‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 35 sur 66 · A M. DE BETHUNE · texte numérisé non relu

A M. DE BETHUNE

étant ambassadeur pour sa majesté à Roine

l'honneur, ennemi de la vie.

JD é t h u n e , si la charge où ta vertu s'amuse Te permet écouter les chansons que la muse , Dessus les bords du Tibre et du mont Palatin , Me fait dire en françois au rivage latin (i) , Où , comme au grand Hercule à la poitrine 'arge, Notre Atlas de son faix sur ton dos se décharge, Te commet de l'état l'entier gouvernement , Ecoute ce discours tissu bizarrement.

Non, ce n'est point devoir en règne la sottise, L'avarice et le luxe entre les gens d'église , La justice à l'encan , l'innocent oppressé , Le conseil corrompu suivre l'intéressé , Les états pervertis , toute chose se vendre , Et n'avoir du crédit qu'au prix qu'on peut dépendre :

(i) Régnier composa cette satire à Rome , où il étoit allé a ia suite de M, de Béthune ; il en prit le sujet dans deux Capitoli du Mauro , poète italien.

I 54 M AT H U Kl N REGNIER.

N i moins , que la valeur n'ait ici plus de lieu , Que la noblesse courre en poste à l'Hôtel-Dieu , Que les jeunes oisifs aux plaisirs s'abandonnent , Que les femmes du temps soient à qui plus leur

donnent , Que l'usure ait trouvé , bien que je n'ai de quoi , Tant elle a bonnes dents , que mordre dessus moi. Tout ceci ne me pèse , et l'esprit ne me trouble. Que tout s'y pervertisse , il ne m'en ebaut d'un

double.

Du temps ni de l'état il ne faut s'affliger. Selon le vent qu'il fait l'homme doit naviger. Mais ce dont jeme deuils est bien une autre chose, Qui fait que l'œil humain jamais ne se repose , Qu'il s'abandonne en proie aux soucis plus cui-

sans.

Ha! que ne suis- je roi pour cent ou six-vingts ans! Par un édit public qui fût irrévocable , Je bannirais l'honneur , ce monstre abominable, Qui nous trouble l'esprit , et nous charme si bien Que sans lui les humains ici ne voyent rien ; Qui trahit la nature , et qui rend imparfaite Toute chose qu'au goût les délices ont faite. L'honneur, qui sous faux titre habite avecque

nous ; Qui nous ôte la vie et les plaisirs plus doux ; Qui trahit notre espoir , et fait que l'on se peine Après l'éclat fardé d'une apparence vaine ;

Qui sèvre les désirs, et passe méchamment La plume par le bec à notre sentiment ; Qui nous veut faire entendre , en ses vaincs chimères , Que pour ce qu'il nous touche il se perd , si nos

mères , Nos femmes et nos sœurs font leurs maris jaloux : Comme si leurs désirs dépendissent de nous.

Jepensc,quantàmoi, que cet homme fut ivre, Qui changea le premier l'usage de son vivre , Et , rangeant sous des lois les hommes écartés , Bâtit premièrement et villes et cités ; De tours et de fossés renforça nos murailles , Et renferma dedans cent sortes de quenailles. De cet amas confus naquirent à l'instant L'envie, le mépris , le discord inconstant, La peur , la trahison , le meurtre , la vengeance , L'horrible désespoir, et toute cette engeance De maux qu'on voit régner en l'enfer de la cour , Dont un pédant de diable (i) en ses leçons discourt , Quand par art il instruit ses écoliers pour être , S'il se peut faire , en mal plus grands clercs que

leur maître.

Ainsi la liberté du monde s'envola ; Et chacun se campant , qui deçà , qui delà ,

(i) Machiavel.

Ii)i> MATH Ull IN REGNIER.

De haies , de buissons , remarqua son partage ;

Et la fraude fit lors la figue au premier âge.

Lors du mien et du tien naquirent les procès ,

A qui l'argent départ bon ou mauvais succès.

Le fort battit le foibie , et lui livra la guerre.

De là l'ambition fît envahir la terre ,

Qui fut, avant le temps que survinrent ces maux,

Un hôpital commun à tous les animaux ;

Quand le mari de Rhée , au siècle d'innocence ,

Gouvernoit doucement le monde en son enfance ;

Que la terre de soi le froment rapportoit ;

Que le chêne de manne et de miel dégouttoit ;

Que tout vi voit en paix ; qu'il n'étoit point d'usures;

Que rien ne se venaoit par poids ni par mesures ;

Qu'on n'avoit point de peur qu'un procureurfiscal

Formât sur une aiguille un long procès-verbal ;

Et se jetant d'aguet dessus votre personne ,

Qu'un barisel vous mit dedans la tour de Nonne (i).

Mais sitôt que le fils le père déchassa ,

Tout sens dessus dessous ici se renversa.

Les soucis , les ennuis , nous brouillèrent la tête;

(i) Ancienne tour qui servoit, à Rome , de prison ; elle fut démolie vers 1690, et l'on bâtit un théâtre sur son emplacement , près du pont Saint-Ange.

L'on ne pria les saints qu'au fort de la tempête ; L'on trompa son prochain, la médisance eut lieu, Et l'hypocrite fit barbe de paille à Dieu. L'homme trahit sa foi , d'où v inrent les notaires , Pour attacher au joug les humeurs volontaires. La faim et la cherté se mirent sur le rang ; La fièvre , les charbons , le maigre flux de sang , Commencèrent d'éclore, et toutcequel'automne, Par le vent de midi , nous apporte et nous donne . Les soldats , puis après , ennemis de ia paix , Qui de l'avoir d'autrui ne se soûlent jamais , Troublèrent la campagne , et , saccageant nos

villes , Par force en nos maisons violèrent nos filles ; D'où naquit le hordeau qui } s'élevant debout , A l'instant , comme un dieri , s'étendit tout partout.

Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes, Sans ce maudit honneur , ce conteur de sornettes ; Mais ce traître cruel , excédant tout pouvoir , Nous fait suer le sang sous un pesant devoir ; De chimères nous pipe, et nous veut faire accroire Qu'au travail seulement doit consister la gloire ; Qu'il faut perdre et sommeil, et repos et repas , Pour tâcher d'acquérir un sujet qui n'est pas , Ou s'il est, qui jamais aux yeux ne se découvre ; Et , perdu pour un coup , j amais ne se recouvre ; Qui nous gonfle le cœur de vapeur et de vent ,

l58 MATHURIIT REGNIER.

Et d'excès par lui-même il se perd bien souvent.

Puis on adorera, cette menteuse idole ! Pour oracle on tiendra cette croyance folle Qu'il n'est rien de si beau que tomber bataillant • Qu'aux dépens de son sang il faut être vaillant, Mourir d'un coup de lance , ou du cboc d'une pi-

que, Comme les paladins de la saison antique ; Et répandant l'esprit,blessé par quelque endroit, Que notre ame s'envole en paradis tout droit l

Ha! que c'est cbose belle, et fort bien ordonnée, Dormir dedans un lit la grasse matinée , En dame de Paris s'habiller chaudement, A la table s'asseoir, manger humainement ! Ah Dieu! pourquoi faut-il que mon esprit ne vaille Autant que cil qui mit les souris en bataille (i) , Qui sut à la grenouille apprendre son caquet , Ou que l'autre qui fit en vers un sopiquet (2) ? Je ferois , éloigné de toute raillerie , Un poème grand et faux de la poltronnerie , En dépit de l'honneur , et des femmes qui l'ont D'effet sous la chemise, ou d'apparence au front ; Et m'assure pour moi , qu en ayant lu l'histoire , Elles ne seroient plus si sottes que d'y croire. Celui le peut bien dire, à qui dès le berceau

(1) Homère , la Batrachojnyomachie,

(2) Virgile, dans son poème intitulé, Moretum.

S.YTIRES. 1JO,

Ce malheureux honneur a tins le bec en l'eau , Qui le traîne à tâtons , quelque part qu'il puisse

être, Ainsi que fait un chien un aveugle son maître Qui s'en va doucement après lui pas à pas , Et librement se fie à ce qu'il ne voit pas. S'il veut que plus long-temps à ses discours je

croie , Qu'il m'offre à tout le moins quelque chose qu'on

voie Et qu'on savoure, afin qu'il se puisse savoir Si le goût dément point ce que l'œil en peut voir. Que font tous ces vaillants de leur valeur guerrière , Qui touchent du penser l'étoile poussinière , Morguent la destinée , et gourmandent la mort , Contre qui rien ne dure , et rien n'est assez fort ; Et qui , tout transparents de claire renommée , Dressent cent fois le jour en discours une armée , Donnent quelque bataille , et tuant un chacun , Font que mourir et vivre à leur dire n'est qu'un , Relevés , emplumés , braves comme sam t George ? Et Dieu sait cependant s'ils mentent par la gorge : Et bien que de l'honneur ils fassent des leçons , Enfin au fond du sac ce ne sont que chansons. Mais , mon Dieu ! que ce traître est d'une étrange sorte !

Tandis qu'à le blâmer la raison me transporte ,

iCo MA.THUB.IH REGÎUER.

Que de lui je médis , ii me flatte , et me dit Que je veux par ces vers acquérir son crédit ; Que c'est ce que ma muse en travaillant pourchasse , Et mon intention , qu'être en sa bonne grâce ; Qu'en médisant de lui je le veux requérir ; Et tout ce que je fais , que c'est pour l'acquérir. Si ce n'est qu'on diroit qu'il me i'auroit fait faire, Je l'irois appeler comme mon adversaire : Aussi que le duel est ici défendu (i), Et que d'une autre part j'aime l'individu.

Mais tandis qu'en colère à parler je m'arrête , Je ne m'apperçois pas que la viande est prête ; Qu'ici, non plus qu'en France, on ne s'amuse pas A discourir d'honneur quand on prend son repas . Le sommeiller en hâte est sorti de la cave : Déjà monsieur le maître et son monde se lave. Trêves avec l'honneur. Je m'en vais tout courant Décider au tinel un autre différent.

(i) Henri IV défendit les duels par deux édits , l'un du mois de juin 1602 , et l'autre de l'année 1609.

SATIRES. ifil

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