‹ Œuvres choises de Desportes, Bertaut (volume 2)Chapitre 36 sur 66 · A M. LE MARQUIS DE COEUVRES · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE COEUVRES

l'amour qu'oi ne peut dompter.

Uotte et fâcheuse humeur de la plupart des

hommes , Qui, suivant ce qu'ils sont, jugent ce que nous

sommes , Et, sucrant d'un souris un discours ruineux , Accu sent un chacun des maux qui sont en eux ! Notre mélancolie en sauroit hien que dire , Qui nous pique en riant , et nous flatte sans rire , Qui porte un cœur de sang dessous un front blêmi, Et duquel il vaut moins être ami qu'ennemi. Vous qui, tout au contraire, avez dans le courage Les mêmes mouvements qu'on vous lit au visage; Et qui , parfait ami , vos amis épargnez ; Et de mauvais discours leur vertu n'éborgnez ; Connoissant donc en vous une vertu facile A porter les défauts d'un esprit imbécille Qui dit, sans aucun fard , ce qu'il sent librement, Et dont jamais le cœur la bouche ne dément , Comme à mon confesseur vous ouvrant ma pensée,

l(v2 MATUURIÏ REGNIER.

De jeunesse et d'amour follement insensée , Je yous conte le mal où trop enclin je suis , Et que prêt à laisser , je ne veux et ne puis : Tant il est mal-aise d'ôier avec l'étude Ce qu'on a de nature , ou par longue habitude ! J'obéis au caprice , et sans discrétion ; La raison ne peut rien dessus ma passion. Nulle loi ne retient mon ame abandonnée ; Ou soit par volonté , ou soit par destinée , En un mal évident je clos l'œil à mon bien : Ni conseil , ni raison , ne me servent de rien. Je choppe par dessein; ma faute est volontaire: Je me bande les yeux , quand le soleil m'éclaire ; Et , content de mon mal , j e me tiens trop heureux D'être , comme je suis , en tous lieux amoureux. Et comme à bien aimer mille causes m'invitent , Aussi mille beautés mes amours ne limitent ; Et , courant ça et là , je trouve tous les jours , En des sujets nouveaux , de nouvelles amours. Si de l'œil du désir une femme j'avise , Ou soit belle , ou soit laide , ou sage , ou mal apprise , Elle aura quelque trait qui,de mes sens vainqueur, Me passant par les yeux , me blessera le cœur. Et c'est comme un miracle, en ce monde où nous

sommes , Tant l'aveugle appétit ensorcelle les hommes , Qu'encore qu'une femme aux Amours fasse peur,

SATIRES. l63

Que le Ciel , et Vénus la voye à contre-cœur ;

Toutefois , étant femme , elle aura ses délices ,

Relèvera sa grâce avec des artifices

Qui dans l'état d'Amour ia sauront maintenir ,

Et par quelques attraits les amants retenir.

Si quelqu'une est difforme, elle aura bonne grâce,

Et par l'art de l'esprit embellira sa face :

Captivant les amants , de mœurs , ou de discours ,

Elle aura du crédit en l'empire d'Amours.

En cela l'on connoît que la nature est sage ,

Qui , voyant les défauts du féminin ouvrage ,

Qu' il seroit , sans respect , des hommes méprisé ,

L'anima d'un esprit et vif et déguisé ;

D'une simple innocence elle adoucit sa face ;

Elle lui mit au sein la ruse et la fallace ;

Dans sabouche, la foi qu'on donne à sesdiseours,

Dont ce sexe trahit les cieux et les amours :

Et selon, plus ou moins, qu'elle étoit belle, ou

laide , Sage , elle sut si bien user d'un bon remède , Divisant de l'esprit la grâce et la beauté , Qu'elle les sépara d'un et d'autre côté ; De peur qu'en les joignant, quelqu'une eût l'avantage, Avec un bel esprit, d'avoir un beau visage. La belle , du depuis , ne le recherche point ; Et l'esprit rarement à la beauté se joint. Or, afin que la laide, autrement inutife ,

I ($4 l\l A T H U II I N II B 0 N l E H .

Dessous le joug d amour rendît l'homme servile,

Elle ombragea L'esprit d'un morne aveuglement, Âvecque le désir troublant le jugement, De peur que nulle femme, ou fût laide, ou fût belle,

Ne vécût sans le faire, et ne mourût pueelle.

Ravi de tous objets, j aime si vivement, Que je n ai pour l amour ni choix, ni jugement*

De toute élection mon ame est dépourvue,

Et nul objet certain ne Limite ma vue. Toute femme m agrée; et les perfections k)u corps ou de l'esprit troublent mes passions* J'aime le port de l'une, et de l'autre la taille ; L'autre (V\m trait lascif me livre la bataille ; Et l'autre, dédaignant, d'un œil sévère et doux,

Ma peine et mon amour, me donne mille COUDS :

S oit qu'une autre, modes te, à l' impourvu m'avise, De vergogne et d'amour mon ame est toute éprise; Je sens <V\\n sage feu mon esprit enflammer, Et son honnêteté me contraint de l'aimer.

Si quelque autre, affectée en sa douce malice, Gouverne son œillade avec' de 1 artifice,

J'aime sa gentillesse;; et mon nouveau désir Se la promet savante en l'amoureu* plaisir. Que L autre parle livre, et lasse des merveilles, Amour, qui prend par-tout, me prend par les

oreilles; Et juge par l'esprit, parfait en ses accords,

Dos pointsplus accomplis que pou l avoir le corps - Si l'autre est, au rebours , des i ettres nonchal an te, Je crois qu'au fait d'amour elle sera savante ; Et que nature, habile à couvrir son défaut, Lui aura mis au ht tout l'esprit qu'il lui faut. Ainsi , de toute femme à mes yeux opposée , Soit parfaite en beauté, ou soit mal-composée, Do mœurs, ou de façons, quelque chose m'en plaît; Et ne sais point comment, ni pourquoi, ni que

c'est.

Que! que objet que l'esprit par mes y eux se figure, Mon cœur, tendre à l'amour, en reçoitla pointure, Cormne un miroir en soi toute image reçoit , Il reçoit en amour quelque objet que se soit. Autant qu'une plus blanche il aime une brunette: Si Tune a plus d'éclat, l'autre est plus sadi nette ; Et, plus vive de feu, d'amour et de dos ir, Comme elle en reçoit plus , donne plus de plaisir. Mais sansparler demoi,que toute amour emporte: Voyant une beauté folâtrement accorte , Dont l'abord soit facile , et l'œil plein de douceur, Que semblable à Vénus on l'estime sa sœur, Que le ciel sur son front ait posé sa richesse , Qu'elle ait le cœur humain , le port d'une déesse , Qu'elle soit le tourment et le plaisir des cœurs, Que Flore sous ses pas fasse naître dos fleurs; Au seul trait de ses yeux , si puissants sur les âmes,

l66 MATHURIN REGNIER.

Les cœurs les plus glacés sont tous brûlant* de

flammes :

Et fût-il de métal , ou de bronze, ou de roc, Il n'est moine si saint qui n'en quittât le froc.

Ainsi, moi seulement sous l'amour je ne plie ; Mais de tous les mortels la nature accomplie Fléchit sous cet empire; et n'est homme ici-bas Qui soit exempt d'amour, non plus que du trépas.

A M. L'ABBÉ DE BEAULIEU, nommé par sa majesté à l'évêclié du Mans (1'

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