

Voyant donc en vous chacun jour

iOO JEAN BERTAUT.

Ou naître ou mourir quelque amour y Et le change être vos délices , J'allai soudainement juger Que l'humeur de souvent changer Est mise à tort entre les vices.

Lors , résolu d'en faire autant , Et de me rendre moins constant Que la girouette d'un temple , Je rompis soudain ma prison , Estimant faire par raison Ce quejefaisois par exemple.

Ainsi votre légèreté

Débaucha ma fidélité ,

Ce qu'elle est , m'apprenant à 1 être s

Tant qu'enfin je vous ai fait voir

Qu'en pratiquant ce doux savoir 7

L'écolier a passé le maître.

L'honneur de ma première foi Se verra refleurir en moi 7 Quand vous ne serez plus légère ?

Faisant du même lieu sortir L'exemple de me repentir , D'où me vint celui de mal faire.

CHANSON

Enfin , ce tyran de nos âmes , Que tout reconnoît pour vainqueur ,

POESIES DIVERSES. IOI

Desarmé de traits et de flammes , A cessé d'assiéger mon cœur.

Pour moi sa flamme est étouffée , Et l'arc dont il m'avoit dompté , Pare maintenant le trophée Que j'en dresse à la liberté.

Libre , je me moque à cette heure Du mal pour Amour enduré :

Sinon quand quelque fois je pleure De regret d'en avoir pleuré.

J'ai rendu ses armes sujettes :

Il en voit l'arrogance à bas , Et reçoit autant de défaites Comme il me livre de combats.

Aussi , quoique la terre vante Les vains miracles de ses coups ?

Les traits dont il nous épouvante , Sans nous ^ ne peuvent rien sur nous,

STANCES

Ah ! qui ne sent point les traverses Du soin et des peines diverses Dont vivant nous nous travaillons !

Et qui , franc de crainte et d'envie , Cueille les roses de la vie , Sans se piquer aux aiguillons ?

ÏO-X JF.AI Il E II T A U T.

Les plaisirs de la vie humaine Sont tous mêlés de quelque peine , Et Je bien suivi du malheur :

M ci ne L'Amour jamais n'envoie Ni le déplaisir sans la j.oie y Ni le plaisir sans la douleur.

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