LE CRITIQUE OUTRE
a p ï n , le favori d'Apollon et des muses , Pendant qu'en leur métier jour et nuit tu t'amuses , Et que d'un vers nombreux , non encore chanté , Tu te fais un chemin à l'immortalité , Moi , qui n'ai ni l'esprit , ni l'haleine assez forte Pour te suivre de près et te servir d'escorte , Je me contenterai , sans me précipiter , D'admirer ton labeur, ne pouvant l'imiter ; Et pour me satisfaire au désir qui me reste De rendre cet hommage à chacun manifeste , Par ces vers j'en prends acte , afin que l'avenir Deanoi par ta vertu se puisse souvenir ; Et que cette mémoire à jamais s'entretienne , Que ma muse imparfaite eut enhonneur la tienne; Et que si j'eus l'esprit d'ignorance abattu , Je l'eus au moins si bon , que j 'aimai ta vertu : Contraire à ces rêveurs dont la muse insolente , Censurant les plus vieux , arrogamment se vante
De réformer les vers , non les tiens seulement , Mais veulent déterrer les Grecs du monument , Les Latins , les Hébreux , et toute l'antiquaille , Et leur dire à leur nez qu'ils n'ont rien fait qui
vaille.
Ronsard en son métier n'étoit qu'un apprentif Il avoit le cerveau fantastique et rétif: Desportes n'est pas net; du Bellay trop facile : Beileau ne parle pas comme on parle à la ville ; Il a des mots hargneux, bouffis et relevés , Qui du peuple au jourd'hui ne sont pas approuvés . Comment! il nous faut donc, pour faire une œuvre grande, Qui de la calomnie et du temps se défende , , Qui trouve quelque place entre les bons auteurs, Parler comme à Saint-Jean (i) parlent les cro-
cheteurs !
Encore je le veux, pourvu qu'ils puissent faire Que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire : Et quand les crocheteurs seront poètes fameux Alors sans me fâcher je parlerai comme eux. Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire, Par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire , Et , pour quelque ^ieux mot , étrange , ou de travers ,
(i) La place de Grève qui est proche de l'église Saint-Jean.
Ij8 MATHURIIÎ REGNIER.
Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ? Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science , La verve quelquefois s'égaie en la licence. Il semble, en leurs discours hautains et généreux, Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux ; Que Phœhus à leur ton accorde sa vielle ; Que la mouche du Grec ( i ) leurs lèvres emmielle; Qu'ils ont seuls ici-bas trouvé la pie au nid , Et que des hauts esprits le leur est le zénit ; Que seuls des grands secrets ils ont la connois-
sance; Et disent librement que leur expérience A raffiné les vers fantastiques d'humeur, Ainsi que les Gascons ont faitle point-d'honneur ; Qu'eux tous seuls du bien-dire ont trouvé la méthode , Et que rien n'est parfait s'il n'est faità leur mode. Cependant leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement , Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue ; Épier si des vers la rime est brève ou longue ; Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant: Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage. Nul aiguillon divin n'élève leur courage ;
(i) Pindare.
Ils rampent bassement, foibles d'inventions , Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions , Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime , et rimer de la prose , Que l'art lime et reiime, et polit de façon Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ; Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase, Ils attifent leurs mots , enjolivent leur phrase , Affectent leur discours tout si relevé d'art , Et peignent leurs défauts de couleur et de fard. Aussi je les compare à ces femmes jolies Qui par les affiquets se rendent embellies , Qui, gentes en habits, et sades en façons , Parmi leur point coupé tendent leurs hameçons ; Dont l'œil rit mollement avec afféterie , Et de qui le parier n'est rien que flatterie.
Où, ces divins esprits, hautains et relevés , Qui des eaux d'HéUcon ont les sens abreuvés ; De verve et de fureur leur ouvrage étincelle , De leurs vers tout divins la grâce est naturelle , Et sont , comme l'on voit , la parfaite beauté , Qui, contente de soi, laisse la nouveauté Que l'art trouve au palais , ou dans le blanc d'Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n'accompagne : Son front, lavé d'eau claire, éclate d'un beau
teint ; De roses et de lis la nature ia peint ;
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices , Les nonchalances sont ses plus grands artifices. Or, Rapin, quant à moi, je n'ai point tant d'esprit. Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissantlà ces docteurs, que les muses instruisent En des arts tout nouveaux: et s'ils font, comme
ils disent, De ses fautes un livre aussi gros que le sien , Telles je les croirai quand ils auront du hien , Et que leur helle muse, à mordre si cuisante, Leur don'ra comme à lui, dix mille écus de rente, De l'honneur, de l'estime; et quand par l'univers Sur le luth de David on chantera leurs vers ; Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable , Et qu'ils sauront rimer une aussi bonne table.
On fait en Italie un conte assez plaisant , Qui vient à mon propos, qu'une fois un paysan , Homme fort entendu, et suffisant de tête , Comme on peut aisément juger par sa requête , S'en vint trouver le pape, et le voulut prier Que les prêtres du temps se pussent marier ; Afin, se disoit-il, que nous puissions, nous autres, Leurs femmes caresser, ains i qu'ils font les nôtres.
Ainsi suis-je d'avis, comme ce bon lourdaut, S'ils ont l'esprit si bon , et l'intellect si haut , Le jugement si clair, qu'ils fassent un ouvrage Riche d'invention , de sens et de langage ,
SATIRES. l8l
Que nous puissions draper comme ils font nos
écrits , Et voir, comme l'on dit, s'ils sont si bien appris : Qu'ils montrent de leur eau, qu'ils entrent en carrière.
Leur âge défaudra plutôt que la matière. Nous sommes en un siècle ouïe prince est si grand, Que tout le monde entier à peine le comprend. Qu'ils fassent, par leurs vers, rougir chacun de
honte:
Et comme de valeur notre prince surmonte Hercule, Enée, Achil', qu'ils ôtent les lauriers Aux vieux, comme le roi l'a fait aux vieux guerriers. Qu'ils composent une œuvre ; on verra si leur livre Après mille et mille ans sera digne de vivre , Surmontant par vertu l'envie et le destin , Comme celui d'Homère et du chantre latin. Mais , Pvapin , mon ami , c'est la vieille querelle ; L'homme le plus parfait a manque de cervelle , Et de ce grand défaut vient l'imbécillité, Qui rend l'homme hautain, insolent, effronté ; Et, selon le sujet qu'à 1 œil il se propose, Suivant son appétit il juge toute chose. Philosophes rêveurs , discourez hautement ; Sans bouger de la terre, allez au firmament ; Faites que tout le ciel branle à votre cadence, Et pesez vos discours même dans sa balance:
Ïù2 MATHUKIN REGNIER.
Connoissez les humeurs qu'il verse dessus nous ,
Ce qui se fait dessus , ce qui se fait dessous ;
Portez une lanterne mix cachots de nature ;
Sachez qui donne aux fleurs cette aimahie peinture (i) ,
Quelle main sur la terre eu broyé la couleur ,
Leurs seerettes vertus , leurs degrés de chaleur ;
Yoyez germer à l'œil les semences du monde ;
Allez mettre couver les poissons dedans l'onde ;
Déchiffrez les secrets de nature et des cieux:
Votre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux.
Or, ignorant de tout , de tout je me veux rire ;
Faire de mon humeur moi-même une satire ;
N'estimer rien de vrai , qu'au goût il ne soit tel ;
Vivre; et, comme chrétien, adorer l'immortel ,
Où gît le seul repos, qui chasse l'ignorance ;
Ce qu'on voit hors de lui n'est que sotte apparence y
Piperie, artifice : encore , ô cruauté
Des hommes et du temps ! notre méchanceté
S'en sert aux passions ; et dessous une aumussc
L'ambition , l'amour , l'avariée , se musse.
L'on se couvre d'un froc pour tromper lesjaloux ;
Les temples aujourd'hui servent aux rendez-vous;
(i) Racine a dit dans les chœurs d'Atbalie : Il donne aux fleurs leur aimable peinture.
SATIRES. l83
Derrière les piliers on oit mainte sornette ;
Et, comme clans un bal, tout le monde y caquette.
On doit pendre, suivant et le temps et le lieu ,
Ce qu'on doit à César, et ce qu'on doit à Dieu.
Et quant aux appétits de la sottise humaine ,
Comme un homme sans goût, je les aime sans peine :
Aussi bien rien n'est bon que par affection ;
Nous jugeons, nous voyons, selon la passion.
Le soldat aujourd'hui ne rêve que la guerre ;
En paix le laboureur veut cultiver sa terre ;
L avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducas.
L'amant juge sa dame un chef-d'œuvre ici-bas:
Encore qu'elle n'ait sur soi rien qui soit d'elle ,
Que le rouge et le blanc par art la fassent belle ,
Qu'elle ente en son palais ses dents tous les matins ,
Qu'elle doive sa taille au bois de ses patins ;
Que son poil , dès le soir, frisé dans la boutique ,
Comme un casque au matin sur sa tète s'applique;
Qu elle ait, comme un piquier, le corselet au dos ;
Qu'à grand peine sa peau puisse couvrir ses os;
Et tout ce qui de jour la fait voir si doucette,
La nuit , comme en dépôt , soit dessous la toilette ;
Son esprit ulcéré juge, en sa passion ,
Que son teint fait la nique à la perfection.
Le soldat tout ainsi pour la guerre soupire ;
Jour et nuit il v pense, et toujours la désire ;
84 MATHUKIK REGNIER.
Il ne rêve la nuit que carnage et que sang : La pique dans lepoing, et l'estoc sur le flanc , Il pense mettre à chef quelque belle entreprise ; Que forçant un château, tout est de bonne prise : Il se plaît aux trésors qu'il cuide ravager , Et que l'honneur lui rie au milieu du danger. L'avare, d'autre part , n'aime que la richesse ; C'est son roi , sa faveur, sa cour et sa maîtresse : IN ul objet ne lui plaît, sinon l'or et l'argent ; Et tant plus il en a, plus il est indigent. Le paysan d'autre soin se sentl'amc embrasée. Ainsi l'humanité sottement abusée Court à ses appétits qui l'aveuglent si bien , Qu'encor qu'elle ait des yeux, si ne voit-elle rien . Nul choix hors de son goût ne règle son envie , Mais s'aheurte où sans plus quelque appas la convie, Selon son appétit le monde se repaît, Qui fait qu'on trouve bon seulement ce qui plaît.
O débile raison ! où est ores ta bride ? Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide ? Contre la passion trop foible est ton secours , Et souvent, courtisane, après elle tu cours ; Et, savourant l'appas qui ton ame ensorcelle y Tu ne vis qu'à son goût, et ne vois que par elle. De là vient qu'un chacun, mêmes en son défaut, Pense avoir de l'esprit autant qu'il lui en faut. Aussi rien n'est parti si bien par la nature
Satires. i85
Que le sens; car chacun en a sa fourniture. Mais pour nous, moins hardis à croire à nos raisons ^ Qui réglons nos esprits par les comparaisons D'une chose avec l'autre , épluchons de la vie L'action qui doit être ou hlâmée ou suivie ; Qui criblons le discours, au choix se variant, D'avec la fausseté la vérité triant ( Tant que l'homme le peut) ; qui formons nos ouvrages Aux moules si parfaits de ces grands personnages Qui , depuis deux mille ans ont acquis le crédit Qu'envers rien n'est parfait que ce qu'ils en ont
dit; Devons-nous aujourd'hui , pour une erreur nouvelle Que ces clercs dévoyés forment en leur cervelle , Laisser légèrement la vieille opinion , Et, suivant leur avis , croire à leur passion ? Pour moi , les huguenots pourroient faire miracles, Ressusciter les morts, rendre devrais oracles , Que je ne pourrois pas croire à leur vérité. En toute opinion je fuis la nouveauté.
Aussi doit-on plutôt imiter nos vieux pères , Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères* De même, en Tart divin de la muse , doit-on Moins croire à leur esprit qu'à l'esprit de Platon*
l86 MATHIRIS REGNIER.
Mais,Rapin,à leur goût si Jesvieux sont profanes, Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des ânes , Sans perdre en ces discours le temps que nous
perdons , Allons comme eux aux champs, et mangeons des
chardons.
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SATIRE X(i).