LE GOUT PARTICULIER DECIDE DE TOUT
JDertaut, c'est un grand cas, quoi que l'on puisse
faire , Il n'est moyen qu'un homme à chacun puisse
plaire ; Et fût-il plus parfait que la perfection , L'homme voit par les yeux de son affection. Chacun fait à son sens , dont sa raison s'escrime ; Et tel blâme en autrui ce de quoi je l'estime. Tout , suivant l'intellect , change d'ordre et de
rang:
Les Mores aujourd'hui peignent le diable blanc. Le sel est doux aux uns , le sucre amer aux autres ; L'on reprend tes humeurs, ainsi qu'on fait les
nôtres.
Les critiques du temps m'appellent débauché , Que je suis jour et nuit aux plaisirs attaché , Que j'y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse. Les autres , au rebours , accusent ta sagesse , Et ce hautain désir qui te fait mépriser
l/|f> MATHURIN IIF.GNIF.R.
Plaisirs, trésors, grandeurs, pour l'immortaliser. Ainsi les actions aux langues sont sujettes.
Mais œs divers rapports sont de foibjetsagcttes, Qui blessent seulement cvux qui sont mal armés; Non pas les l>ons esprits , à va in ère accoutumés , Qui savent avisés , avecque différence , Séparer le vrai Lien du fard de l'apparence. Ce qui plaît à l'œil sain offense un chassieux ; L'eau se jaunit en bile au corps du bilieux ; I ,e sang <\yun hydropiquç en pituite se change , Bt l'estomac gâté pourrit tout ce qu'il mange. De la douce liqueur rosoyante du ciel , L'une en fait le venin , el l autre en fait le miel.
Ainsi c'est la nal lire et l humeur n'es personnes .
Et non la qualité j qui rend les choses bonnes. Charnellemenl se joindre avec sa parenté , En France , c'est inceste; en Perse , charité. Tellement qu'à tout prendre, en ce monde où nous
sommes , Et le Lien et le mal dépend du goût des hommes.
Or, sans me tourmenter des divers appétits, Quels ils sont aux plus grands , et quels aux plus
petits, Je te veux discourir comme je trouve étrange Le chemin d'où nous vient le blâme et la louange. Et comme j'ai l'esprit de chimères brouillé, Voyant qu'un More noir m'appelle barbouillé, Que les yeux de travers s'offensent que je lorgne ,
Et que les Quinze-vingts disent que je suis borgne. C'est ce qui me déplaît , encor que j'aie appris En mon philosopher d'avoir tout à mépris. Penses-tu qu'à présent un homme abonne grâce , Qui dans leFour-1 Evêque(i) entérine sa grâce, Ou l'autre qui poursuit des abolitions , De vouloir jeter l'œil dessus mes actions ? Un traître , un usurier qui, par miséricorde, Par argent ou laveur , s'est sauvé de la corde ! Moi qui dehors , sans plus , ai vu le Châtelet , Et que jamais sergent ne saisit au colet , Qui vis , selon les lois , et me contiens de sorte Que je ne tremble point quand on heurte à ma
porte , Voyant un président le cœur ne me tressaut , Et la peur d'un prévôt ne m'éveille en sursaut ! Scaures du temps présent , hypocrites sévères ; Un Claude effrontément parle des adultères ; Milon , sanglant encor , reprend un assassin ; Gracche,un séditieux ; et Verres , le larcin. Or pour moi , tout le mal que leur discours m'objecte , C'est que mon humeur libre à l'amour est sujette, Que j'aime mes plaisirs , et que les passe-temps
(1) Le For-1'Evêque , Forum Episcopi, étoit alors le siège de la jurisdictiou épiscopale de Paris. Elle fut réunie au Châtelet, en 1674.
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Des amours m'ont rendu grison avant le temps ; Qu'il est bien mal-aisé que jamais je me change , Et qu'à d'autres façons ma jeunesse se range.
Mon oncle m'a conté que , montrant à Ronsard Tes vers étincelans et de lumière et d'art , Il ne sut que reprendre en ton apprentissage , Sinon qu'il te jugeoit pour un poète trop sage. Et ores au contraire on m objecte à péclié Les humeurs qu'en ta muse il eut bien recherché. Toute chose en vivant avec l'âge s'altère. Le débauché se rit des sermons de son père : Et dans vingt et cinq ans venant à se changer , Retenu , vigilant , soigneux et ménager , De ces mêmes discours ses iîis il admoneste , Qui ne font que s'en rire et qu'en hocher la teste. Chaque âge a ses humeurs , son goût et ses plaisirs; E t , comme notre poil , blanchissent nos désirs. Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre : L'enfant qui sait déjà demander et répondre , Qui marque assurément la terre de ses pas , Àvecque ses pareils se plaît en ses ébats : Il fuit7 îl vient, il parle, il pleure, il saute d'aise; Sans raison d'heure en heure il s'émeut et s'ap-
paise.
Croissant l'âge en avant , sans soin de gouverneur, Relevé , courageux , et cupide d'honneur , Il se plaît anx chevaux , aux chiens , à la campa-
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Facile au vice , il hait les vieux et les dédagne : Rude à qui le reprend , paresseux à son bien , Prodigue , dépensier, il ne conserve rien ; Hautain , audacieux , conseiller de soi-même , Et d'un cœur obstiné s'aheurte à ce qu'il aime. L'âge au soin se tournant, homme fait,il acquiert Des biens et des amis , si le temps le requiert ; Il masque ses discours comme sur un théâtre ; Subtil, ambitieux, l'honneur il idolâtre: Son esprit avisé prévient le repentir , Et se garde d'un lieu difficile à sortir. Maints fâcheux accidens surprennent sa vieillesse:
Soit qu'avec du souci gagnant de la richesse , Il s'en défend l'usage , et craint de s'en servir , Que tant plus il en a , moins s'en peut assouvir : Ou soit qu'avec froideur il fasse toute chose , Imbécille , douteux , qui voudroit et qui n'ose , Dilayant, qui toujours a l'œil sur l'avenir; De léger il n'espère , et croit au souvenir : Il parle de son temps ; difficile et sévère , Censurant la jeunesse , use des droits derpère ; Il corrige , il reprend , hargneux en ses façons , Et veut que tous ses mots soient autant de leçons» Voilà donc, de par Dieu, comme tourne la vie, Ainsi diversement aux humeurs asservie, Que chaque âge départ à chaque homme en vivant- De son tempérament la qualité suivant.
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Et moi qui , jeune encor, en mes plaisirs m'égaie, II faudra que je change ; et, malgré que j'en aie , Plus soigneux devenu , plus froid et plus rassis , Que mes jeunes pensers cèdent aux vieux soucis. Aussi qu' importe- 1- il de mal ou de bien faire , Si de nos actions un juge volontaire , Selon ses appétits , les décide et les rend Dignes de récompense , ou d'un supplice grand ; Si toujours nos amis en bon sens les expliquent, Et si tout au rebours nos haineux non s en piquent? Chacun selon son goût s'obstine en son parti , Qui fait qu'il n'est plus rien qni ne soit perverti. La vertu n'est vertu ; l'envie la déguise , Et de bouche , sans plus , le vulgaire la prise. Au lieu du jugement régnent les passions , Et donne l'intérêt, le prix aux actions. Ainsi ce vieux rêveur qui naguères à Rome Gouvernoit un enfant et faisoit le prud'homme , Contrecarroit Caton , critique en ses discours, Qui toujours rechignoit, et reprenoit toujours ; Après que cet enfant s'est faitplus grand par l'âge, Revenant à la cour d'un si lointain voyage , Ce critique, changeant d'humeurs et de cerveau, De son pédant qu'il fut, devient son maquereau. Donc à si peu de frais la vertu se profane , Se déguise , se masque , et devient courtisane , Se tran forme aux humeurs, suit le cours du marché,
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Et dispense les gens de blâme et de péché.
Pères des siècles vieux, la vertu simple et pure, Sans fard , de votre temps , imitoit sa nature , Austère en ses façons , sévère en ses propos , Qui dans un labeur juste égayoit son repos ; Et sans penser aux biens où le vulgaire pense, Elle étoit votre prix et votre récompense : Où la nôtre aujourd'hui qu'on révère ici-bas Va la nuit dans le bal , et danse les cinq pas , Se parfume , se frise , et de façons nouvelles Veut avoir par le fard du nom entre les belles ; Fait crever les cour taux en chassant aux forets; Court le faquin , la bague ; escrime des fleurets ; Monte un cheval de bois , fait dessus des pommades ; Talonne le genêt , et le dresse aux passades ; Chante des airs nouveaux , invente des balets , Sait écrire et porter les vers et les poulets ; A l'œil toujours au guet pour des tours de souplesse; Glose sur les habits et sur la gentillesse ; Se plait à l'entretien, commente les bons mots , Et met à même prix les sages et les sots. Et ce qui plus encor m'empoisonne de rage , Est quand un charlatan relève son langage , Et , de coquin , faisant le prince revêtu , Bâtit un paranymphe à sa belle vertu ; Et qu'il n'est crocheteur, ni courtautde boutique,
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Qui n'estime à vertu l'art où sa main s'applique ; Et qui , paraphrasant sa gloire et son renom , Entre les vertueux ne veuille avoir du nom.
Voilà comme à présent chacun l'adultérise , Et forme une vertu comme il plaît à sa guise. Elle est comme au marché dans les impressions : Et , s' adjugeant aux taux de nos affections , Fait que par le caprice , et non par le mérite , Le blâme et la louange au hasard se débite ; Et peut un jeune sot , suivant ce qu'il conçoit , Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit , Donner son jugement , en dire ce qu'il pense , Et mettre sans respect notre honneur en balance. Mais puisque c'estletemps,méprisantles rumeurs Du peupie laissons là le inonde en ses humeurs ; Et si selon son goût un chacun en peut dire , Mon goût sera , Berlaut , de n'en faire que rire.