L'IMPORTUN, OU LE FACHEUX
VJharles, demes péchés j'ai bien fait pénitence. Or toi , qui te connois aux cas de conscience , Juge si j'ai raison de penser être absous. J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux , Faisant mainte oraison , l'œil au ciel , les mains
jointes , Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes , Qu'un dévot repentir élançoit dedans moi , Tremblant des peurs d'enfer , et tout brûlant de
foi , Quand un j eune frisé , relevé de moustache , De galoche , de botte , et d'un ample panache .
(1) En 1601 ; il étoit fils du seigneur de Lavardin , maréchal de France.
(2) Horace a traité le même sujet, lib. I , sat. 9.
Me vint prendre , et me dit , pensant dire un bon
mot :
Pour un poète du temps , vous êtes trop dévot. Il me prit par la main , après mainte grimaee , Changeant , sur l'un des pieds , à toute heure de
place , Et dansant tout ainsi qu'un harhe encastelé , Me dit , en remâchant un propos avalé : Que vous êtes heureux , vous autres belles âmes , Favoris d Apollon , qui gouvernez les dames , Et par mille beaux vers les charmez tellement , Qu'il n'est point de beautés que pourvous seulement !
Mais vous les méritez : vos vertus non communes Vous font dignes , monsieur, de ces bonnes fortu-
nés.
Glorieux de me voir si hautement loué , Je devins aussi fier qu'un chat amadoué ; Et sentant au palais mon discours se confondre , D'un ris de saint Médard il me fallut répondre. Je poursuis. Mais, ami, laissons-le discourir , Dire cent et cent fois : Il en faudroit mourir ; Sa barbe pmçoter ; cageoller la science ; Relever ses cheveux ; dire : En ma conscience ; Faire la belle main ; mordre un bout de ses gants ; Rire hors de propos ; montrer ses belles dents ; Se carrer sur un pied ; faire arser son épée ; Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée :
SATIRES. ifig
Cependant qu'en trois mots je te ferai savoir Où premier, à mon dam , ce fâcheux me put voir .
J'étois chez une dame en qui, si la satire Permettoit en ces vers que je le pusse dire , Reluit, environné de la divinité, Un esprit aussi grand que grande est sa heauté. Ce fanfaron chez elle eut de moi connoissance ; Et ne fut de parler jamais en ma puissance , Lui voyant ce jour-là son chapeau de velours , Rire d'un fâcheux conte, et faire un sot discours; Bien qu'ilrn'eût à l'abord doucement fait entendre Qu'il étoit mon valet, à vendre et à dépendre: Et détournant les yeux : Belle , à ce que j'entends, Comment! vous gouvernez les beaux esprits du
temps !
Et, faisant le doucet de parole et de geste. Il se met sur un lit, lui disant: Je proteste Que je me meurs d'amour quand je suis près de
vous ; Je vous aime si fort, que j'en suis tout jaloux. Puis , rechangeant de note , il montre sa rotonde : Cet ouvrage est -il beau? Que vous semble du
monde ?
L'homme que vous savez m'a dit qu'il n'aime rien. Madame , à votre avis , ce jourd'hui suis-je bien ? Suis-je pas bien chaussé? ma jambe est-elle belle ? Voyez ce taffetas; la mode en est nouvelle; C'est œuvre de la Chine. A propos, on m'a dit
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Que contre les clinquants le roi fait un édit (i). Sur le coude il se met, trois boutons se délace : Madame , baisez-moi; n'ai -je pas bonne grâce? Que vous êtes fâcheuse ! A la fin on verra , Rosette, le premier qui s'en repentira (2). D'assez d'autres propos il me rompit la tête.
Voilà quand et comment je connus cette bête ; Te jurant, mon ami, que je quittai ce lieu Sans demander son nom, et sans lui dire adieu.
Je n'eus depuis ce jour de lui nouvelle aucune. Si ce n'est ce matin , que de maie fortune Je fus en cette église, où, comme j'ai conté, Pour me persécuter Satan l'avoit porté.
Après tous ces propos qu'on se dit d'arrivée, D'un fardeau si pesant ayant l'ame grevée , Je chauvis de l'oreille , et , demeurant pensif, L'ecliine j'alongeois comme un âne rétif, Minutant me sauver de cette tyrannie.
Il le juge à respect. O ! sans cérémonie , Je vous supply , dit-il , vivons en compagnons.
(1) Henri IV fit trois édits contre les clinquants et dorures; le premier en i5g4> Ie deuxième en 1601 et le troisième en 1606.
(2) Allusion à une villanelle de Desportes qui se cliantoit alors , et qui avoit pour refrain :
Nous verrons, bergère Rosette , Qui premier s'en repentira.
Ayant, ainsi qu'un pot, les mains sur les rognons, Il me pousse en avant, me présente Ja porte, Et, sans respect des saints, hors l'église il me porte. Moi , pour m'en dépêtrer , lui dire tout exprès : Je vous baise les mains; je m'en vais ici près Chez mon oncle dîner. O Dieu! le galant homme î J'en suis. Et moi pour lors, comme un bœuf qu'on
assomme , Je laisse cheoir la tète ; et bien peu s'en fallut , Remettant par dépit en la mort mon salut , Que je n'allasse lors , la tête la première , Me jeter du Pont-neuf à bas en la rivière. Insensible, il me traîne en la cour du palais , Où trouvant par hasard quelqu'un de ses valets, 11 l'appelle , et lui dit : Holà ! hau ! Ladreville , Qu'on ne m'attende point , je vais dîner en ville.
Dieu sait si ce propos me traversa l'esprit ! Encor n'est-ce pas tout : il tire un long écrit , Que voyant je frémis. Lors , sans cajolerie , Monsieur, je ne m entends à la chicannerie, Ce lui dis-je , feignant l'avoir vu de travers. Aussi n'en est-ce pas ; ce sont de méchants vers ( Je connus qu'il étoit véritable à son dire) Que , pour tuer le temps , je m'efforce d'écrire ; Et pour un courtisan, quand vient l'occasion, Je montre que j'en sais pour ma provision. Il lit ; et se tournant brusquement par la place , Les banquiers étonnés admiroient sa grimace, Et mon troient en riant qu'ils ne lui eussent pas
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Prêté, sur son minois, quatre doubles ducats , Que j'eusse bien donnés pour sortir de sapatte. Je l'écoute; et durant que l'oreille il me flatte , Le bon Dieu sait comment, à chaque fin de vers Tout exprès je disois quelque mot de travers. 11 poursuit, nonobstant, d'une fureur plus grande, Et ne cessa jamais qu'il n'eût fait sa légende. Me voyant froidement ses œuvres avouer , Il les serre, et se met lui-même à se louer: Donc, pour un cavalier, n'est-ce pas quelque
chose ?
Mais, monsieur, n'avez -vous jamais vu de ma
prose ?
Moi de dire que si, tant je craignais qu'il eût Quelque procès-verbal qu'entendre il me fallût. Encore , dites-moi en votre conscience, Pour un qui n'a du tout acquis nulle science , Ceci n'est-il pas rare ? Il est vrai , sur ma foi , Lui dis-je souriant. Lors, se tournant ver s moi , M'accole à tour de bras ; et , tout pétillant d'aise , Doux comme une épousée , à la joue il me baise ; Puis , me flattant l'épaule , il me fit librement L'honneur que d'approuver mon petit jugement. Après cette caresse , il rentre de plus belle : Tantôt il parle à l'un , tantôt l'autre l'appelle ; Toujours nouveaux discours; et tant fût-il humain , Que toujours , de faveur , il me tint parla main. Quel heur ce m'eût été , si , sortant de l'église ,
îi m'eût conduit chez lui , et , m'ôtant la chemise , Ce heau valet à qui ce beau maître parla M'eût donné l'an guillade, et puis m'eût laissé là ! Honorable défaite ! heureuse échappatoire ! Encore derechef me la fallut-il boire.
Il vint à reparler dessus le bruit qui court De la reine, du roi , des princes , de la cour ; Que Paris est bien grand; que le Pont-neuf s'achève ( i ) ; Si plus en pa'x qu'en guerre un empire s'élève. Il vint à définir que c'étoit qu'amitié , Et tant d'autres vertus, que c'en étoit pitié. Mais il ne définit, tant il étoit novice , Que l'indiscrétion est un si fâcheux vice, Qu'il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret, Que de vivre à la gêne avec un indiscret. Tandis que ces discours me donnoient la torture, Je sonde tous moyens pour voir si d'aventure Quelque bon accident eût pu m'en retirer , Et m'empêcher enfin de me désespérer.
Voyant un président, je lui parle d'affaire ; S'il avoit des procès, qu'il étoit nécessaire D'être toujours après ces messieurs bonneter;
(i) Ce pont fut commencé sons Henri III, qui en posa la première pierre le 3r mai 1.578. Les guerres civiles en firent suspendre les travaux que Henri IV fit reprendre en 1604 ; il fut achevé en 1606.
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Qu'il ne laissât, pour moi, de les solliciter; Quanta lui, qu'U étoit homme d'intelligence , Qui savoit comme on perd son bien par négligence ; Où marche l'intérêt qu'il faut ouvrir les yeux. Ha ! non , monsieur, dit-il ; j'aimerois beaucoup
mieux Perdre tout ce que j'ai que votre compagnie ; Et se mit aussitôt sur la cérémonie.
Moi qui n'aime à débattre en ces fadaises-là , Un temps , sans lui parler , ma langue vacila. Enfin je me remets sur les cajolleries , Lui dis (comme le roi étoit aux Tuilleries) Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit ce jour-
d'hui ; Qu'il devroit se tenir toujours auprès de lui. Dieu sait combien alors il me dit de sottises , Parlant de ses hauts faits et de ses vaillantises ; Qu'il avoit tant servi , tant fait la faction , Et n'avoit cependant aucune pension :
Mais qu'il se consoloit, en ce qu'au moins l'histoire , Comme on fait son travail, ne déroboit sa gloire ; Et s'y met si avant , que je crus que mes jours Dévoient plutôt finir que non pas son discours. Mais comme Dieu voulut, après tant de demeures L'horloge du Palais vint à frapper onze heures ; Et lui , qui pour la soupe avoit l'esprit subtil : A quelle heure, monsieur, votre oncle dine-t-il ?
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Lors bien peu s'en fallut, sans plus longtemps
attendre Que de rage au gibet je ne m'ailasse pendre. Encor l'eussé-je fait, étant désespéré ; Mais je crois que le ciel, contre moi conjuré, Voulut que s'accomplît cette aventure mienne Que me dit, jeune enfant, une Bohémienne: Ni la peste , la faim , la vérole , la toux , La fièvre, les venins, les larrons, ni les loups , Ne tueront cettui-ci ; mais l'importun langage D'un fâcheux: qu'il s'en garde, étant grand , s'il est sage.
Comme il continuoit cette vieille chanson , Voici venir quelqu'un d'assez pauvre façon. Il se porte au-devant, lui parle, le cajolle ; Mais cet autre à la fin se monta de parole : Monsieur , c'est trop long-temps. . . Tout ce que
vous voudrez. . .
Voici l'arrêt signé. . . Non , monsieur , vous vien -
drez, Quand vous serez dedans , vous ferez à partie. . . Et moi, qui cependant n'étois de la partie , J'esquive doucement, et m'en vais à grands pas , La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas, Le cœur sautant de joie, et triste d'apparence. Depuis aux bons sergens j'ai porté révérence , Comme à des gens d'honneur , par qui le ciel voulut Que je reçusse un jour le bien de mon salut.
ï 76* M V- T H U R I N II E G KIER.