SUR REGNIER
i\l at hurin Régnier, fils aîné de Jacques Régnier, bourgeois notable de Chartres et de Simonne Desportes, sœur du poète de ce nom, naquit à Chartres, le 2t décembre i57'3. Il fut destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique , et reçut la tonsure avant l'âge de neuf ans. Ses talents précoces lui méritèrent d'abord la protection du cardinal François de Joyeuse , archevêque de Toulouse, qui l'emmena à Rome en i5g3. Mais il parait, d'après la satire II, que ce prélat ne fit rien dans la suite pour la fortune du jeune Régnier. Il fit une seconde fois ce voyage , en 1601 , avec l'ambassadeur Philippe de Béthune , c'est à lui qu'il a adressé sa sixième satire , composée pendant son séjour à Rome. Peu de temps après son retour, il obtint par dévolu un canonicat dans l'église de Notre-Dame a. Chartres. On raconte à ce sujet que le résignataire de ce bénéfice, pour avoir le temps de faire admettre sa résignation en cour de Rome , avoit fait placer dans le lit du dernier titulaire une bûche qui fut enterrée à la place du défunt, qu'on avoit secrètement enseveli quinze jours avant. Régnier prouva le stratagème, et fut mis en possession du canonicat le 3o juillet 1604 =
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A la mort de l'abbé Desportes , son oncle , qui étoit revêtu de l'abbaye de Vaux-de-Cernay , le roi Henri IV lui accorda, sur cette abbaye, une pension de deux mille livres, qui ne lui fut pas toujours exactement payée , s'il faut s'en rapporter à ce qu'il dit dans son épître III.
Régnier annonça dès sa plus grande jeunesse son inclination pour la satire; cependant la malignité de l'esprit n'avoit point exclu chez lui la bonté du cœur. Il a eu le soin de le rappeler lui-même,
Et le surnom de bon me va-t-on reprochant , D'autant que je n'ai pas l'esprit d'être méchant.
En effet, on disoit de son temps, et l'on a dit encore après , le bon Régnier.
Malherbes faisoit le plus grand cas de son talent; ils se brouillèrent à l'occasion de l'aventure suivante , rapportée dans une vie de Malherbes, attribuée àRacan. Régnier et le poète lyrique étoient allés dîner ensemble chez Desportes; ils trouvèrent qu'on avoit servi. Desportes se leva de table , reçut Malherbes avec beaucoup de civilité , et s'empressa de vouloir lui offrir un exemplaire de ses pseaumes; mais celui-ci le retint en lui disant que son potage waloit mieux que ses pseaumes, Cette boutade déplut à Desportes , qui ne dit pas un mot pendant tout le repas , et qui ne le revit plus depuis. Régnier se tint aussi pour offensé de cette brusquerie un peu dure envers son oncle , et il composa sa neuvième satire où , à son tour , il devint injuste envers Fauteur célèbre qui, selon l'expression de Boileau,
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.
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Du reste , la postérité a confirmé les nombreux suffrages que Régnier avoit obtenus de ses contemporains. Boileau a consacré plusieurs fois des vers à la louange de son devancier; il en parle avec éloge dans son discours sur la satire , ainsi que dans sa lettre à Perrault. Il dit dans son épitre X :
J'allai d'un pas hardi , par moi-même guidé , Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace , Assez près de Reguier m'asseoir sur le Parnasse.
Dans la cinquième réflexion critique sur Longin , il l'appelle «le célèbre Régnier, c'est-à-dire le poète « français qui , du consentement de tout le monde , a « le mieux connu , avant Molière , les mœurs et le ca- « ractère des hommes. »
J. B. Rousseau écrivoit à Brossette , dans le temps que ce commentateur préparoit les notes de son édition in-4. de Régnier, publiée à Londres en 1729.
« Vous rendrez, lui disoit-il , un grand service à « notre langue , dont ce poète est un ornement très- « considérable. Aucun n'a mieux pris que lui le véri- « table tour des anciens, et je suis persuadé que « M. Despreaux ne l'a pas moins étudié que Perse et « Horace. » Il ajoute : «Régnier a des vers si heureux « et si originaux , des expressions si propres et si vives , « que je crois que , malgré ses défauts, il tiendra toujours un des premiers rangs parmi le petit nombre « d'excellents auteurs que nous connoissons. » . Enfin on sait les vers que Boileau lui a consacrés
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dans son Art Poétique où, après avoir caractérisé les satiriques latins, il dit;
De ces maîtres savants , disciple ingénieux , Régnier seul , parmi nous , formé sur leurs modèles , Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles : Heureux , si ses discours , craints du chaste lecteur , Ne se seutoient des lieux où fréquentoit l'auteur , Et si du son hardi de ses rimes cyniques Il n'allarmoit souvent les oreilles pudiques.
Boileau, en adressant ce juste reproche à Régnier, fait principalement allusion à la satire onzième , où ce poète , sans égard pour les bienséances et sans ménagement pour ses lecteurs , les conduit dans des lieux de débauches. Toutefois il est aussi vrai de dire que si Régnier n'a point cherché à voiler ses tableaux par l'artifice des couleurs , il faut en attribuer la principale cause à l'esprit et au ton de son siècle; il semblait alors , comme le remarque M. de Valincour, dans son éloge de Despréaux, que l'obscénité fût un sel absolument nécessaire à la satire. On ne connoissoit point encore l'art d'être piquant sans grossièreté , ou d'avoir de la gaieté sans bouffonnerie; Boileau a sans doute plus de finesse , d'esprit et de grâce ; ses railleries sont plus délicates , ses tours plus variés, mais Régnier est plein de sens et d'énergie , il a de l'originalité et du naturel , et quoiqu'il ait un peu vieilli, c'est encore, dans son genre , un des meilleurs modèles que puissent étudier les littérateurs dont le goût est formé. Son styte , riche d'expressions heureuses , est souvent poétique ; il joint quelquefois la force de Juvénal à l'enjouement d'Horace^
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et Boileau ne put guère y ajouter que de la correction et de l'élégance.
Régnier a écrit aussi dans le genre de Tibulle et d'Ovide. Ses élégies offrent des imitations faciles de ces auteurs. On y trouve des tours gracieux et quelquefois de la passion.
Ses poésies spirituelles, dont la première a été composée dix ans avant sa mort, portent l'empreinte d'un véritable repentir des excès de sa jeunesse. Le dérèglement de sa vie en abrégea le terme. Il mourut à Rouen, le 22 octobre i6x3, dans sa quarantième année. Le père Garacht , jésuite , dans sa Recherche des Recherches, page 648, dit que Régnier <« se bâtit « jadis cette épitaphe à soi-même, en sa jeunesse dé- « bauchée , ayant désespéré de sa santé , et étant , « comme il pensoit, sur le point de rendre l'ame : »
J'ai vécu sans nul pensement, Me laissant aller doucement À la bonne loi naturelle ; Et si m'étonne fort pourquoi La mort osa songer à moi, Qui ne songeai jamais en elle.
OEUVRES. CHOISIES
DE